‹ Mémoires;Chapitre 62 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

quand elle me dit un jour : « — Senor, je voudrais vous découvrir un secret, mais je n'ose. » Je la pressai de me le dire. Après m'avoir fait donner ma parole que je ne me fâcherais pas, elle commença : (( — Senor, j'ai vu un jour Votre Grâce tellement brave et hardi dans la maison de Cordoue — avec quelle aisance vous blessâtes ce voleur d'alguazil ! — que force me fut de vous courir après. Il le fallait bien, quand j'eus vu que vous n'aviez pas voulu venir souper le soir avec moi, comme je vous en avais fait supplier par des hommes de bien. Depuis que je suis restée seule à cause qu'on a pendu à Grenade un homme que j'avais, j'ai été recherchée par maint cavalier fameux, mais il m'a semblé que nul n'était plus digne que vous de dormir à mon côté. » Et elle me faisait valoir que dans toute l'Andalousie il n'y avait femme d'un meilleur rendement qu'elle, comme pourrait en témoigner le père de la maison d'Écija.

Je restai stupide à l'ouïr, et, comme je lui voulais du bien, rien ne me parut mal de ce qu'elle dit; même il me parut qu'il y avait eu grande délicatesse à elle à me venir trouver et solliciter.

Sur ces entrefaites arriva le Commissaire pour passer la montre et nous ravitailler avant le départ. Je rassemblai les hommes que j'avais

lOO MÉMOIRES DE CONTRERAS

dans le marquisat de Priego, et, en tout, j'alignai à la montre cent nonante-trois soldats. Nous cheminâmes vers FEstramadure pour aller à Lisbonne avec bien du plaisir. J'emmenai la donzelle avec plus d'assurance que si elle eût été flUe d'un seigneur ; et sûr qu'à qui ne savait pas qu'elle avait été en maison publique, elle imposait le respect, car elle était jeune, belle, et point sotte.

Page 1