‹ MémoiresChapitre 45 sur 111 · SCÈNE CINQUIÈME Juliette, Jules · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME Juliette, Jules

Juliette

La voiture... Vous êtes allé chercher la voiture ?... (Jules ferme.la porte à clef et met la clef dans sa poche). Pourquoi fermez-vous cette porte ?

JULES, politesse affectée.

C'est bien à madame la baronne de Tréineuse que j'ai l'honneur de parler ?

Juliette Vous êtes fou I

' Jules Asseyez-vous, je vous prie.

Juliette Ouvrez-moi immédiatement cette porte 1

Jules J'ai quelques mots à vous dire, madame, et...

Juliette Laissez-moi m'en aller, ou j'appelle I

Vous oubliez que vous êtes ici chez votre amant et qu'en appelant au secours vous feriez éclater un scandale très ennuyeux pour vous....

JULIETTE, effrayée, recule jusqu'à la cheminée. %

Mais c'est urç guet-apens !

Jules

Si vous ne m'aviez pas interrompu, je vous aurais déjà dit....

Juliette

Vous n'avez rien à me dire.

Jules

Laissez-moi vous faire remarquer que vous perdez un temps précieux.

Juliette, exaspérée.

Mais enfin que me voulez- vous ?

Mémoires de la Société DunkerqwAu. — 1908 22

338 A. 1>ETYT

JULES, ironique.

Le hasard, Madame, le hasard, ce dieu que j'adore tous les jours, car il m'a maintes fois été propice, a voulu que nous nous trouvions réunis ce soir en tête-à-tête dans cet appartement où les cloisons et les tapis épais, à propos choisis par un amant perspicace pour étouffer le& cris de l'amour, empêcheront d'indiscrètes oreilles de nous entendre.

Juliette

Je vous en prie...

Personne ne viendra donc nous déranger. Votre amant est en chemin de fer et votre mari vous croit au bal de l'ambassade d'Espagne. Il ignore d'ailleurs complètement votre liaison avec Monsieur d'Estac et ne s'avisera pas de venir vous chercher ici.

Juliette

Mais enfin que me voulez-vous ?

JULES, avec une lenteur exaspérante.

Il est onze heures moins le quart. Monsieur de Trémeuse s'habille pour aller vous rejoindre et dans^me demi-heure au plus tard, il vous cherchera dans les salons de l'ambassade. Vous conviendrez avec moi, Madame, qu'il serait très fâcheux pour vous que votre mari ne vous y trouvât point. Comment expliqueriezvous votre absence ?

Juliette

C'est abominable I Que me voulez-vous, voyons ?... Que me voulez-vous ?

JULES, insistant.

Cette absence, vous ne pourriez pas l'expliquer ! Songez que votre mari est un homme violent, excessivement jaloux et que vous avez tout à. craindre de sa colère...

JULIETTE se dirige vers la porte en passant devant le pouf. Laissez-moi partir !

JULES descend et lui barre le passage.

Ne disiez-vous pas tout à l'heure à Monsieur d'Estac, j'ai l'oreille très fine, Madame, que si Monsieur de Trémeuse vous connaissait un amant, il n'hésiterait pas à vous tuer ?

Juliette

Laissez-moi partir !

Jules

Avez-vous songé aussi, Madame, qu'il ne tenait qu'à moi de vous ouvrir immédiatement cette porte ou de vous retenir ici jusqu'à ce que votre mari, prévenu par mes soins^vienne vous chercher ?

Juliette

Vous ne ferez pas cela !

JULES, s'approchant d'elle.

Je l'espère pour nous deux. Tout dépendra de votre bonne volonté.

JULIETTE recule, terrorisée.

Que me voulez-vous ?

(Jules s'approche d'elle et montre du doigt le collier)

340 A. PETYT

Juliette Quoi ?

Jules Ceci !

JULIETTE, portant la main à son cou.

Mon collier ?

Jules Donnez-moi votre collier et je vous laisse partir. JULIETTE se réfugiant entre la cheminée et le canapé.

Vous êtes un voleur ï (Un silence pendant lequel elle fixe Jules avec des .yeux effrayés) Au secours !

JULES, très calme.

Vous avez tort de crier. D'ailleurs, on ne peut pas vous entendre...

Juliette

Vous êtes un bandit !

Jules

Il est onze heures moins dix, Madame. Réfléchissez, envisagez bien votre situation. Votre mari maintenant doit être prêt ; bientôt il va s'étonner que son auto ne soit pas encore là pour le prendre... Allons, donnez-moi ce collier et allez-vous-en bien vite.

JULIETTE, passant au fond, se dirige vers la porte.

Non, non... je ne peux pas... ce collier c'est tout une fortune !...

JULES remonte et lui tprre le passage.

Vous direz'à votre raari que vous l'avez perdu ou qu'on vous l'a volé....

Juliette

Non... non... ce n'est pas possible !

Jules

Pourquoi ? Rien de plus naturel. On perd et on vole des bijoux tous les jours....

JULIETTE, retirant ses bagues.

Tenez... prenez ces bagues... mais laissez-moi partir...

Jules, riant.

Vos bagues, non, merci... c'est ça que je veux... (Il désigne le collier.)

Juliette

Demain, je vous jure que....

Jules

Demain ! vous plaisantez ! Et puis, pourquoi tenezvous plus à ce collier qu'à vos autres bijoux ?

Juliette

II faut que le monde puisse me voir ce soir avec ce collier.... De mauvais bruits ont couru sur la situation financière de mon. mari ; pour les dissiper, il m'a offert ces perles.... elles valent très cher....

Jules

Oui, je sais....

342 A. PETYT

Juliette

C'est une preuve, comprenez-vous, de la solidité de notre fortune, que ce cadeau....

Jules

Mais enfin, si vous l'aviez perdu ?

Juliette

C'est impossible. Les perles sont fixées. sur un fil de platine retenu par un fermoir de sûreté...

Alors vous refusez de me le donner ?

Juliette C'est impossible !

JULES, allant s'asseoir au téléphone.

Tant pis pour vous !

Juliette Qu'allez-vous faire ?

Jules

Téléphoner à votre mari pour lui dire où vous êtes. Juliette

Vous allez appeler mon mari ?

Jules

A l'instant même.

Ayez pitié de moi ! — Je vous jure— je vous jure sur .a tète de mon enfant, que demain je tous donnerai tout ce que vous voudrez... Voulez-vous que je m'y engage par écrit?... Je vous en supplie, ayez pitié... ayez pitié !...

Jules, rc Ifrczr.

On ne me la fait pas ! En sortant d'ici, vous irez chez un commissaire de police...

Juliette

Oh ! vous êtes un misérable !

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