V. — Erreurs sur Paris
Arnicas Plato, sed ma gis arnica verilas
Le professeur Budin, dans son zèle d'apostolat pour la multiplication des consultations de nourrissons et des Gouttes de lait, a propagé sur Paris et sur la province des statistiques insuffisantes et, par conséquent, des erreurs regrettables. D'après cet éminent auteur, Paris est, de toutes les villes de France, la plus recommandable et Saint-Pol-sur-Mer doit être mise au ban de l'opinion publique.
Comment le professeur Budin arrive-t-il à présenter et à faire accepter du public une pareille assertion ? Tout simplement en se plaçant au point de vue exclusif de la mortalité infantile. La ville modèle sera celle où il ne mourra pas d'enfants ; la ville mauvaise sera celle où il mourra beaucoup d'enfants. Or, faut-il réfléchir longtemps pour s'apercevoir que la ville qui ne perdra pas d'enfants sera nécessairement celle où il ne naîtra pas d'enfants et que c'est dans la ville où il naîtra le plus d'enfants qu'il en mourra davantage !
Et de ce fait, le professeur Budin, habituellement si judicieux, est arrivé aux conclusions les plus manifestement inacceptables. Ainsi, *par exemple, toutes les contrées qu'il dénonce à l'indignation publique, la Flandre, la Bretagne, la Meurthe-et-Moselle sont précisément celles qui ne sont pas encore atteintes de dépopulation et dont le nombre des habitants augmente chaque année. Mais laissons parler le professeur Budin. Le passage suivant, emprunté à son Manuel d'allaitement1) page 188, et dont
|1) Edité en 1905.
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nous donnons une citation assez longue, résume bien la doctrine et les erreurs démographiques de réminent philanthrope.
L'enseignement du Docteur Budin
« La mortalité infantile est considérable*1) en France. D'après les documents qui nous ont été communiqués par M. Jacques Bertillon, il est mort de 1896 à 1900, par année et en moyenne 134.434 enfants de 0 à 1 an ; on peut presque dire que c'est la période de la vie où, relativement au nombre de personnes d'un âge déterminé, on meurt le plus ; il n'y a qu'une période où l'on succombe davantage, c'est après 90 ans.
» Voici les chiffres fournis par le Ministère du Commerce relativement au mouvement de la population et qui donnent la proportion annuelle moyenne des décès par 1000 habitants de chaque groupe :
De 0 à 1 an il en meurt 202 De 1 à 4 ans » 20,8
De 5 à 9 ans » 4,6
De 10 à 19 ans » 4,2
» Après s'être ainsi considérablement abaissée la proportion des décès se relève avec l'âge des groupes. Elle est, entre 20 et 29 ans de 7,4
à 90 ans et
au-dessus
(1) D'après des statistiques parti. lies que nous arons pu trouYer, elle sermii encan plut considérable en Belgique et en Allemagne, oe qui ne doit pas étonner, puisque la natalité y est beaucoup plus forte que chez nous.
» Si bien que pour les vieillards de 80 à 89 ans la proportion des décès est moins considérable que pour les enfants de 0 à 1 an.
» Quelle est maintenant la mortalité infantile par rapport à celle des adultes W? MM. Bareste et Giletta de S*-Joseph de Nice, dans une magistrale étude sur la mortalité infantile de la première enfance 1892-1897 ont montré que sur 1000 individus de tout âge qui succombent, il y a pour les villes de France 167 enfants de 0 à 1 an.
» Le graphique suivant indique, outre ce chiffre général de 167 p. 1000, là proportion des décès dans certaines villes. Sur 1000 individus de tout âge qui succombent, il meurt :
A Paris (2> 145 enfants de 0 à 1 an
A Rouen 251 »
A Lille 294 »
A Dunkerque 342 »
A Marcq-en-Barœul 414 »
A Halluin 507 »
A S'-Pol-sur-Mer 509 »
» La mortalité des enfants de 0 à 1 an a donc, dans ces villes, été égale au cinquième, au quart, au tiers et même, dans l'une d'elles à la moitié de la mortalité totale (3).
» Les éleveurs font tout leur possible pour ne pas perdre les jeunes animaux qui naissent chez eux. S'ils avaient
(1) M. le D* Badin cherche s'il meurt beaucoup d'enfante ? Pour répondre à cette question il n'y a qu'un moyen logique et rationnel : compter les enfants, c'est-à-dire les xmseanoea, compter le* décès d'enfants et établir le rapport. Pourquoi donc ne pas faire ce calcul si timple et si élémentaire ?
<i) Ce chiffre de 145 décès d'enfants à Paris fait abstraction des 18.000 petits parisiens enroyes chaque année en nourrice, qui succombent au nombre d'environ 3.000.
(3) Oui, mais en 1896 il y avait par 1000 habitants, 15 enfants de 0 à 1 an présents à Paria et 46 enfants de 0 a 1 an présents à Saint-Pol-sur-Mer, soit trois enfants à Saint- Pal pour nn seul enfant à Paris. Il est donc tout naturel que la mortalité fût trois fois pins grande.
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de semblables résultats, guidés par leur intérêt matériel, quelles précautions, quelles mesures ne prendraient-ils pas ? (»)
» On a pu dire, en réalité, que le nombre des décès d es enfants ne devrait pas être comparé au nombre total des morts, mais au nombre total des naissances W. C'est vrai (8) ; cependant je crois que dans les circonstances actuelles, les chiffres donnés peuvent être acceptés en bloc pour la France entière <4) puisque nous savons que chez nous, hélas ! la natalité n'est guère supérieure à la mortalité ; la courbe si démonstrative que nous devons à Henri Monod, directeur de l'Assistance publique au Ministère de l'Intérieur, en est une preuve.
» En effet,elle prouve ques'il y avait autrefois chez nous plus de naissances que de décès, il n'en est plus de même aujourd'hui. En 1892, par exemple, il y avait 27 naissances et 22 décès (5) par 1000 habitants ; en 1901, la natalité ayant diminué et atteint le chiffre de 22, alors que la mortalité ne s'est pas beaucoup modifiée, on voit se confondre les lignes qui représentent ces deux éléments.
» Du reste, des travaux récents et très intéressants à divers titres de Bertillon nous apprennent que sur 1000 naissances il y a eu :
De 1889 à 1893 169 décès de 0 à 1 an 1894 à 1898 161 »
» Par suite,que l'on obtienne pour la mortalité infan tile
(1) Les éleveurs visent à avoir beaucoup de produits et savent trè* bien que pour avoir beaucoup de poussins ou beaucoup de lapins, il faut ne résigner à en prrirv un certnin nombre.
(2) — Parbleu, c'est de toute évidence.
(3) — Alors, pourquoi ne pas le faire ?
(4) Oui, pour la Franoe entière, mais non pour lea Tilles d • Paria, de Saint-Poi et Mitres qui font l'objet du sujet.
(5) En 1890 il y avait à Saint-Fol 45,4 naissances et 26 décès par 10ÛU
une proportion de 160 à 170 p. 1000 par rapport à la mortalité totale cela n'a pas une très grande importance (1). » D'ailleurs tous ces chiffres n'ont qu'une valeur relative, une valeur d'indication, car les causes d'erreur sont nombreuses ; aussi les acceptons-nous, à quelques unités près. Ce qu'il faut, c'est étudier avec soin les causes des décès, c'est voir quelles déductions on peut tirer des chiffres obtenus et rechercher si la mortalité infantile peut être réduite ».
Il résulte de cette page du professeur Budin que Paris est une ville idéale, modèle, puisque les petits enfants n'y meurent que dans la proportion de 145 pour 1000 décès, alors que cette proportion s'élève à 167 pour l'ensemble des villes étudiées par MM. Balestre et Giletta, à 202 pour l'ensemble de la France, à 294 à Lille, à 342 à Dunkerque, à 509 à Saint-Pol-sur-Mer.
CONCLUSION. — Fuyez les campagnes et précipitezvous à Paris où les petits enfants ne meurent pas !!...
Nous ne pouvons nous attarder ici à démontrer le vice fondamental des statistiques vulgarisées par le professeur Budin. Il nous paraît suffisant pour les réfuter de faire connaître plus complètement la commune de Saint-Pol-sur-Mer d'une part, et d'autre part de citer une page tout récemment écrite sur Paris par le Docteur Bertillon.
La commune de Saint-Pol-sur-Mer
La ville de Saint-Pol-sur-Mer, située sur le bord de la mer, à l'ouest de Dunkerque dont elle est immédiatement voisine, est un ancien hameau de la commune de Petite- Synthe. Elle fut érigée en commune en 1878. Voici la progression de sa population :
(1) Cela au contraire a nue telle importance que toutes les conclusions qui résultent de cette statistique doivent être complètement renversées.
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Population de Saint-Pol-sur-Mer
En 1824 (Hameau de Saint-Pol) 200 habitants
1878 (Commune de Saint-Pol) 2711 »
Un pareil accroissement de la population n'a évidemment pas pu se faire sans une très importante immigration d'adultes. Mais, le croit physiologique lui aussi, a été énorme, on en jugera par les chiffres suivants :
Saint-Pol. — Moyenne annuelle pendant la décade 1891-1901
Population 7681
Mariages 67.3
Naissances 339.4
Décès globaux 196
Décès de 0 à 1 an 92
Les chiffres ci-dessus démontrent que la ville de Saint- Pol-sur-Mer a une nuptialité de 8,75, une natalité de 44,1 et une mortalité de 25,4 et qu'elle double sa population tous les 14 ou 15 ans (depuis l'année 1872).
Et voilà la ville mise au pilori par les statistiques de MM. Balestre et Giletta de Saint-Joseph (de Nice), statistiques propagées et répétées par toute l'école de puériculture du professeur Budin !
Mais si les auteurs qui précèdent ont été assez mal inspirés en vouant Saint-Pol à l'indignation publique, ont-ils été plus heureux en exaltant Paris ? Nous leur opposerons une page du Docteur Bertillon.
Paris, comparé avec la France
d'après Bertillon
« Actuellement (1901-1905) sur mille habitants, Paris compte en un an :
9,8 mariages au lieu de 7,8 en France 20,7 naissances » 21,6 » 17,9 décès » 19,9 »
» Ce serait une erreur de conclure de ces chiffres que la population parisienne compte, toutes choses égales d'ailleurs, plus de mariages, presqu'autant de naissances et moins de décès que le reste de la France.
» Mais Paris est, comme nous venons de l'expliquer et de le prouver, une ville d'immigration et par conséquent, une ville d'adultes ; or les adultes doivent fournir, en raison même de leur âge, beaucoup de mariages et de naissances et moins de décès que le reste de la France.
» Si Ton calcule de façon à tenir compte de l'âge et de Fétat-civil des habitants, on trouve les chiffres suivants :
» Pour 1000 mariables (célibataires, veufs, divorcés, de 15 à 60 ans) combien de mariages en un an (1901-1905) :
France 29,8
Paris 28,4
» Ainsi la matrimonialité est plus élevée en France qu'à Paris.
i Pour 1000 femmes de 15 à 50 ans, combien de naissances vivantes en un an (1901-1905) :
fécondité légitime Fécondité illégitime Ensemble
France 114 18 84
Paris 89 32 61
» Ainsi la fécondité des femmes françaises, considérée dans son ensemble, l'emporte d'un tiers sur la fécondité des Parisiennes, différence considérable que dissimulaient les chiffres généraux. Il est vrai que la fécondité
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illégitime est plus élevée à Paris, mais cela ne peut passer pour une supériorité.
» La mortalité analysée par groupes d'âges donne les résultats suivants :
» Pour 1000 habitants de chaque groupe d'àges,combien
de décès en un an :
France Paris
0* 1 an 161 170
1 à 4 ans 22 26
5 à 19 ans... 4 4
20 à 39 ans 8 8
40 à 59 ans 15 19
60 à 64 ans 32 38
65 à 69 ans 50 55
70 à 74 ans 86 77
75 à 79 ans 128 108
» On voit que Paris n'a pas en réalité (excepté pour l'extrême vieillesse) une mortalité inférieure à celle de la France, comme semblaient l'indiquer des chiffres trop globaux.
» Ainsi la situation démographique de Paris comparée à celle de la France se résume ainsi : moins de mariages, moins de naissances, plus de décès. C'est justement le contraire de ce qu'on aurait pu croire au premier aborda) ».
CONCLUSION. — Les travaux tout récents du Dr Bertillon montrent l'insuffisance des statistiques vulgarisées par le professeur Budin et l'erreur des conclusions qui s'en dégagent. Au contraire elles confirment et corroborent tout ce que nous avons dit précédemment sur Paris.
(1) Annexe a l'annuaire statistique poux 1905, p. 10.
Conclusions de la Première Partie
1° La ville de Paris est insalubre par encombrement.
2° A Paris, la vie de l'individu est difficile, la vie de la famille est impossible.
3° Le Parisien d'origine — le Parisien de Paris — n'existe pas.
4° Le Parisien de naissance est rare. Il forme le tiers seulement de la population de Paris. — Le quart des Parisiens de naissance est né en dehors du mariage légal.
5° La famille parisienne, dans les classes riches, arrive parfois à se perpétuer, mais c'est à la double condition d'aller chaque année faire un séjour prolongé à la campagne ou aux bains de mer et se régénérer par des alliances matrimoniales dans du sang provincial ou étranger.
6° La famille parisienne dans les classes laborieuses et dans les classes aisées ne se perpétue pas au-delà de la seconde génération.
7° Le sort commun de la population ouvrière parisienne est de naître à l'hôpital, d'être soignée à l'hôpital, de mourir à l'hôpital et d'être enterrée pêle-mêle dans la fosse commune sans même pouvoir payer les frais de son enterrement,
8° L'absence de « mortalité infantile » à Paris tient à l'absence des enfants. Il en naît très peu et le tiers de ceux qui naissent est envoyé en nourrice en province.
Le tribut mortuaire des petits enfants qui restent à Paris est aussi élevé et même plus élevé que celui de la moyenne de la France malgré la multiplicité à Paris des
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œuvres philanthropiques d'assistance (consultations de nourrissons, gouttes de lait, crèches, etc.).
9° Paris est un gouffre où se précipite et disparaît la race française.
La crise de la Race française a paris 47