‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 121 sur 166 · LAMARTINE — M. DE RAMBUTEAU · texte numérisé non relu

LAMARTINE — M. DE RAMBUTEAU

bizarres costumes. Un de ces longs cortèges arrive, hurlant, place de Grève, et les meneuses sont introduites dans la salle des délibérations. Le chef de cette troupe en jupons fait son discours, formule des vœux, donne des conseils. M. de Lamartine répond, et sa parole charmante obtient un tel succès auprès des déléguées que l’une d’elles, grande diablesse aux allures masculines, dans un transport d’admiration, s’approche du poète et sollicite l’honneur de lui donner une accolade fraternelle. M. de Lamartine, sans se déconcerter, réplique : « Citoyenne, entre hommes, on se donne la main ! »

M. le comte de Rambuteau, ancien préfet de la Seine, grand propriétaire du Mâconnais, avait à l’Hôtel-de- Ville une magnifique collection des meilleurs vins de Bourgogne. Son sommelier, vieux senviteur fort attaché à son maître et très intelligent, ne quitta pas son poste. Quand éclatèrent les tempêtes républicaines, il se hâta de placer au-devant des cases si bien garnies de vins excellents des rayons sur lesquels il entassa des vins ordinaires, et bien lui en prit, car nos héros de pa triotisme étaient loin de professer, en matière d’aliments, les principes Spartiates; l’eau claire et le brouet noir ne leur plaisaient guère. Il se rencontra un chaud patriote cherchant pâture ou plutôt un poste à occuper, et ce fut le célèbre X... qui se présenta. On lui donna le titre de maître d’hôtel de l’Hôtel-de-Ville. Il fut chargé de nourrir et de désaltérer les patriotes en travail d’un gouvernement nouveau. Il n’y entendait rien. Aussi un grave conflit ne tarda pas à s’élever entre le nouveau fonctionnaire et l’ancien, celui qui, M. de Rambuteau parti, n’avait pas cru devoir abandonner la maison. M. de Lamartine dut intervenir dans ces détails de ménage; il délimita les attributions, et bientôt, pour se débarrasser de cet intrus, il le nomma gouverneur du Luxembourg. Il y avait assez peu d'analogie entre ces diverses fonctions, mais un républicain, en

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ce temps-là, était bon à tout, c’est-à-dire à rien, et la plupart l’ont surabondamment prouvé.

j^Aux premiers temps du gouvernement provisoire, les décrets de ces messieurs étaient lus et proclamés sur les marches de la grande porte de lTIôtel-de-Ville. La place était toujours remplie, la foule ardente ne se gênait pas pour exprimer son opinion sur les actes de l’autorité, et, dans la foule, beaucoup d’individus armés de fusils couchaient en joue l’employé chargé de faire cette proclamation. Mon ami, que ses fonctions de secrétaire de M. de Lamartine avaient mis en évidence, fut plusieurs fois sur le point d’être tué par les démocrates qui trouvaient le pouvoir lent à promulguer des réformes radicales. Dans ces instants critiques, la présence de M. de Lamartine suffisait presque toujours pour amener le calme; sa parole était si sympathique, si brillante, il savait si bien faire vibrer les sentiments de cette tourbe avinée ou furieuse, qu’il obtenait des applaudissements enthousiastes. Tout historien de 1848 qui voudra être juste reconnaîtra que cet homme si calomnié a, du moins en ces circonstances, bien mérité du pays, et que sa présence d’esprit nous a sauvés de dangers terribles*^ vwo ci. e ; <4 ‘Vnch -- -

Si, de l'Hotel-deA/ille, nous passons au boulevard des Capucines, au ministère des affaires étrangères, nous retrouverons encore notre grand poète aux prises avec des embarras inextricables pour tout autre que lui. Mon ami avait suivi le ministre et continuait de vivre dans son intimité la plus grande. Il ne le quittait ni jour ni nuit, connaissait tous les secrets de sa politique, assistait à tous ses actes et écrivait sous sa dictée. Personne ne serait mieux que lui capable de peindre le grand homme dans ce rude labeur d’un enfantement patriotique, de montrer cette grande intelligence s’agitant victorieuse au milieu de mille empêchements qui venaient l’assaillir. Je ne désespère pas de recueillir de

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sa bouche assez de renseignements pour jeter quelque lumière sur un des faits contemporains les plus intéressants.

Lorsque la Renommée eut prêté toutes ses trompettes au grand écrivain, quand de toutes parts on s’apprêtait à le nommer président de la république, quand plusieurs millions de suffrages indiquaient un triomphe prochain, le héros de la popularité n’en devint pas plus fier, c’était impossible, mais il ne perdit pas non plus ce qu’il avait dans l’esprit de romanesque et de chimérique. Le positif ne l’envahit jamais, il resta dans ses nuages, dans ses illusions; il se laissa adorer sans descendre de son Olympe, et les faibles mortelles qu’attirait l’éclat de sa gloire le sollicitèrent vainement d’abaisser un regard jusqu’à elles. Il se passa alors des choses étranges. Le dévergondage des esprits envahit les cœurs; il n’y eut plus dans la société française de règle, de mesure, de frein ; les plus tristes aberrations d’esprits malades se firent jour sans scrupule, et mon ami, le secrétaire intime du grand homme, put recueillir, par milliers, des lettres passionnées, adressées de toutes. parts à celui qui semblait devoir bientôt gouverner la France. On s’étonne volontiers des fautes de ceux qui sont à la tête des nations, on voudrait que leur conduite fût à l’abri de tout reproche, que leurs mœurs restassent pures, çt l’on ne tient pas compte des tentations qui les entourent. La vertu n’est facile que pour ceux qui n’ont pas à lutter contre l’occasion offerte de faillir. Les puissants de la terre sont l’objet des attaques incessantes d’un monde ardent à la poursuite de l’or et du pouvoir; chacun veut profiter des faiblesses d’un roi, d’un empereur, d’un ministre; quiconque est haut placé par son talent, par sa fortune, voit naître sous ses pas les tentations de toutes sortes, et il faudrait un cœur revêtu d’un triple acier pour résister aux traits qu’on lui lance de toutes parts. M. de

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Lamartine n’est pas plus continent que Scipion, et cependant il se tint, dit-on, soigneusement à l’abri de ces appels si tentants. Je suis porté à lui en faire un grand mérite, car il est difficile de résister aux entraînements de la vanité, surtout en France.

On pourrait, à l’aide de renseignements très positifs, tracer une histoire piquante de ces folies coupables. Il reste, je le sais, des documents très authentiques sur ce chapitre réservé, mais j’espère que l’on aura la discrétion de les laisser dans l’ombre. On ne gagnerait rien à les publier.

Les fronts n’apprennent pas facilement à rougir dans certaines régions d’un monde aventureux. Salomon vit arriver près de son trône une femme que sa renommée avait séduite. Napoléon Ier dut résister à des avances formelles de la part d’une dame qui avait plus de génie que de pudeur. Pourquoi M. de Lamartine n’aurait-il pas aussi été l’objet de tentatives semblables?

4 décembre 1857.

Lundi dernier, après le dîner chez le chancelier, où, entre autres convives, figurait M. Cousin, un colloque très vif s’était établi entre ce célèbre écrivain et je ne sais quel autre personnage. Il s’agissait des prochaines élections à l’Académie française. M. Cousin dit assez haut : «J’ai mon candidat!» M. Pasquier, qui causait non loin de là, entendit la voix claire de M. Cousin, et s’approchant aussitôt, il lui demanda quel était ce candidat. «C’est le Père Lacordaire, » répondit le philosophe. Là-dessus, le chancelier, frappant le parquet de sa canne, lâche une bordée de son éloquence la plus vive, tire à boulets rouges sur M. Cousin et lui reproche ses étemelles dissidences, ses vues indisciplinées, sa folie de choix hétéroclites. «Vous, le roi des phi-

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