‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 41 sur 166 · M. DE PERSIGNY · texte numérisé non relu

M. DE PERSIGNY

devant les citoyens du gouvernement provisoire en permanence. On voulait le fusiller comme ennemi du peuple, mais il se tira d’affaire par sa fermeté et sa présence d'esprit. Quelques mois après, il se remaria avec Mlle de X..., sœur de la femme de son frère, puis il partit de nouveau pour l’Afrique, emmenant avec lui sa jeune femme, qui ne l’a jamais quitté depuis. Il n’a pas eu d’enfant de ce second mariage.

Vint plus tard l’expédition de la petite Kabylie, dont il eut le commandement en chef, et qui fournit une preuve nouvelle de sa prudence comme général, de sa bravoure, enfin de ses qualités militaires. Tout cela le désignait bien comme un homme habile, un général capable de grandes choses, mais il fallait une circonstance particulière pour le rapprocher du chef de l’Etat, pour mettre en relief les qualités de son esprit, pour lui ouvrir enfin la voie des honneurs et de la fortune.

Le prince Louis-Napoléon, lorsqu’il vivait à Londres, avait pour ami M. Fleury, jeune imprudent qui avait cherché là un refuge contre des créanciers trop exigeants. Ce jeune prodigue s’attacha moins à la fortune qu’à la personne du prince, différent en cela de M. de Persigny, qui, dit-on, aimait moins le prince que sa fortune, son nom, son étoile; qui avait plus de confiance dans l’avenir du neveu de Napoléon que ce neveu n’en avait eu lui-même. M. Fleury, qui fut un homme parfait, vint en France avec Louis-Napoléon; il fut son aide de camp inséparable, avec une abnégation complète, et quand la présidence fut décernée au prince, il songea à rentrer dans l’armée. Il alla en Algérie, fut incorporé dans les spahis; il se trouva sous le commandement de Saint-Arnaud. Celui-ci découvrit bientôt dans le jeune soldat les indices d’un avenir brillant; il le poussa, le mit en mesure de se faire valoir. M. Fleury monta en grade, et bientôt revint à Paris auprès de son patron.

122 JOURNAL DU Dr P MÉNIÈRE

Arrivèrent les folies du Parlement, les violences de l'opposition; il fallait arrêter la catastrophe qui était menaçante, il fallait avoir près du maître futur un homme dévoué, actif, intelligent, et ce fut alors que M. Fleury conseilla au prince de se confier à Saint- Arnaud. Celui-ci fut mandé à Paris, où un commandement lui était offert; mais ce poste était loin de valoir ce que Saint-Arnaud laissait en Algérie, aussi se fit-il prier pour quitter l’Afrique. Enfin il vint, le prince apprécia les mérites du général, il s’ouvrit à lui, lui confia un poste plus relevé, le nomma ministre de la guerre, et bientôt le personnage placé à ces hauteurs donna la mesure de ce qu’il valait. Il se distingua à la tribune, déploya une prodigieuse activité dans la réorganisation de l’armée, introduisit de nombreux changements dans le service et montra son aptitude au travail administratif.

Bien secondé par le colonel Trochu, l’ancien aide de camp du maréchal Bugeaud, il porta dans toutes les branches du ministère de la guerre des lumières nouvelles, et l’on s’étonna de voir sortir tout à coup de ses bureaux des mesures que les plus expérimentés n’avaient pas osé prendre. Enfin, éclata le 2 Décembre, oeuvre hardie, où il fallait une tête pour penser, un bras pour agir, et où, par aventure, se rencontrèrent pour cela deux hommes ayant une parfaite analogie de caractère. Aussi le succès fut-il complet et la récompense aussi. Saint-Arnaud fut nommé maréchal de France; sa fortune politique, jusque-là si précaire, fut désormais assise sur une base solide, et nous avons vu qu’il sut conserver dans cette position si brillante toute la bonté de son cœur, tout le souvenir de ses anciennes camaraderies.

L’expédition d’Orient ne pouvait avoir un chef plus habile; ce poste au danger lui revenait de droit; il partit, organisa cette immense armée et débarqua en

NAPOLÉON Ier

Crimée. Il vainquit l’ennemi à la première rencontre; hélas! ce devait être la dernière pour lui, et les lauriers du vainqueur sont couverts de crêpes de deuil. Mais on ne pouvait pas mieux mourir, la gloire lui est apparue, elle l’a consolé, il a dû mourir sans regret.

14 décembre 1854.

A en croire les survivants, le monde parisien sous Napoléon fut loin d’être gai. On organisait bien des fêtes, mais tout cela se faisait par ordre, et comme le disait un ami de M. de Sainte-Aulaire, les réceptions n’étaient pas autre chose que des revues où il y avait des dames. Et ce qui rendait surtout froide et triste la moindre réunion, c'était la variation d’humeur chez le maître. Tantôt préoccupé par quelque plan nouveau, ou simplement par un démêlé de famille, il demeurait morose, silencieux, ne cessant de parler affaires que pour lancer une boutade déplaisante.

Tantôt, au contraire, il semblait redevenu un simple cadet, causant, riant, plaisantant même; mais alors, comme on n’était point habitué à ces nouvelles façons et qu’on trouvait même un peu de sécheresse dans cette gaieté, elle ne devenait jamais communicative, et personne n’osait se mettre à l’unisson.

L’empereur ordonnait à ses maréchaux de recevoir beaucoup. Il se rendait lui-même souvent à leurs fêtes, et, je le répète, tout cela se faisait par ordre; quand l'empereur était content, les maréchaux se félicitaient entre eux, comme s’ils eussent été sur le champ de bataille : «Tant mieux! l’empereur est content, notre manœuvre a bien marché. »

Un soir, — le chancelier tenait ces détails d’un témoin oculaire, — dans une fête particulièrement brillante chez l’archichancelier, l’empereur tint un cercle

124 JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRF.

privé, c’est-à-dire qu’il se reposa quelques instants de la chaleur dans une pièce écartée. Il était fort gai, très animé, et voulait rire avec tout le monde. Il vint à parler de la mauvaise humeur, puis de là disserta sur la colère. «Je n’admets point les chefs irritables et qui le laissent voir, dit-il ; les impressions sont contagieuses, et même dans les circonstances les plus terribles le véritable chef doit paraître à son aise, dominant la situation. Cette égalité d’humeur, personne ne la possède d’ailleurs, et moi-même, bien des fois, je me suis fait violence pour apaiser un emportement trop subit et trop ardent. Larrey, qui est là, à ne rien dire, en sait quelque chose. »

Eh bien, le témoin de cette conversation s’étant informé, il apprit cette chose extraordinaire que pendant la campagne d’Autriche Larrey avait failli être fusillé. Des hommes d’un régiment avaient été tous blessés de la même façon à la main, et pour les chefs il n’y avait aucun doute que ce ne fussent là des mutilations faites à dessein pour ne plus combattre. Or, c’était un chapitre sur lequel le maître n’entendait pas plaisanterie. Quand Larrey vint lui dire que, de l’examen des plaies et de l’enquête faite par lui, il résultait que le fournisseur des fusils seul était coupable, Sa Majesté se mit dans une colère terrible. M. de Larrey, quoique très bon, est du Midi; il s’emporta de son côté, et la chose eût pu finir très mal si, à la réflexion, et après de nouvelles recherches, on n’eût pas trouvé que Larrey avait raison et que les fusils, comme il le disait, avaient éclaté, par suite de mauvaise fabrication, dans la main des soldats.

20 décembre.

J’ai dîné hier chez Mme de Boigne, fort agréablement, mais en petit comité.

Page 1