L’EMPEREUR DE RUSSIE
sant. Il y a peu de lettres qui soient de la main de l’empereur, et encore la plupart de celles-ci, écrites à sa femme ou à d’autres dames, sont d’un style trop vif, trop tendre, pour qu’on les publie. Les autres, qui sont des dépêches officielles, sont simplement dictées et signées par lui. Elles sont en général d’un style incorrect, et les fautes d'orthographe y fourmillent. Dans celles qui sont de la main de l’empereur, la grammaire n’est pas moins maltraitée, il s’y trouve des locutions bizarres, des italianismes et certains mots qui reviennent souvent, par exemple le mot conséquent. Mais tout cela n’est que vice de forme; le fond est excellent, clair, rapide, allant au but, voyant les choses avec fermeté et profondeur.
On m’apprend aujourd’hui (ier juin) un fait considérable. L’empereur de Russie aurait permis à ses sujets de prendre du service en qualité de volontaires dans les armées françaises ou piémontaises en guerre avec l’Autriche. Si cela est vrai, la chose est de la plus haute importance. — Je reviens à M. le duc Pasquier. Il trouve que le grand-duc de Toscane est resté tout à fait au-dessous de son rôle. Ainsi se disloquent peu à peu tous ces petits Etats qui ne peuvent plus tenir un rang suffisant dans la situation politique moderne. Ainsi vont s’accomplir de grands changements dans la constitution géographique de l’Europe, et tout cela grâce à la vapeur et à l’électricité. Les communications rapides, instantanées, entre tous les peuples feront nécessairement disparaître des limites imaginaires et tendront à réunir des éléments jusque-là séparés. Des éléments nouveaux introduits dans le monde social produiront des phénomènes qui ne seront surprenants que pour ceux qui n’auront pas senti leur valeur et leur portée.
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
6 juin 1859.
Tout contribue à entretenir l'esprit belliqueux de notre nation. En vain, 1815, sous la pression de l’Europe, semblait devoir étouffer nos ardeurs guerrières, il a fallu faire la guerre en Espagne : le duc d’Angoulême conduisit une armée jusqu’au Trocadéro et nos soldats firent voir qu’ils n’avaient pas dégénéré. Sous le roi Charles X, la conquête de l’Algérie nous remit l’épée à la main, et nous l’avons bien tenue. Louis-Philippe dut prendre la citadelle d’Anvers, ce qui fut bien fait. On s’empara d’Ancône, on combattit le Maroc et à Saint-Juan-d’Ulloa, et enfin Abd-el-Kader nous tint en haleine bien longtemps. C’est là une école de braves, et tous nos meilleurs généraux d’aujourd’hui sont des élèves du maréchal Bugeaud. La Crimée vint ensuite, et les Russes ont appris à leurs dépens que nous savions nous battre. L’Autriche est en train de refaire cette vieille expérience, et tout porte à croire que la Lombardie va grossir nos annales triomphantes. C’est là une chose singulière et qui ne se trouve semblable nulle part ailleurs. L’esprit militaire de la nation se révèle en ces circonstances, on devient attentif au moindre combat. Il y a maintenant des centaines de milliers d’individus qui, une carte sous les yeux, suivent pas à pas nos armées et se tiennent parfaitement au courant des moindres mouvements des troupes. Hier soir, la ville était dans la joie, on illuminait partout, les enfants tiraient des fusées, brûlaient des pétards; l’odeur de la poudre se faisait sentir dans les rues et, tout en déplorant des pertes nombreuses et cruelles, on battait des mains aux vainqueurs. — - En ce moment, tout est à la guerre; on ne parle que de cela, des zouaves de Garibaldi, des turcos de la garde impériale.
La conversation universelle est parsemée de canons
Mal CANROBERT — Mal MARMONT 419
rayés, de carabines Minié, de revolvers, de frégates blindées, de canonnières à l’épreuve du boulet, et jamais on n’a belligéré avec plus d’entrain. Avant huit jours, nous serons à Milan; les stratégistes de salon dressent leurs plans de bataille, la marche des troupes est indiquée avec chaque étape; nous allons promener dans toute la Lombardie nos drapeaux triomphants, sans nous laisser arrêter par les forteresses les plus hérissées de canons. — On me racontait la petite anecdote que voici. Après le retour de Crimée, l’empereur dit au général Canrobert : «Vous êtes maréchal de France!
— Ah ! sire, merci, laissez-moi l’écrire à ma mère !
— C’est fait,» dit l’empereur. Comment trouvez-vous cela? Deux beaux mouvements : un brave soldat qui pense à sa mère, un roi qui a eu la délicatesse d’en avertir la mère avant même d’en avoir parlé au fils. Au reste, Napoléon Ier avait fait quelque chose d’analogue. Après une grande bataille, Marmont, qui commandait sous les ordres de l’empereur, avait fait quelques fautes, et, dans une entrevue avec le maître, celui-ci avait assez malmené le général. Marmont s’éloigne, rentre chez lui, et presque aussitôt un aide de camp arrive et lui dit : « Général, voulez-vous m’embrasser? — Ma foi, non, je suis de trop mauvaise humeur, en disgrâce, etc. — C’est égal, embrassezmoi tout de même, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre. — Non, vous dis-je, je n’ai pas fait ma barbe! — Ça ne fait rien; vous allez m’embrasser tout de même, monsieur le maréchal de France! » Vous voyez d’ici le tableau. Il y a là la grâce du bienfait qui rehausse le bienfait lui-même.
9 juin 1859.
On dit que la lettre écrite par Orsini, la veille de son supplice, a fait une impression profonde sur l'em-
lOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
pereur. Orsini lui disait de secourir l’Italie ; que, tant qu’il ne s’armerait pas pour elle, il y aurait des poignards et des pistolets italiens disposés à venger sur lui l’abandon de la France. Ainsi ce terrible événement du 14 janvier aurait amené en définitive le résultat actuel; les bombes infernales de la rue Le Peletier auraient allumé la guerre actuelle, et ce coup furieux des démocrates italiens serait la vraie cause de notre intervention dans l’affaire piémontaise. Cela est bien singulier, et peut-être cela est vrai, au fond, tant les plus grands événements de l’histoire ont souvent une cause initiale bizarre et merveilleuse. En présence de ces péripéties surprenantes, il y a des gens qui reviennent de leurs préventions hostiles, qui se souviennent de leur titre de Français et qui se réjouissent sincèrement du succès de nos armes. Qu’on se moque de notre chauvinisme; ce sentiment-là ai du bon, car il tient le cœur chaud, et il fait merveille au jour du dévouement. Nos jeunes soldats sont promptement imbus de l’esprit militaire; ils se montent la tête de compagnie et cet entrain particulier à nos troupes leur donne une valeur incontestable. Donc, tout va bien, la gloire reconnaît notre drapeau, le nom français se montre noblement, il sera respecté, honoré, et les ennemis de notre pays sauront qu’ils ne peuvent nous abattre. Tout cela sent la poudre. Vous allez me croire bien belliqueux, et cependant je n’ai pas de sympathie pour les tueries, si savantes, si glorieuses qu’elles soient.
13 juin 1859.
Il n’existe qu’un seul manuscrit authentique et original des œuvres de Cicéron, il est à la Bibliothèque Ambroisienne de Milan. Il a fallu un miracle de patience et de savoir pour déchiffrer ce volume. Il n’y a