MARQUIS DE FAVRAS
le projet de venir en aide au souverain menacé, et tout porte à croire qu’il soumit son plan à Monsieur. Les enrôlements commencèrent, mais comme il fallait s’adresser à beaucoup de gens dont la prudence et l’honnêteté n’étaient pas des plus grandes, la chose fut bientôt dénoncée et le pauvre marquis fut mis en prison. A cette époque, le pouvoir judiciaire fonctionnait encore d’après les anciennes coutumes. Il y avait au Châtelet un tribunal investi du droit de juger sans appel les causes ayant pour objet les complots contre la sûreté de l'Etat, et comme le président de cette cour exceptionnelle était un homme d’une intégrité parfaite, on le des.itua et on nomma à sa place un M. Talon, conseiller au Parlement, homme avide de considérations, de mœurs faciles et fort disposé à l’intrigue. Le procès du pauvre marquis fut fait, et une condamnation capitale semblait imminente; pourtant l’accusé, se faisant illusion sur sa position, croyait à l’intervention efficace de Monsieur. Il écrivit un mémoire dans lequel il exposait sa conduite, ses rapports avec le prince; mais, avant de le produire devant le tribunal, il eut la pensée de le communiquer au président Talon, qu’il savait royaliste. Celui-ci détermina M. de Favras à ne pas lire sa défense, à lui confier son mémoire sous prétexte de le montrer au prince; ce qu’il fit en effet.
Monsieur, se trouvant très compromis par cette déclaration, alla aussitôt à l’Hôtel-de-Ville et rejeta énergiquement devant l’Assemblée municipale toute participation aux menées du marquis. La condamnation eut lieu. Mais il faut ajouter que le marquis de Favras n’était pas le seul inculpé par-devant le Châtelet. M. de Bezenval, secrétaire des commandements de la reine (1), et un M. Audouard (je crois), tréso-
(1) Le baron de Besenval, général suisse au service de la France, né à Soleure en 1722, mort en 1771, dut sa brillante fortune à la protection de Marie-Antoinette.
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rier de l'Epargne du roi, avaient été incarcérés comme conspirateurs en même temps que le marquis. Or, ces deux personnages (dont je ne mets peut-être pas bien les noms et dont j’estropie les qualités) étaient l’objet de démarches très instantes auprès des juges; ils avaient des amis puissants, mais le tribunal, dominé par la pression révolutionnaire, comprenait la nécessité de se montrer sévère pour ces ci-devant privilégiés.
Des trois prisonniers, le moins connu, le moins intéressant, le moins recommandé était le pauvre marquis; aussi porta-t-il l'endos de ces misères. Le jour venu, il fut conduit en Grève, et là, devant l’Hôtel-de- Ville, des magistrats placés suivant la coutume reçurent les derniers aveux de celui qui allait mourir. M. de Favras espérait toujours, il prolongeait ses révélations aux juges; la scène dura deux heures; enfin, rien ne venant, le bourreau fit son office. Quand on annonça au prince l’exécution du marquis, il s’écria : «A-t-il parlé?» Et sur la réponse négative, il poussa un longsoupir de contentement. Ainsi finit ce pauvre diable, sacrifié par ceux qui auraient dû l’aider, victime obscure de quelques lâchetés.
Ce M. Talon avait une fille qui fut Mme du Cayla. Elle plaida en séparation avec son mari, devint l’amie de plusieurs personnages; elle était charmante et spirituelle. Au mieux avec le duc Decazes, elle fut présentée par lui à Louis XVIII, et c’est d’elle que l’on a dit : «Entrée en suppliante dans le cabinet du roi, elle en sortit en souveraine. » Mme du Cayla a conservé assez longtemps les bonnes grâces du monarque; elle s’en servit habilement pour sa fortune et celle de sa famille. Elle eût voulu réhabiliter son père, mais le roi avait de trop bonnes raisons pour ensevelir cette affaire dans le silence.
Dcsse DE GALLIERA
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7 octobre 1854.
J’ai dîné mercredi chez Mme de Boigne. J’ai trouvé chez elle le chancelier fort bien portant, très gai, de bonne humeur, fort agréable convive sous tous les rapports. Mme la duchesse de Galbera était là, et comme j’étais son voisin à table elle a bien voulu rappeler notre précédente entrevue à Trouville avec beaucoup de bonne grâce. Cela m’a mis à l’aise. J’ai beaucoup causé avec la noble dame, sur un ton de gaieté qui me va fort, de sorte que l'heure consacrée à ce banquet m’a paru bien courte. Il y avait aussi Mme la comtesse de Flavigny, femme très aimable qui a publié, dit-on, un joli livre d’éducation à l’usage de sa fille. J'ignorais cette particularité, malheureusement, car j’en aurais profité; mais nonobstant j’ai causé avec cette dame, qui est grosse et grasse, très vive, gaie, rieuse et de fort bonne compagnie. Elle est, dit-on encore, dans des sentiments de haute piété, mère et grand’mère, et vraiment charmante. Elle est de Fezensac, fort apparentée avec tout le faubourg Saint-Germain; son mari est député actuellement; il a été un peu dans la diplomatie, et je serais bien trompé si la dame n’est pas un bien meilleur ambassadeur que son époux. Cela se voit très souvent ainsi. Je crois que les femmes ont généralement plus de finesse d’esprit, de pénétration que les hommes. Ces deux dames et la maîtresse du logis, voilà tout pour le beau sexe. En hommes, il y avait M. le chancelier, M. de Gisors, un monsieur dont je ne sais pas le nom, fils d’un ancien ami de M. le duc Pasquier.
En arrivant, Mme de Boigne (1) m’a tendu la main,
(1) Comtesse de Boigne, née h Paris en 1780, more en 1866. Son salon, de même que ceux de Mmes Récamier et de Rumford, fut longtemps le rendez-vous d’une élite. Guizot a écrit : « Avec moins d appareil mondain que Mme de Rumford et par l’agré-
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assez grande faveur, paraît-il, dans ce monde haut huppé. La comtesse m’a reproché doucement de l’avoir négligée depuis notre voyage de retour; je me suis défendu en disant que j’étais venu savoir de ses nouvelles deux jours après son arrivée à Paris; j’avais parlé à son valet de chambre, et il avait été chargé par moi de présenter mes hommages à sa maîtresse.
« On ne me l’a pas dit. — J’en suis désolé, mais je ne suis pas coupable. » Ces petites hostilités ont amené une bonne paix. Quand on a annoncé le dîner, Mme de Boigne m’a pris le bras, et elle m’a placé à sa droite à table. J 'étais donc évidemment le favori. Je m’en suis aperçu aux gracieusetés des dames. En somme, la soirée a été bonne pour moi, et le dîner excellent. Les domestiques me connaissent, ils sont charmants pour les convives en faveur auprès des maîtres. Après le festin, on est passé au salon, charmante petite pièce bien confortable où nous avons causé; je me suis assis sur le petit divan de la dame, tout près d’elle; j’ai admiré un beau groupe représentant Jeanne d’Arc à cheval, venant de terrasser un Anglais, et œuvre de la princesse Marie. Il y avait sur la cheminée deux groupes de vieux sèvres, pâte tendre, avec des médaillons des plus délicats; c’est chose rare et précieuse, qu’on ne trouve guère que dans ces maisons : cela doit être un cadeau royal. Ajoutez des tableaux de choix, des pièces d argenterie très bien ciselées, des émaux, des bronzes, tout
ment de son esprit, à la fois sensé et fin, réservé et libre, la comtesse de Boigne attirait un petit cercle d’habitués choisis et fidèles Elevée au milieu de la meilleure compagnie de France et d’Europe, elle avait tenu pendant plusieurs années la maison de son père, le marquis d’Osmond, successivement ambassadeur à Turin et à Londres. Sans être le moins du monde une femme politique, elle prenait aux conversations politiques un intérêt aussi intelligent que discret; on venait causer de toutes choses avec elle et autour d’elle, sans gêne et sans bruit. » ( Mémoires pour servir à l'histoire cle vion temps , t. II, p, 241.)
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ce qui fait l’ornement des maisons anciennes et nobles.
M. Pasquier, qui a vu naître Mme de Flavigny, l’a beaucoup plaisantée et taquinée sur la passion qu’elle a inspirée à M. de Salvandy. Celle-ci s'y est prêtée de la meilleure grâce. Elle a raconté que tout récemment, allant voir M. Molé à Champlâtreux, M. de Salvandy a voulu absolument la conduire dans sa voiture, voiture excellente, cheval idem , devant aller chez M. Molé en deux heures à peine. Hors de la barrière le cheval se cabra, devint si rétif qu'il fallut le conduire par la bride pendant un temps infini, si bien qu’il y eut un retard de plusieurs heures. J’ai prétendu que c’était chose arrangée d’avance, que M. de Salvandy voulait prolonger le tête-à-tête; M. Pasquier a dit là-dessus des choses fort piquantes et très aimables.
Mme de Flavigny se défendit avec ardeur, mais nous avons tant ri de cette aventure que le complot du grand ministre a été regardé comme constant. Nous avons beaucoup parlé de M. Bretonneau, célèbre médecin de Tours. Mme de Flavigny, qui a une terre à quelques lieues de cette ville, a eu souvent l’occasion de recourir aux conseils de cet excellent praticien, aujourd'hui chargé d’années; il ne veut plus faire de médecine. Il est à peu près inaccessible aux consultants et élude les visites par mille moyens des plus originaux; on ne peut parvenir à lui parler maladie, et de là des scènes fort plaisantes. Mme de Flavigny est un peu entichée de l'homéopathie; elle avouait un jour sa faiblesse au vieux médecin de Tours, qui lui dit : « Te respecte vos croyances, madame, faites-moi grâce de vos crédulités!» J’ai trouvé dans cette tête intelligente un singulier mélange d’idées justes et de spéculations sans base.
Tous les gens du monde, même les mieux doués, sont enclins à glisser sur cette pente, à accepter le bon et le mauvais avec une faveur égale. Demandez donc
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de la raison au peuple? La dame fait beaucoup de médecine dans sa terre, elle donne à la fois la consultation et le remède. Tout récemment, une pauvre vieille venue pour demander aide reçut un petit paquet de je ne sais quelle drogue; fouillant dans sa poche, elle demande à la dame ce quelle lui devait. «Lin Pater et un Ave, ma bonne mère, c'est tout ce qu’il me faut.» Ces guérisseuses sont convaincues qu’elles font une bonne œuvre en frappant ainsi à tâtons sur la maladie et plus souvent encore sur le malade. Si on leur fait la guerre à propos de cet exercice illégal de la médecine, elles se réfugient derrière leurs bonnes intentions.
La charité s’aveugle elle-même. Les religieuses hospitalières dans les campagnes tuent pieusement bien des pauvres gens qu’un bon avis eût rendus à la santé. Blâmez ces pratiques, on crie à l’intolérance; vous attaquez de saintes femmes qui, sous prétexte de soins gratuits, ruinent les médecins de la localité et contribuent à rendre les maux incurables. J’ai discrètement touché cette corde avec la noble dame, mais allez donc convertir une personne qui s’absout elle-même et croit faire œuvre pie. Il n’y a pas longtemps, Mme de Flavigny, après mille pourparlers, obtint une audience de M. Bretonneau. Il s’agissait d’un cas grave : le jeune fils de la dame, âgé de quinze ans, était menacé de maladie de poitrine; sa voix, altérée profondément, indiquait une affection du larynx, une phtisie.
M. Bretonneau surprit énormément la dame en lui annonçant que le jeune homme n’en mourrait pas, que sa voix muait... «Je n’avais, jusque-là, élevé que des filles, me dit la dame, je ne connaissais pas ce changement. Le docteur s’est moqué de moi tout à son aise. » L’anecdote m’a paru caractéristique.
J’ai appris par Mme de Flavigny que mon cher marquis (M. de Saint-Aulaire), appelé à Etiolles par dépêche, était arrivé hier chez son père. L’état singulière-
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ment grave de Mme de Langsdorff est la cause de ce voyage précipité.
Enfin j’ai bien jasé avec cette dame, qui est encore fort bien, quoique un peu chargée d’embonpoint; elle a beaucoup de vivacité, d’animation, de mouvement dans l’esprit; elle est rieuse, aimable et très bonne personne, disent les gens qui la connaissent.
J’ai moins causé avec Mme de Galbera, qui est plus jeune, plus sérieuse, mais non moins aimable. Son mari, qui est Génois, a hérité d’une fortune colossale, grâce à la parcimonie proverbiale de son père. Le fils est, dit-on, fort laid, mais il est lié avec tous les financiers de l’époque; il ne se fait nulle part une grande opération sans qu’il s’en mêle; il est de toutes les grandes lignes de chemins de fer, de toutes les grandes entreprises qui rapportent de gros bénéfices. C’est ainsi qu’il est parvenu à entasser une jolie collection de millions. Je ne l’ai pas vu, ce crésus, ce nabab, et je ne tiens pas à le rencontrer.
M. le chancelier nous a raconté bien des choses soigneusement enregistrées suivant mon habitude. J’ai pris mes notes en dedans, casant dans les petits coins de ma mémoire ce qui me semblait plus intéressant. Nous nous extasiions sur un vrai prodige de mémoire à propos d’un fait remontant au déluge, c’est-à-dire avant la Révolution. «Et cependant, nous dit le duc, jamais je n’ai pu mettre une date, un chiffre dans ma tête. Elevé au collège de Juilly, je ne pouvais apprendre par cœur comme la plupart de mes condisciples. Il me prit un goût très vif pour les mathématiques. La première et la seconde année, je passais pour un des bons élèves de la classe et M. Bezout, qui venait en fin d’année nous examiner, me donna de très bonnes notes, ajoutant que je devrais entrer dans la marine. Plus tard, j’ai si complètement oublié ces choses qu’il m’a toujours été impossible de m’en faire
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une idée quelconque. Les calculs ordinaires me trouvent très inhabile, à tel point qu’après une vacance passée à Coulan chez mon grand-père, celui-ci écrivit à mon père que j 'étais un bon garçon, mais faible, mou et capable de peu de chose. Je me flatte d’avoir un peu démenti le pronostic de ce juge sévère. Devenu député, j’ai commencé à jouer un certain rôle à propos de la loi d’indemnité, puis je suis devenu ministre de la justice une première fois; plus tard, j’ai encore eu ce même portefeuille. J’ai aussi été ministre des affaires étrangères, président de la Chambre des députés, enfin pair de France et chancelier, tout cela dans des circonstances dont j’ai gardé le plus vif souvenir, mais sans pouvoir me rappeler les dates de chacune de ces entrées aux affaires. Il m’a toujours été impossible de dire quand a eu lieu tel changement de ministère, alors que je jouais le premier rôle dans cette crise politique; je puis raconter aussi bien que qui que ce soit les causes qui ont amené ces révolutions de cabinet, faire l’histoire des idées représentées par les hommes nouveaux arrivés au pouvoir, mais jamais il ne m’a été possible de dire le ministère du 1 1 mars, du 20 décembre, du 5 mai, etc.
«J'ai écrit avec une grande exactitude la date de la naissance et de la mort d’Etienne Pasquier, mon bisaïeul; j’en ai fait autant pour mon grand-père, pour mon père, pour mes frères et ma sœur, et pourtant ces dates que je connais, que j’ai vues cent fois, ne peuvent se caser dans ma mémoire.
«Quand j’étais député, ministre, il m’est arrivé mille fois de citer des lois, des arrêts, des ordonnances; je n’osais en désigner la date, il me fallait dire des à peu près qui me sauvaient du reproche d’inexactitude. La mémoire est une arme précieuse pour les hommes qui sont aux affaires, il y a là une force qui, employée à