‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 153 sur 166 · LE BARON MALLET · texte numérisé non relu

LE BARON MALLET

4 novembre 185g.

J’ai beaucoup entendu parler de la famille du roi Louis-Philippe dans ces derniers temps. Je recueille ces souvenirs qui ont bien leur importance et leur intérêt. Donc, dimanche dernier, dînant à Jouy-en-Josas, chez M. le baron Mallet, j'ai causé avec une dame qui arrivait de Claremont, où elle avait eu l’honneur de dîner avec la reine et les princes. La reine est toujours la plus aimable des femmes, la plus douce, la plus bienveillante pour tout le monde, une vraie sainte, comme l’a désignée devant moi le Saint-Père Grégoire XVI. Le duc de Nemours est très bien, un vrai gentilhomme en toutes choses, servant de père, et du plus tendre père, à son neveu le comte de Paris. Celui-ci n’est pas beau, il est mince, délicat, de peu de mine, mais fort intelligent, dit-on. Il a la bouche mal faite, les dents mal rangées, et l’um de ses yeux, je ne sais plus lequel, à moitié fermé, nuit beaucoup à la symétrie de son visage. On sait qu’il y a eu un peu de faiblesse dans une moitié de son corps. En somme, ce jeune prince n’est pas trop bien partagé physiquement. Son frère, le duc de Chartres, est beaucoup mieux sous tous les rapports. Ces deux jeunes gens mènent une vie assez active, ils font de longues courses dans le nord de l’Angleterre, en Ecosse et en Irlande, ils chassent et pêchent. Ils ont une petite meute pour courir le lièvre. Le prince de Joinville est très vieux, très usé, il entend toujours asez mal et de plus il s’est blessé au genou en passant une barrière; son cheval l’a heurté contre un poteau et il en est résulté un accident fâcheux qui le rend boiteux. — Le duc d’Aumale vit en grand seigneur, en savant; il a un hôtel et de magnifiques collections d’objets d’art, de livres, et reçoit beaucoup de monde. — Voilà pour un premier cha-

436 JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

pitre. Voici le second. Vous savez peut-être qu’il est peu d’écrivains qui aient autant que J. Janin rendu justice au feu roi, vanté ses mérites; et souvent ces apologies, depuis 1848, ont été assez vives, assez imprudentes, pour nuire à leur auteur. On l’a tenu pour suspect, et, grâce à des amis puissants comme M. Rouland et autres, il est resté tranquille en son chalet. Or, ce dévouement de J. Janin à la famille exilée ne lui avait jamais attiré le plus simple remerciement; si bien qu’un beau jour, se trouvant avec M. Bocher, l’homme de confiance de la famille d’Orléans, il s’exprima très vivement sur ce manque de procédés. Il est résulté de cela que l’autre jour, mercredi soir, comme nous allions nous mettre à table avec les hôtes du chalet, M. Bocher arriva et remit à J. Janin une lettre de la reine conçue en ces termes :

« Claremont, le 22 octobre 1859.

« Ayant appris, monsieur, que vous étiez un grand bibliophile, je viens vous offrir les ouvrages ci-joints de la part de mes enfants et de la mienne. Conservez-les dans votre bibliothèque comme un témoignage reconnaissant de la satisfaction que nous éprouvons de votre courageuse constance à faire vivre, dans vos ouvrages et dans vos articles, le souvenir de mon bien-aimé roi et du bien qu’il a fait à la France, ainsi que celui des services que mes enfants ont rendu à leur chère patrie. » «Votre bien affectionnée,

« Marie-Amélie. »

C’est bien aimable, quoique un peu tardif, et la reine eût fait cela plus tôt sans son entourage. Ainsi elle avait brodé de ses propres mains un bonnet de velours quelle destinait à J. Janin, mais le duc d’Aumale s’op-

Page 1