‹ MémoiresChapitre 42 sur 111 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

Robert, Juliette

Juliette

Quelle imprudence !... Quand je pense au danger que je cours !... Mais ta lettre m'avait affolée !...

ROBERT, la faisant asseoir sur le canapé.

Tu es bonne, ma Yette, et je t'aime. (Il retire la mantille de Juliette et l'embrasse longuement).

Juliette, se dégageant.

Quelle imprudence tu me fais commettre I Si tu connaissais mon mari, tu aurais peur pour moi.

ROBERT, s'asseyant à côté d'elle sur le canapé.

Oh ! ton mari I Toujours ton mari ! Je t'en conjure, ne m'en parle plus ! Tu pars demain, c'est la dernière fois que nous sommes ensemble !

Oh I pas la dernière fois ! Notre séparation ne sera qu'éphémère, mon Bob ! Un mois passe si vite !

Robert Pas quanti on aime ! Il se fait tant de choses en un

mois ! Cette séparation m'épouvante !... J'ai de tristes pressentiments... Tu connais le proverbe : « Loin des yeux »

Juliette Il est idiot ! Je t'adore !

Robert

Alors, vraiment, vraiment, tu m'aimes ?

Juliette

Tu me le demandes ? Voyons, sois raisonnable, si je ne t'aimais pas, serais-je ici ? Tu m'écris : « Puisque ton mari est retenu chez lui, ce soir jusqu'à onze heures, profite de ta liberté pour venir m'embrasser en te rendant au bal de l'ambassade d'Espagne ». Et tu vois, risquant ma réputation, ma vie peut-être, je viens. Si je ne t'aimais pas, crois-tu que...

♦ Robert

Oui ; comme je te l'écris, je voulais te revoir dans l'exquise toilette où pour la première fois tu m'es apparue. (Un silence). Tu te souviens, ma Yette, il y a six semaines au bal de Lebbe...

Juliette

J'étais jolie, dis ?

Robert

Adorable ! Et je voulais, ce soir, une fois encore graver dans mon cœur l'image délicieuse de ta chère beauté. Pouvais-tu me refuser cette grande joie, cette grande preuve d'amour aussi ?

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Juliette

Je ne te les aurais pas refusées, tu n'avais pas besoin âe m'en écrire davantage.

Robert, étonné.

Davantage ?

Juliette

Oui. Pourquoi finis-tu ta jolie lettre par une menace?

Robert, protestant.

Oh ! une menace ! Ce n'était pas une menace !...

Juliette, ironique.

Tu la termines très gentiment !..,. Ecoute : « Si tu n'es pas chez moi à dix heures, je ne sais pas ce que je ferai, tant je souffre, tant je suis malheureux !... »

Robert Je voulais absolument te voir.

Juliette Et si je n'étais pas venue ?

Robert

Je serais parti te rejoindre. Tu vois, j'avais revêtu mon habit, j'étais fou.... J'aurais fait un scandale !...

Juliette

Oh ! Tu m'aurais perdue à jamais.

Robert

Tu m'aurais suivi. Nous serions partis bien loin. (Il soupire) Ah ! si tu voulais, si tu voulais.... Il te suffit de vouloir I Tu verras, je saurai te rendre si heureuse.

Juliette, se levant.

Non, c'est impossible I

Robert, se levant.

Oh ! si tu voulais !

Juliette J'ai une fille, tu le sais bien !

Robert Elle viendrait avec nous.

Juliette

Mon mari me la reprendrait et il est homme à se venger sur elle.

Robert, sceptique.

Allons donc 1

Juliette

S'il ne nous tuait pas d'abord.

Robert, riant.

Allons donc !

Juliette

Tu ne le connais pas, tu ne peux pas t'imaginer à quel point il est jaloux. Tiens, avant-hier, quand il m'a annoncé notre départ pour Londres, je lui ai répondu tout net que je refusais de quitter Paris pendant un mois et qu'il n'avait pas besoin de ma présence pour régler ses affaires. « Est-ce que par hasard, m'a-t-ii demandé, quelqu'un te retiendrait à Paris ? » Et j'ai lu dans ses

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yeux mauvais de si terribles menaces que j'ai eu peur, très peur... Cet homme m'effraie !...

Robert

Si tu savais comme je souffre lorsque je t'entends parler ainsi ! A chacun de nos rendez-vous, tu m' arrives tremblante de peur, avec la crainte angoissante d'être surprise par lui 1 Allons, allons, c'est de l'enfantillage !

Juliette

Tu ne peux pas m'empêcher d'avoir peur...

Robert

Eh ! bien, partons, partons, quitte-le ! Veux-tu que nous partions tout de suite ?

Juliette

Non, Robert, pas ça.... Ne me demande pas ce que je ne puis pas te donner. (Elle passe devant le pouf et se dirige vers la porte. Robert la suit.)

Robert

Tu ne t'en vas pas ?

Juliette, dos au public.

Si, si, il est temps ! Fais-moi chercher un fiacre.

ROBERT, devant elle lui enlevant son manteau

Pas encore I Tu as plus d'un quart d'heure à toi- Retire ce manteau. Tu es venue pour te faire admirer.

Juliette

Si mon mari était libre plus tôt et s'il ne me trouvait pas au bal 1 Oh ! quand je pense !...

ROBERT, mettant le manteau sur la chaise devant le téléphone.

Mais non, mais non ! Un dîner d'affaires c'est toujours très long... Je te dis que tu ne dois avoir aucune crainte.

Juliette

Bien vrai ?

Robert

Je te le jure. (Il sonne au fond) Nous allons prendre une tasse de thé, veux-tu ? (Juliette va à la cheminée. Elle est en toilette de bal et porte un magnifique collier de perles à trois rangs). Ah ! c'est bien ainsi que tu m'es apparue pour la première fois. Que tu es belle, ma Yette, que tu es belle ! (Il passe devant le canapé et va à elle) Ah! tu as mis ton collier ce soir ?

Juliette

Oui.

Robert

Il est splendide. C'est sûrement un des plus beaux que je connaisse à Paris.

Juliette

C'est beaucoup dire !

Robert

Tu feras sensation ce soir. (Un silence. Il s'asseoit sur le canapé). Ah ! tu ne peux pas t'imaginer combien je suis malheureux en pensant que tout ton luxe, toutes tes parures, tout ce qui fait une femme heureuse et belle, c'est à un autre que tu le dois !

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Juliette

Tu te tortures inutilement et tu me fais de la peine. Quand mon mari m'offre un cadeau, c'est bien plus pour satisfaire sa vanité que pour me faire plaisir... Ah ! ce collier... Sais-tu ce que c'est pour moi?... Une chaîne d'esclavage qui m'attache à un maître que je hais.

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