M. LIBRI
Machiavel qui le transporta d’aise; si bien que l’amateur ne sortait plus de ce lieu que pour aller dîner et prendre une tasse de thé chez M. le doyen. Il en résulta naturellement une sorte de liaison qui devait avoir des suites considérables pour M. Bérard. Je vais dire comment.
M. Libri, venu à Paris en réfugié italien, avait été patronné par M. Arago, mais patronné chaudement, de sorte que le réfugié était arrivé à l’Institut, à la Faculté des sciences et partout, grâce à l’intervention efficace du savant secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Mais le protégé n’était pas d'une humeur facile. Il trouva que M. Arago lui rendait la reconnaissance trop lourde, et, bien qu’il reconnût hautement qu’il devait tout à son ami, il rompit avec lui, à ce point que la haine la plus violente éclata entre ces deux grosses têtes ardentes au commandement, inhabiles à l’obéissance. La politique intervint, M. Libri, grand orateur des belles dames, hanta les salons de certain noble faubourg, se lia avec des duchesses, etc., et bref, il n’y eut plus pour lui d’espoir de miséricorde dans le cœur de son ex-ami. M. Arago sut les rapports existants entre M. Libri et M. Bérard, et bien que ce dernier fût, depuis plus de trente ans, lié très intimement avec l’astronome, celui-ci brisa aussitôt ces anciens rapports et contrecarra l’élection du député de Montpellier extra muros. Les libéraux avancés obéirent au mot d’ordre du grand meneur des élections provinciales, et M. Bérard fut remplacé par un légitimiste. La cause publique y perdait; mais qu’importe la France, quand il s’agit de satisfaire une rancune! Mais ce n’est pas tout. La haine des savants est terrible.
M. Libri, comme tous ceux qui ont une passion, cédait peut-être à son insu à des entraînements irrésistibles. Ainsi, quand il trouvait un livre rare, d’une belle conservation, une édition plus remarquable, il lui arri-
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vait, dit-on, de la remplacer par une autre moins bonne, et des gens un peu rigoristes ont prétendu que c’était presque un vol : je ne dis pas le contraire. Dans un recueil de lettres manuscrites fort anciennes et très curieuses, il faisait une toute petite soustraction, et le volume n’avait pas l’air d’y avoir perdu grand’chose. De cette façon et à force de récolter dans le champ d’autrui ces bribes savantes, M. Libri était parvenu à se constituer une bibliothèque du plus grand prix, mais qui a été pour lui l’occasion de désagréments cruels. Il y a eu un procès, des experts ont été nommés par le tribunal, on a examiné les livres, compulsé, comparé, si bien qu’en fin de compte il est intervenu un jugement assez humiliant pour le Libri, qui a quitté la France aussitôt. Il a été destitué de ses emplois, remplacé à l’Institut. Mais tout le monde ne l’a pas tenu pour criminel. Il s’est trouvé des incrédules; entre autres, une dame fort riche, fille d’un médecin célèbre, M. D..., qui l’a épousé aussitôt. De sorte que M. Libri, après ces déboires, ces traverses, jouit aujourd’hui d’une belle fortune. Il est, je crois, en Angleterre ou en Italie et se moque de M. Arago et de ses rancunes. Cette dame, devenue Mme Libri, avait dû être épousée par M. Villemain. Mais cette union se défit la veille du contrat, à cause, je crois, de la mère de M. Villemain, bonne femme de l’ancien régime, et que la future ne trouvait pas de son goût. De là, dans le temps, des orages qui ont contribué à ébranler un peu la tête du célèbre écrivain de l’Académie.
M. Libri s’était lié à la même époque avec M. Lallemand, célèbre professeur de chirurgie à Montpellier et, comme M. Bérard, très avancé dans le parti libéral. M. Lallemand était de Metz, où il possédait une grosse fortune en maisons; il avait là des amis très chauds et il était sur le point d’être choisi pour député, lorsque ses relations avec M. Libri vinrent aux oreilles de