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D'ANTHROPOLOGIE ET D'ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUES

Par M. le baron de Bâte, membre résidant. Lu dans la séance du i»' février 1893.

Je viens répondre à Thonneur que la Société des Antiquaires m'a fait en me chargeant de représenter la Compagnie à la XI^ session du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques tenu au mois d'août dernier à Moscou. Dans l'exposé succinct que je me propose de vous communiquer aujourd'hui, j'ai le désir de vous esquisser une vue d'ensemble et non la prétention de vous donner un rapport détaillé ; je me réserve d'en adresser un au Ministère de l'Instruction publique.

C'est en 1889, pendant la réunion de Paris, que l'idée de choisir Moscou comme siège de la réunion suivante a pris naissance et que la proposition de s'y rendre a été votée à l'unanimité. L'accueil fait par la Russie dès 1890 au projet conçu dans notre capitale et le grand nombre

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d'adhésions données par les savants français assuraient à notre pays un rôle prépondérant dans ces assises scientifiques. Dans la séance du 31 juillet, votre délégué a exposé l'historique du Congrès et rendu un hommage solennel à la mémoire de M. de Quatrefages, qui en avait été l'instigateur.

Malheureusement, le choléra sévissait dans la Russie méridionale, et les nouvelles pessimistes, empruntées par la presse française aux journaux anglais et allemands, ont empêché un grand nombre de nos compatriotes de se rendre à l'invitation du Comité d'organisation. Nous ferons remarquer, en passant, que l'épidémie est venue seconder les vues de certaines gazettes allemandes, qui avaient prêché l'abstention. En somme, toutes ces circonstances ont nui au caractère international de la réunion. Les Français étaient au nombre de cinq, l'Allemagne était représentée seulement par le professeur Yirchow et le docteur Grempler, l'Angleterre n'avait point envoyé de délégué. Nous avons remarqué quelques autres savants étrangers venus de Belgique, d'Italie, de Suisse, de Turquie et des provinces slaves de la Hongrie. Malgré l'état sanitaire des gouvernements méridionaux de l'Empire, les savants de la Russie d'Europe sont venus nombreux et la Russie d'Asie avait envoyé non seulement des savants, mais aussi d'importantes collections.

s. À. I. le grand-duc Sei^e, en sa qualité de frère de Tempereur et comme gouverneur de Moscou, avait daigné accepter le titre de protecteur. Les plus savants moscovites et, à leur tête, le professeur Bogdaiiow, comme anthropologue, et la comtesse Ouvaroff, comme archéologue, avaient, pour donner un grand relief et une grande importance au Congrès, mis au service de cette œuvre leur science éclairée et leur amour-propre national. A la séance d'inauguration, il a été distribué un volume contenant des rapports sur les principaux sujets inscrits au programme. Cette heureuse innovation mérite d'être signalée. Enfin, rien n'a été négligé par le Comité d'organisation pour que la session de Moscou brillât d'un aussi grand éclat que les précédentes.

Le discours du professeur Yirchow, prononcé un des premiers, doit être mentionné, car il reflète une très heureuse évolution opérée dans ses doctrines ^ L'autorité de ce savant donne une haute signification à telle déclaration sortie de sa bouche lorsqu'il affirme la tendance nouvelle de la science à s'appuyer plutôt sur l'archéologie que sur l'anthropologie dans les recherches concernant l'origine de l'homme et sa préhistoire. Le jugement suivant n'est pas moins important à rapporter : les théories de Cari Yogt sur les analogies

1. Prof. Virchow, les Changements dans les problèmes scien* iifiques du Congrès international d^archéologie et d'anthropo^ logie préhistoriques,

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entre les singes anthropomorphes et les idiots microcéphales^ ont été reconnues erronées, et, malgré l'uniformité des lois physiologiques et pathologiques qui règlent la vie des animaux et des hommes, on peut assurer qu'il existe entre eux une ligne de démarcation absolue. C'est l'hérédité qui transmet aux enfants les qualités des parents. Jamais un homme n'a pu provenir d'un singe ni un singe d'un homme.

Ensuite, M. Virchow a rappelé que la majorité des savants, dont le nom a illustré les Congrès passés, étaient des archéologues et il a engagé à suivre la tradition de ces maîtres. Le discours de M. Virchoi^ marque la nouvelle orientation de l'école allemande dont il est le chef.

Bien que la cause de l'archéologie ait été si éloquemment plaidée par un célèbre anthropologue, on a fait au Congrès de Moscou beaucoup d'anthropométrie et d'anthropologie. Auditeur attentif des nombreuses communications et discussions sur les questions relevant de ces deux sciences, j'ai constaté que des travaux remarquables de statistique avaient été faits par les savants russes dans le but d'étudier les populations anciennes et modernes, réparties sur divers points géographiques de l'empire. Mais, lorsqu'il s'agit de s'entendre, entre savants de différents pays, sur des classifications générales, l'accord semble loin

i. G. Vogt, Mémoire sur les microcéphales. Genève, 1867.

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d'être établi. Non seulement les procédés d'étude varient selon les contrées, mais les théories varient selon les hommes. Après avoir entendu MM. Sergi et Koimann et d'autres anthropologistes, on se demande si la science qu'ils cultivent est assez avancée pour rendre dès maintenant des services à l'archéologie.

Au Congrès de Moscou, l'anthropologie a rempli plus de séances que dans les sessions précédentes où elle n'avait joué qu'un rôle secondaire.

Passons aux principales questions archéologiques qui ont fixé l'attention. L'âge de pierre est très abondamment représenté dans la Russie d'Europe. Mais on commettrait une grande erreur en appliquant aux gisements qui ont fourni des objets préhistoriques les classifications proposées, sinon adoptées, en Occident. Il est évident, en outre, que les différences les plus tranchées s'observent dans les industries primitives du vaste empire russe. L'âge de pierre n'est pas synchronique et se manifeste différemment dans les gouvernements du nord et du sud, de l'est et de l'ouest.

A l'époque de la plus puissante extension glaciaire, la majeure partie de la Russie d'Europe présentait l'aspect d'un désert de glace. Dans la phase suivante, nous constatons l'homme habitant d^abord la Russie méridionale et orientale et s' avançant graduellement vers le nord et le nordouest, à mesure que le glacier se retirait. Mais

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rhomme n'arriva en Finlande et dans la région Baltique qu'après la cessation des phénomènes glaciaires et la disparition du mammouth ; il possédait alors une civilisation relativement avancée, il polissait ses haches de pierre, fabriquait la poterie et domestiquait certains animaux. Les instruments de Tâge de la pierre, recueillis dans le nord de la Russie d'Europe, ne sont généralement pas aussi anciens qu'on pourrait le supposer, et les formes qui caractérisent nos gisements quaternaires de l'Occident ne s'y rencontrent pas. Plusieurs localités ont donné les produits d'une industrie qui n'est pas tout à fait celle que nous appelons néolithique, parce que les instruments en pierre polie y font défaut; cette époque, néanmoins, est postérieure à nos gisements paléolithiques occidentaux. Cette industrie représenterait en Russie une période particulière parallèle à celle des Kjœkkenmœddings de Scandinavie. Je citerai seulement les gisements de Bologoë^, étudiés par le prince Poutjatine, et de Kolomczi, explorés par M. Peredolsky*.

Si les plus anciennes formes des instruments en pierre de notre Occident n'ont pas été constatées dans la Russie d'Europe, les récentes décou-

1. Prince P. Poutjatine, Note sur la station de Bologoë, p. 220. Congrès international de Paris, 1889.

2. Peredolsky, les Vestiges de l'âge de la pierre dans le gou* vernement de Novgorod, Congrès de Moscou. Séance du 19 août 1892.

vertes de la Sibérie nous les montrent dans les régions arrosées par l'Iénissel^ . Je veux parler des remarquables découvertes soumises par M. Savenkov à l'appréciation des membres du Congrès. Il a présenté des objets en pierre, armes ou instruments, taillés en pointe d'un seul côté et rappelant ceux recueillis en France dans le gisement du Moustier (Dordogne). Gomme ceux-ci, ils étaient associés à des restes d'une faune très ancienne. Il a trouvé aussi des ossements sculptés, et représentant des animaux fort bien exécutés. Deux de ces sculptures ressemblent singulièrement aux œuvres exhumées de nos cavernes du midi de la France. Je me réserve de décrire plus longuement ces précieuses trouvailles qui constituent un événement scientifique de la plus haute importance ; c'est le fait le plus saillant qui ait été signalé au Congrès : jusqu'à ce jour le quaternaire asiatique était inconnu.

Pour la Russie d'Europe, nous constatons donc un âge de pierre, qui se manifeste avec des nuances variées, à des époques bien distantes, dans le nord et dans le midi, mais qui révèle toujours une civilisation différente de celle de nos plus anciens gisements occidentaux.

L'étude des kourganes, autrement dit des tumulus, préoccupe les archéologues russes pour

1. M. SavenkOY, De V époque paléolithique dans les environs de Krasndiarsk, gouvernement de Vléniss&i, Krasnoiarsk, 1892. (En russe.)

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des motifs multiples, car ces monuments funé^ raires se trouvent un peu partout et appartiennent à des époques et à des peuples divers. La place manque ici pour résumer les remarquables communications de MM. le comte Bobrinskoy et Sisow^ sur les classifications des kourganes. Une nombreuse série de modèles, représentant, à une échelle réduite, les principales variétés de ces tombeaux, a servi de démonstration aux orateurs.

Votre délégué a fait connaître les monolithes primitifs, sculptés en forme humaine, découverts récemment dans le département de TAveyron*. Après avoir rapproché ces figurations anthropomorphes des reliefs constatés dans les grottes artificielles de la Champagne et dans plusieurs monuments mégalithiques (allées-couvertes) du nord-ouest et du midi de la France, il a fait ressortir la difi^érence de ces essais grossiers d'un art de convention avec les œuvres plus anciennes des habitants des cavernes. Ici les êtres animés, tels qu'ils se présentent aux regards, ont été rendus avec une vérité surprenante. Votre délégué a établi une comparaison entre ces dernières sculptures, attribuées aux troglodytes occidentaux, et les représentations d'animaux apportées de Sibérie par M. Savenkov.

Le baron de Loë a parlé de la non-existence d'un âge du bronze en Belgique et dans le nord

i. Séance du 17 août 1892.

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