‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 161 sur 166 · HENRI MARTIN — LE PRINCE IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

HENRI MARTIN — LE PRINCE IMPÉRIAL

assez heureux. A propos de Napoléon blessé dans son orgueil par la défaite de Moscou, et qui ne voulait pas paraître moins grand, qui cherchait à conserver le prestige de son génie victorieux jusque-là, il a fort bien dit : «Les hommes de cette trempe ne baissent pas, ils tombent. » Il y a bien eu dans cette soirée quelques échappées sur la politique actuelle, mais cela ne me regarde pas, et je laisse se faire l’histoire quotidienne. J’aime bien mieux celle de la veille, celle qui est accomplie, et qui n’a plus besoin de l’intervention des gouvernements en activité de service.

28 mai 1861

Le prince impérial est un gros garçon solide et intelligent, volontaire et violent, gâté à plaisir par son illustre père, mieux tenu par l’impératrice, et en somme assez difficile à mener. Il y a des personnes dans le palais qui croient devoir dire à cet enfant : monseigneur. Mais l’impératrice ne le veut pas, et comme le papa ne trouve pas cela mauvais, on est fort divisé sur ce point. Voici des particularités récemment recueillies :

L’autre jour, S. M. l’impératrice était à sa toilette. On frappe à sa porte : «Toc, toc, toc. — Qui est là? — C’est monseigneur. — Je ne connais pas de monseigneur. »

Bientôt recommence le toc, toc. Même demande, meme réponse, et à la troisième ou quatrième reprise l’impératrice dit à sa femme' de chambre : « Pepa, va chercher le grenadier de garde pour emmener celui qui frappe ainsi chez moi. Il n’y a pas ici de monseigneur, il n’y a que Loulou qui puisse entrer chez moi. » Silence. — Enfin, après un nouveau toc, toc, une voix dit : « C’est Loulou qui a envie d’embrasser sa petite mère. »

JOURNAL DU Dr P. MÉN1ÈRE

Et on lui a ouvert. Voici une autre histoire également puisée à bonne source. Tous les jours à dîner, sur les huit heures et demie, le jeune Loulou vient voir ses parents; il se place à côté de l’empereur ou de l’impératrice et reçoit quelque biscuit, quelque friandise qui constitue son petit souper, car il dîne beaucoup moins tard. L’autre jour, après sa petite scène ordinaire, et comme il allait partir, sa mère lui dit : « Loulou, saluez monseigneur » (un évêque qui se trouvait à la table impériale). Loulou, tout interdit, réfléchit, puis il dit en touchant sa poitrine : « C’est moi qui suis monseigneur. »

On a ri, et je ne sais trop comment la chose s’est terminée.

On s’occupe beaucoup ici de la santé de Pie IX. Chacun s’attend à une catastrophe prochaine et les prévisions sont actives à l’endroit d’un successeur. Bien des gens pensent qu’il se trouvera un pape futur assez avancé dans les idées de notre temps pour renoncer à la souveraineté temporelle, cette grosse pierre d’achoppement où tant de choses se brisent. Il y a là une solution toute naturelle des graves questions débattues de l’autre côté des Alpes, et pour ma part, j’ai la ferme conviction que l’esprit religieux ne peut qu’y gagner. J’entends des personnes on ne peut plus respectables émettre cet avis, affirmer que la puissance temporelle du pape est un malheur pour la religion, et j’incline à penser que les intérêts du ciel s’altèrent au contact des intérêts matériels. La politique des Etats modernes comporte tant de choses si peu compatibles avec la pureté du sentiment divin que je plains le souverain pontife d’avoir à subir les nécessités de la police, des tribunaux, de toutes les questions financières où la bonne foi trouve si peu de place. —- Espérons que le Saint-Esprit montrera sa puissance dans le choix du successeur de Pie IX. —

Page 1