‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 3 sur 166 · MEMBRE CORRESPONDANT DE L’ACADEMIE DE MEDECINE · texte numérisé non relu

MEMBRE CORRESPONDANT DE L’ACADEMIE DE MEDECINE

Par une bonne fortune qui n’est pas toujours dispensée au biographe et que je dois à la confiance dont a bien voulu m’honorer M. le D1' Ménière fils (1), j’ai possédé en main les manuscrits et toute la correspondance de M. le Dr Ménière père, et, muni de ces précieuses sources d’information, j’ai pu me former un jugement sur les pièces mêmes.

(1) M. le Dr Émile Ménière continue, avec distinction, la tradition paternelle. Rentré depuis quatre ans à l’Institution des Sourds- Muets au titre de chirurgien en chef de la Clinique Otologique, il est l’auteur de nombreux et remarquables mémoires scientifiques ayant trait à la spécialité qu’il a prise de son père. C’est à sa piété filiale qu'a été commis le soin de publier le journal que M. Ménière père avait dressé de la Captivité de la duchesse de Berry. Ajoutons que le portrait de Ménière par Budinier d'Angers a été donné à la Faculté de médecine par son fils.

JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

Tout de suite, j’ai été captivé. M. le Dr Ménière père n’est pas seulement le grand spécialiste que chacun sait : la maladie de l’oreille à laquelle il a laissé son nom lui constitue certes un titre de gloire. Mais il vaut encore par bien d’autres marques. Avant tout, il est une nature supérieure, et il est rare que la supériorité d’un homme, quand elle est réelle comme la sienne, ne se traduise que par la mise en valeur d’une seule aptitude. Un esprit élevé est propre à de nombreuses besognes; il se consacre plus particulièrement à l’une d’elles, il ne consent pas à s’y restreindre, à s'y claquemurer. C’est un besoin instinctif qui le pousse à s’étendre, à satisfaire sa curiosité et son avidité d’inconnu, à retirer de ses incursions incessantes en dehors de ses préoccupations professionnelles une somme quotidienne et renouvelée d’impressions dont la variété entretient la fraîcheur. La- lassitude ne se produit pas; fatigué, l’esprit se porte d’un autre côté, et la distraction qu’il retire de ces changements de direction apporte la détente, le maintient en haleine, le ramène plus dispos et naturellement préparé à la tâche qu’un peu de pesanteur et d’ennui lui avait fait tout d’abord abandonner. M. Ménière était une de ces intelligences qui ne connaissent le repos que dans le travail; praticien recherché, opérateur habile, avec cela botaniste réputé, il passait sans effort, et par le jeu naturel de ses facultés diverses et toujours éveillées, de la science aux lettres, à la poésie, à l’histoire, à l’étude de la littérature médicale et de l’antiquité. Il extrayait les connaissances médicales éparses dans les œuvres des poètes et prosateurs latins, et ces amis de jeunesse dont une culture littéraire approfondie n’avait fait que lui développer l’attrait et le charme, il y revenait, sa vie durant, comme à la source jaillissante où se retrempe le sens du goût, la fleur d’urbanité, ce tact de la pondération, de la mesure, de la

BIOGRAPHIE

nuance, tout cet ensemble de qualités délicates et élégantes qu’il possédait à un degré exquis et auxquelles est attribué le nom d’atticisme. Et puis à côté de cet affinement littéraire et artistique et outre ses talents d’homme de science et son adresse de spécialiste, que d’ouvertures encore par où se donnait issue et se révélait la noblesse de son âme!...

Les lecteurs de la Revue hebdomadaire ont eu la primeur de cette correspondance dont M. Ménière fils veut bien livrer aujourd’hui le volume au public. Dans cette suite de lettres on verra se profiler, avec une remarquable intensité de vie, la société aristocratique du milieu du second Empire. Les hauts personnages du temps y sont dessinés d’un trait ferme et qui met en relief les signes essentiels. L’éloge est amène, généreux, la critique discrète et souriante. A l’égard des siens, c’est une effusion émue, une douceur et bonté de nature, un attachement qui part du cœur. On sent l'homme bienveillant et le père tendre. Sa morale est ferme; il ne badine pas sur la droiture, mais ne tombe pas dans l’austérité raide et anguleuse. On ne le voit pas froncer le sourcil. Des voiles d'indulgence drapent à ses yeux les misères humaines, et vis-à-vis des grandes infortunes, il trouve les paroles qui consolent. A parcourir ces pages, on regrette de ne pas en avoir connu l’auteur. Quel plaisir à le fréquenter et comme son intimité devait être chère!...

En 1855, M. Ménière père dut aller à Genève. C’était le 23 décembre. Il gelait à pierre fendre. De passage à Nantua, en face des monts couverts de neige et qui encerclaient l’horizon de leurs cimes blanches, M. Ménière frissonna. «J’ai trouvé la Sibérie, » s’écrie-t-il.

Combien j’aurais été heureux, moi qui ai habité ce pays, de recueillir le voyageur transi et de lui faire oublier la détresse du dehors dans la chaleur de mon

IV JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

coin de feu! Hélas! il y a de cela près de cinquante ans. L’homme que j’eusse aimé à recevoir n’est plus là et moi-même je n’étais pas né. Que d’impossibilités semblables dans la suite des âges et combien en rencontre-t-on, de ces esprits dont le dernier venu est attiré vers celui qui l’a précédé, alors que des années l'en séparent et parfois des siècles !

Né à Angers le iS juin 1799, d’une famille de petits commerçants et le troisième de quatre enfants, Prosper Ménière fit ses classes au lycée de sa ville natale et y commença ses études de médecine. Condisciple à ses débuts de Bérard et d’Ollivier, il se rendit à Paris en 1819 et, sa troisième année de cours terminée, immédiatement externe des hôpitaux et, sur cette première marche, nouant connaissance avec Ricord, son collègue d’externat, et établissant les fondements d'une amitié partagée que scella le temps et qui ne se démentit pas; interne en 1823, médaille d’or en 1826, on le voit, en 1828, reçu docteur, suivre en qualité d'aide de clinique les visites quotidiennes de Dupuytren à l’Hôtel-Dieu.

Eclatent les troubles de Juillet. M. Ménière reste à son poste à l’hôpital, à côté de son Maître. Il soigne les blessés, dont il en entre à l'IIôtel-Dieu jusqu’à deux cent quatre dans la journée du 29, et dont le chiffre total atteint environ deux mille, reçus au cours de l’émeute, dans les différents hôpitaux de Paris. De ces journées de fièvre et de sang, il consigne la relation médicale dans un récit animé : L'Hôtel-Dieu de Paris en juillet et aoiit 1830.

Au sortir de cette époque troublée, le soleil se montre sur l’horizon et la carrière de M. Ménière se dessine dans sa note riante. A peine quelques heures d’angoisse lorsque Orfila, chez qui notre jeune homme avait trouvé un accueil, que les attaches angevines du

BIOGRAPHIE

Maître avaient dès l’abord rendu empressé et familial, lorsque le célèbre professeur fut atteint d’une attaque de choléra qui le mit à deux doigts de sa fin. M. Ménière accourt prendre des nouvelles, et, chargé d’un service de cholériques dans les bâtiments de l’Arsenal, c’est la joie au front et tout pli anxieux effacé que les malades le voient revenir un matin à leur chevet. Le cher Maître entrait définitivement en convalescence.

Professeur agrégé de médecine en 1832, entre l’année de son concours et les années 1834 et 1835, où il fut chef de clinique de Chomel, se place pour Ménière un de ces événements qui décident du tour d’un esprit et éclairent toute la vie d’un rayon inespéré et chaud.

Mme la duchesse de Berry venait d’être arrêtée et enfermée à la citadelle de Blaye (1833). Tandis que le général Bugeaud et que son aide de camp, le capitaine Leroy de Saint-Arnaud, plus tard maréchal de France, étaient dépêchés auprès d’elle au titre de gardiens militaires, Ménière, lui, eut à jouer le beau rôle. Sur la proposition d’Orfila, le gouvernement le chargea de veiller sur la santé de la royale prisonnière : le choix ne pouvait être meilleur. Une femme malheureuse, ainsi que le fut cette princesse, que son oncle Loui^i-Philippe faisait incarcérer comme un vulgaire suppôt de conspiration, une femme maltraitée de la sorte et méconnue dans tout ce que sa personne renfermait de noble, de loyal et aussi de sensibilité élevée et vibrante, ne pouvait rencontrer comme soutien à sa grâce naturelle et confiante d’appui plus chevaleresque, plus ferme et plus délicat que celui que Ménière avait mission de lui prêter. Entre deux natures si faites pour s’apprécier et se comprendre, la glace ne pouvait tarder à se rompre. Une amitié s’établit entre la prisonnière et son

VI JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

médecin, amitié respectueuse de la part de celui-ci et infiniment prévenante, pénétrée de l’effet sur qui souffre d’une parole réconfortante et douce. Et après les conversations, où les rêves de liberté prochaine prenaient leur essor, c’étaient les lectures, le piquant d’une discussion littéraire ou l’érudition aimable d’un entretien scientifique. Le docteur herborisait, initiait la duchesse à la botanique, lui expliquait les plantes de son herbier. Il rapportait même des fossiles de ses courses à travers champs, et la duchesse de s’extasier. C’était de la géologie qu’elle apprenait, et elle en était très fière.

Lorsque Ménière fut mandé à la cour et que Louis- Philippe, plein d’affabilité, le remercia des égards et de la sollicitude dont il entourait sa nièce, certes le compliment était mérité! On croise souvent des médecins instruits, mais ils se comptent, ceux qui sont taillés sur le patron de Ménière et assemblent et combinent en eux, à côté des qualités de caractère et de cœur qui les font aimer, tant de connaissances diverses, toutes sérieuses et approfondies, présentées sous une forme qui les dépouille de leurs épines et les rend ainsi accessibles et agréables aux profanes.

Dire que les longues heures que Ménière passa en compagnie de la duchesse contribuèrent d’autre part à développer en lui ce qu’il possédait déjà d’ingénieux, de nuancé, de fin et de touche légère et spirituelle dans l’esprit, ne fait qu’exprimer une vérité, dont tous ceux qui ont fréquenté des femmes intelligentes et ont été appelés à jouir du parfum de leur conversation ont apprécié la constante justesse.

Entre hommes et femmes cultivés et de commerce agréable s’échange vite un courant de sympathie qui met en communication leurs âmes et fait bénéficier chacune d’elles de ses qualités réciproques : la femme gagnant à cette liaison la solidité et l’élévation de

BIOGRAPHIE

jugement, l’expression raisonnée de ses goûts, et l’homme, pour peu que sa nature s’y prête, acquérant en revanche une fleur de politesse et de distinction, qui accuse tout de suite dans le monde la source d’où elle émane.

On sait que la duchesse accoucha dans sa prison d’une fille. Quand elle quitta Blaye, Ménière l’accompagna en Sicile, où tendait le but de son voyage. Après six mois entiers passés auprès d’elle, il n’est pas encore sûr de lui; sa modestie hésite; elle lui interdit de rechercher s’il a su trouver grâce. «Quelques paroles bienveillantes, écrit-il à la fin du second volume de son Journal , m’ont fait penser que la princesse rendait justice à ma neutralité politique et accordait au médecin une attention quelle eût refusée à l’envoyé du gouvernement.»

En revenant en France, Ménière visite les principales villes d’Italie : Pise, Lucques, Florence, où il va saluer les statues de Dante, de Michel-Ange, de Galilée. Il passe par Venise, y aperçoit Chateaubriand, qui lui paraît usé et bien las; traverse Vérone et Milan, franchit le Simplon et rentre à Paris. Son absence totale avait duré sept mois.

Fe voilà réinstallé dans son centre, ayant repris, avec le tablier de clinicien, ses habitudes professionnelles. Fa salle d’hôpital, où il faisait fonction de chef de clinique de Chomel, lui constituait quand même un changement de décor un peu brusque et d’une grâce moins attrayante. Il l’accepta avec un regain d’entrain, sa mission de confiance auprès d’une Altesse séduisante et gracieuse lui ayant créé comme un rajeunissement de dévouement et de zèle.

Et puis, c’était aussi le collier imposé du titre. Notre agrégé professa à la Faculté le cours d’hygiène; plus tard, il fut temporairement chargé du

JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

cours de clinique en place de Chomel. Inutile d’ajouter qu’il s’acquitta supérieurement de sa tâche : les connaissances solides qu’il possédait étaient répandues dans des leçons d’une érudition aérée et qui pénétrait, maintenait sans cesse en éveil l’attention des auditeurs par des aperçus indépendants et l’inattendu des rapprochements.

Le charme est si grand qu’on ne s’étonne même pas de voir M. Ménière appelé à la chaire d’accouchements, où il supplée, quelque temps après, le professeur Paul Dubois. Le conseil de la Faculté connaissait le talent d’exposition de l’agrégé et était assuré par expérience du fruit des leçons.

En 1835, voici venir une mission d’hygiène sanitaire. Ménière est dépêché dans les départements de l’Aude et de la Haute-Garonne, avec charge d’empêcher l’extension d'une épidémie de choléra qui venait d’être signalée. Le bonheur avec lequel il mène à bonne fin son voyage le fait à ce moment nommer chevalier de la Légion d’honneur.

Il restait à monter les échelons du professorat et des hôpitaux. Ménière les gravit prestement et sans effort. Le don de la parole, l’art de disposer les perspectives d’une leçon, de mettre en lumière les premiers plans, de rejeter dans la pénombre les portions moins essentielles, il les possédait, et, à savoir égal, mieux qu’aucun de ses concurrents.

Sa thèse de professorat sur les cosmétiques eut son heure de célébrité (1837). Il fut classé au premier rang, avant Piedagnel pour les hôpitaux, avant Royer-Collard pour la chaire d’hygiène, qui était celle qu’il briguait. Fut-il nommé? Non pas.

Quelle erreur de s’imaginer qu’on arrive à un concours par la voie du mérite! Il est des chemins plus unis et qui conduisent avec une autre célérité à des-

BIOGRAPHIE

tination. Un grand nom vaut mieux qu’un classement en première ligne. Il saute les barrières.

A la chaire d’hygiène, Ménière avait pour compétiteur Royer-Collard, le fils du grand, du célèbre Royer-Collard. Comment le choix pouvait-il être douteux? Ménière eut la satisfaction de passer un concours supérieur et Royer-Collard celle d’être nommé.

Pour les hôpitaux, une raison d’un autre ordre, mais tout aussi humaine, vint se mettre en travers. Piedagnel, le brave, le constant, l'éternel Piedagnel en était à son dixième ou onzième concours (1837). Ménière affrontait les épreuves pour la première fois. La justice était pour lui, l’humanité plaidait en faveur de l’autre. Les juges se montrèrent généreux et bons. Le vainqueur qu’ils proclamèrent fut Piedagnel.

Et Ménière sourit. Il savait que la justice n’est pas de ce monde et que, pour s’abuser, les hommes cultivent le mirage des mots. Leurs vues ne sont jamais dégagées de préventions; la partialité leur est une infirmité de nature.

Pour la dissimuler, ils ont prescrit une manière de jugement sur les épreuves du candidat, et c’est un trompe-l’œil qui a été institué. Un concours n’est que cela. Il fait miroiter aux regards le grand mot de justice et empêche de voir les ressorts cachés qui motivent les décisions : l’intérêt personnel et les idées préconçues. Un juge se prononce rarement d’après l’équité : ses arrêts sont pour l’ordinaire dictés dans le sens de son propre avantage et de ses préjugés. La justice des concours procède de la même illusion que la devise inscrite sur nos monuments publics : Liberté, Egalité, Fraternité. On a les mots; cela dispense de la chose.

En haut lieu, on s’aperçut bien un peu de la lacune.

Le concours du professorat fut aboli : mais Mé-

x JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

nière n’avait cure de hasarder une nouvelle tentative. Il était placé ailleurs et en position autrement indépendante. Guéneau de Mussy l’avait fait nommer médecin en chef des Sourds-Muets, à la place que la mort d’Itard venait de laisser vacante (1838). Son mariage la même année avec Mlle Becquerel, fille de l’illustre membre de l’Institut, acheva de marquer sa voie. Il entrait dans la deuxième partie et la plus brillante de sa carrière.

Les hautes amitiés qui allaient à Ménière étendirent leur cercle déjà large. Il avait été lié avec le général Bugeaud, Orfila, Chomel, Cruveilhier, Guéneau de Mussy, Bérard. Le voilà qui entre dans l’intimité du chancelier Pasquier, du marquis de Sainte- Aulaire, de Jules Janin. Le milieu de cette atmosphère intelligente et distinguée lui réserva toujours un coin de prédilection, celui où il rencontrait Orfila et J. Janin : les deux hommes dont les occupations distinctes se réfléchissaient dans une sympathie correspondante de son esprit et bien qu’ayant pénétré tous deux par des voies différentes, l’un par la voie scientifique, l’autre par celle des lettres, trouvaient en lui une âme dont la double pente était apte à les comprendre et à les aimer. Balzac, qui l’avait félicité dans une lettre charmante de sa mission à Blaye, le fit figurer dans sa Peau de chagrin , sous les traits sympathiques de Prosper, l'interne de l’Hôtel-Dieu. Mais quel grand homme est exempt de petitesses ! Balzac n’aimait pas Janin. Il était jaloux de l’affection que lui portait Ménière. Son ressentiment se manifeste;

BIOGRAPHIE

il arrache le nom de Prosper à l’interne de l’Hôtel- Dieu et l’affuble d’une dénomination différente dans les éditions qui suivent de son livre. Ménière voué à l’oubli par l’effacement de son prénom, telle est la vengeance de Balzac. Cette petite anecdote est contée avec verve dans la Correspondance du docteur.

Aussi bien, que de détails curieux à glaner dans ces lettres et comme les physionomies des contemporains s’y reflètent dans la note juste! Nous lions connaissance avec Ampère le fils, le membre de l’Académie française, qui cause «avec sobriété et distinction, a la voix bonne et claire, de la finesse et du pittoresque dans l’expression». C’est V. Cousin, «dont la fougue incomparable a des illuminations soudaines qui sont triomphantes.» C’est Lamartine, «plein de bonté, mais faisant souffrir tout ce qui l’entoure, tellement son dévouement est combiné avec égoïsme. » C’est Hugo, «dont l’orgueil est élevé à sa plus haute puissance et auquel manque la dignité du malheur.»

Nous voici en présence de Sainte-Beuve, «qui est un agréable conteur et a beaucoup plus de gaieté qu’on ne pourrait croire à première vue ou à première lecture. Il n’a qu'un tort : de ne pas écouter assez.» Saluons au passage Ponsard, Villemain, Mignet, Mérimée, et entretenons-nous un instant avec le chancelier Pasquier, le grand ami de Ménière. «Il a le ton d'un homme instruit et calme qui discute froidement, expose son opinion avec solidité, n’oubliant aucun argument capable de la faire triompher.» Et dans une autre lettre, à propos du même : «C’est merveille de voir et d’entendre un homme de quatre-vingt-quinze ans (le chancelier Pasquier avait cet âge en 1861), sourd et aveugle, tenir une si belle place à table et dans un salon, illuminer tout sujet de conversation par ses jugements, plaisanter avec les jeunes, argumenter solidement contre les hommes mûrs qui sou-

JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

tiennent des opinions dont il ne s’accommode pas. »

Avec Crémieux, nous entendons l’éloge du gouvernement provisoire. Ménière écoute et se réserve. Sa nature aristocratique et pondérée répugne aux formes gouvernementales où La brutalité des appétits se donne carrière : il n’est pas démagogue. La politique impériale reçoit son assentiment dans les grandes lignes; il fait l’éloge de Napoléon III. «L’empereur, écrit-il, est très susceptible d’entendre un bon avis, il écoute avec un soin extrême, il discute sérieusement les opinions des personnes compétentes et ne prend aucune résolution qu’après y avoir mûrement réfléchi. Il a l’intuition de l’avenir, ses vues sont larges et étendues, il comprend les besoins futurs et rien de mesquin n’entre dans sa tête.» Nombre d’anecdotes suivent sur les Tuileries. L’empereur y apparaît comme un homme simple et bon, ne demandant qu’à faire des heureux, fermant les yeux pour ne pas reconnaître les ingrats.

Thiers lui-même lui rend justice. «Si l’empereur s’en tient à ce qu’il vient de faire, dit-il dans un cercle politique après la guerre d’Italie, s’il n’a pas quelque arrière-pensée d’ambition et de vengeance, il est, à mon avis, le premier homme politique du siècle, il a su se faire la plus haute position qu’on puisse se désirer en Europe.»

Sous son règne, au moins, la France sentait battre son cœur, l’exaltation des sentiments qui fait les nations grandes trouvait un idéal où se prendre. On croyait à Dieu, on croyait à la Patrie. Ménière s’écrie : «Le chauvinisme a du bon, il tient le cœur chaud et fait merveille aux jours de dévouement.» Il est tout fier de nos victoires d’Italie et que le nom français soit salué très bas. A lire ces pages vibrantes, le feu d’action qui couve en chacun de nous se rallume. En face de l’alanguissement, de la mollesse, de l’affais-

BIOGRAPHIE

sement général, à quoi vingt ans de parlementarisme et de paix misérable ont réduit la nation, une émotion forte vous serre à revivre ces brillantes années du second Empire, où, sous un rayon de gloire, l’ordre et la sécurité assuraient la prospérité et la confiance, où toutes choses étaient à leur place, les hiérarchies respectées, les êtres suspects au bas de Téchelle, l’honête homme à l’abri de l’attaque, l’intelligence et la probité au pouvoir, les classements et les perspectives n’étant pas alors, comme de nos jours, intervertis et brouillés dans un bouleversement d’anarchie.

Sympathique à l’Empire, Ménière l’était aussi à la religion. Il voyait en elle, comme dans la constitution monarchique, un moyen d’action exercé sur les esprits et qui en refrène les instincts toujours prêts à montrer les dents. Seulement, l’autorité religieuse, il ne l’admettait ni tyrannique ni sectaire. A quoi bon l'a violence et la haine? Elles éloignent de Dieu plus quelles n’en rapprochent. « Je ne puis accepter, nous confie-t-il, de religion qui veut régner par la crainte et compte sur la terreur pour réduire au bien ceux qui seraient tentés de mal faire.» Il repousse les exagérations de pénitence, le luxe d’austérités en pratique dans les couvents des Chartreux et qui ne lui semblent convenir tout au plus . qu’à quelque grand coupable se sentant indigne de pardon.

Bienveillant comme il l’était à l’égard des hommes, il ne pouvait s’imaginer que Dieu réclamât de la dureté envers eux. Toujours ce fonds de morale douce et ensoleillée qui baigne les jugements et relègue dans l’ombre la critique aigre et les mesures sévères.

Les livres, ces amis d’humeur égale qui ne se fâchent jamais et sont hostiles au bruit et à tout éclat de voix, comment ne s’y serait-il pas attaché? Sa bibliothèque nombreuse et diverse ne lui laissait que

XIV JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

l'embarras du choix : modernes et anciens se pressaient sur les rayons.

Entre les deux, il préférait les anciens. Plus exquise lui apparaissait la fleur de leur âme, plus nuancée aussi, plus fièrement dressée vers les sommets. Si effacés, si perdus dans le lointain étaient les événements où s’agitaient les préoccupations de l’auteur ancien, que les circonstances passagères qui l’entouraient s’affaissaient, mesquines et inaperçues à cette distance. Il ne restait que l’essence de l’homme, ce qui lui constitue sa vraie grandeur, l’expression de sa pensée, noble et dégagée des conditions de milieu qui eussent couru risque en éclairant les mobiles peu généreux parfois dont elle était inspirée d’en altérer aussi la pureté.

On ne prend pas contact à ce degré avec les anciens sans leur consacrer de longues heures d’entretien et de causerie familière. De là ces livres de Ménière si curieux dans la veine neuve qu'ils ouvraient : ce volume à'Ehcdes médicales sur les poètes latins , cet autre sur Cicéron médecin. Et c’est toute la Rome antique évoquée sous la plume de l’écrivain et s’offrant à nous par son côté médical. Nous apprenons ce que les poètes connaissaient de notre science, leur pensée sur elle, comment ils la comprenaient. Dans Lucrèce, à côte du poète vigoureux et dont l’envergure sereine plane avec une incomparable majesté, nous admirons l’observateur qui regarde, s’étonne, remet la science en honneur, invite à l’étude. Virgile, lui, n’a pas l’ampleur de ces essors. Il promène sa rêverie à travers la campagne romaine, s’arrête à causer avec les laboureurs, les conseille dans leurs procédés de culture, leur décrit la pustule maligne.

Horace songe à profiter d’une façon intelligente de la vie. Sa philosophie aimable se double d’une érudition étonnante de la science culinaire et aussi de

BIOGRAPHIE

connaissances médicales pratiques dont il tire bénéfice à son propre usage. Auguste ayant été guéri d’une hépatite par l’emploi de l’eau froide en lotions externes et en boisson à l’intérieur, Horace s’empresse, essaye à son tour le traitement. Il abandonne les thermes sulfureuses de Baïa et court se baigner dans l’eau froide à Salerne. Pour quelle maladie? Les uns disent la goutte, d’autres un affaiblissement nerveux. Avec Ovide nous retenons une vision de la peste qui orne les Métamorphoses. Juvénal nous montre l’éclair de son front indigné. Il lance l’anathème aux femmes riches qui ne veulent plus être mères et absorbent les drogues qui empêchent la grossesse. Plus loin, c’est Martial avec ses épigrammes, et aussi Ennius, Plaute, Térence, Catulle, Tibulle, Properce, Sénèque, Lucain. Les grands noms s’associent aux modestes. Gallus, Publius Syrus, Lucilius, ont leur place au-dessous des maîtres. Il n’est pas déchelon de la gloire qui n’ait son représentant.

Intéressé, le lecteur demeure sous le charme et suit tous ces poètes de premier ordre ou plus effacés dans la voie médicale où leurs vers ont frayé. Le livre fermé, il ne se retire pas, ne s’arrête pas en chemin. Vite il court ouvrir Cicéron médecin , qui continue l’attrait, prolonge la promenade.

Ce n’est pas qu’il fût un fervent admirateur de drogues, le célèbre orateur. Des préceptes d’hygiène, la sobriété du régime, l’utilité de la diète, composent l’ensemble de ses procédés curatifs. Sa rhétorique ne l’emporte pas dans des digressions compliquées et superflues. Quand il parle science, il est exact, précis, et laisse échapper comme des bouffées d’intuition scientifique : ainsi quand il parle de l’absorption des poisons par les veines et de leur diffusion, au moyen de ces vaisseaux, dans les différentes partiesdu corps ; malheureusement ces heureuses rencontres ne sont pas de durée.

XVI JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIËRE

Les diagnostics de Cicéron apparaissent singulièrement flottants. En dehors de la fièvre quarte, il ne connaît rien. Les termes : «C’est grave, ou long, ou douloureux,» suffisent à sa curiosité. Ce sont eux qui reviennent sous sa plume.

Bien des siècles plus tard, alors que le règne de Louis XIV jetait sa splendeur, un petit ouvrage parut, écrit par Mme Fouquet, la mère du surintendant des Finances. C’était un recueil de Réceptes choisies contre quantité de maux fort communs , tant internes qu' externes, invétérés et difficiles à guérir. Cicéron se serait fort accommodé de l'énoncé d’un titre aussi vague, la totalité de sa pathologie n’étant guère plus explicative. Quant aux panacées de Mme Fouquet, il eût pu, sans se compromettre, les recommander à ses amis. Et voyez la correspondance et la sympathie d’opinions ! Mme de Sévigné pense sur ce chapitre comme Cicéron.

Elle a médité sur le volume de Mme Fouquet tellement que sa confiance lui est à jamais acquise. Mme Fouquet n’a-t-elle pas guéri la reine de ses convulsions, et n’est-ce pas un emplâtre de sa façon qui a opéré le miracle? Les médecins, des ânes, mais Mme Fouquet, une guérisseuse comme on n’en a jamais vu !

D’accord, chère marquise, vous êtes trop spirituelle pour qu’on se risque à douter d’une seule de vos affirmations. M’accorderez-vous néanmoins une faveur? Celle de vous insinuer un simple et très humble conseil. Après le livre de Mme Fouquet, lisez celui que vous consacre M. Ménière : les Consultations de madame de Sévigné. Vous voyez qu’il vous prend au sérieux. Tournez ces pages alertes, ne vous fâchez pas d’être parfois un peu prise à partie. Qu’importe si vous manquez de jugement dans les questions de médecine! On peut très bien médire des médecins et

BIOGRAPHIE

XVI i

croire aux recettes des bonnes femmes. L’un n’empêche pas l’autre, tout scepticisme étant entanV par des coins de crédulité. Comme vous êtes imaginative et charmante et que votre jolie tête n’est pas loin du bonnet, vous possédez au service de votre cause tout un luxe de mots et d’expressions vives dont la gerbe jaillit dans une variété de tours tout à fait amusante. Nous sourions de vous entendre et n'osons protester. Nous vous demandons même de largement épancher votre bile à notre adresse, si cela vous soulage; mais cela fait, et au premier répit, pour montrer au moins que vous nous savez gré de notre condescendance, ouvrez le livre de M. Ménière. Vos lèvres se pinceront bien un peu quand vous trouverez la valeur de vos consultations médicales en jeu; mais sur tout le reste, sur ce qui touche aux choses de l’esprit et du cœur, justice complète vous est rendue, et vous vous reconnaîtrez comme dans un miroir fidèle et galamment tendu.

D’ailleurs, vous qui vous délectiez, belle marquise, aux Essais de morale de Nicole, que de plaisir ne goûteriez-vous pas à d’autres ouvrages de votre historien médical? Voici un volume manuscrit de portraits. Il date de 1855. Dans la préface, je cueille ces préceptes que distingue un esprit d’observation indulgente et de charité : «Il faut s’étudier soi-même, avoir le courage de contempler notre propre infirmité et ne rire des misères de son prochain qu’après s’être dépouillé des enveloppes menteuses que le monde et la mode ont mises au service de notre vanité.» Et d’autres lignes suivent dont l’accent touchant rappelle l'effusion tendre d’un Vauvenargues. «Dès qu’il s’agit d’un homme, il faut le juger avec impartialité et douceur. Et cependant la plupart des historiens de 1 humanité qu’on désigne sous le nom de moralistes ont procédé par le dénigrement et la calomnie...

XVIII JOURNAL DU Dr PROSPER MÉNIÈRE

Abondons en tolérance, donnons pour recevoir, mutuel échange de secours dont tout le monde a besoin. »

Mme de Sévigné, j’imagine, ne devait pas beaucoup apprécier les esprits tout d’une pièce et d’un seul trait, les raides, les empalés, les atones, les figés, dont la figure sévère ou épanouie dans son expression invariable garde au front un pli toujours le même ou à la lèvre l’éternité du même sourire. Avec Ménière, elle peut être rassurée. L’esprit du docteur a des jeux de lumière.

Sa relation de voyage dans le midi de la France et vers la frontière espagnole, intitulée Seria-Nugae (1852), donne accès au rayon familier et badin. Ce n’est plus la gravité généreuse de tout à l’heure, mais l’expansion d’un voyageur qui s’amuse et se détend, jouit de l’imprévu et, dans ses admirations toujours naturelles, garde l'horreur du convenu.

Pour nous convaincre du reste de la note souriante et railleuse qui effleure sans méchanceté et qui est celle où Ménière se complaît, il me suffira de citer l’épigramme suivante. Elle avait été écrite au sortir d’une séance de l’Académie de médecine où, pendant des heures, la discussion s’était éternisée à propos des parasites de la gale.

Page 1