M. DROUYN DE LHUYS
figure du maître laissa voir un mouvement de joie facile à interpréter, et bientôt les convives se disposèrent à quitter la salle à manger.
Mais l’empereur les retint près de lui et envoya l’ordre d’afficher à la Bourse cette dépêche, qui pouvait donner lieu à des spéculations énormes. Or, les meilleurs amis de l’empereur, ses familiers, jouaient à la baisse. Aussi la nouvelle de la paix probable, déterminant une hausse considérable, leur fit-elle perdre des sommes très importantes. MM. de Morny, Mirés, le comte de Montguyon et quelques autres ont eu là un rude échec. Mais l’empereur s’est conduit en cette circonstance comme un parfait honnête homme. L’intérêt général l’a seul préoccupé. Et puis, il a dû être content de punir ses amis, qui ont assez peu de confiance en son gouvernement pour jouer à la baisse, c’est-àdire pour parier contre lui. La leçon a été forte, mais les spéculateurs sont tout à fait incurables.
Voici une anecdote que je tiens de bonne source. M." Drouyn de Lhuys, ancien député sous Louis-Philippe, s’est fortement rallié au gouvernement impérial. Il a été ambassadeur à Londres et ministre des affaires étrangères. Dans ces derniers temps, le susdit personnage, qui est de plus sénateur, avait écrit au maître une lettre pleine de louanges pour sa politique extérieure. Et puis, bientôt après, il a conçu des inquiétudes au sujet de la guerre, craignant qu’il ne s’ensuivît un embrasement de l'Europe prochain et général. Enfin est survenu cet incident de l’article du Moniteur reprochant au Sénat son inutilité. Alors M. Drouyn de Lhuys, saisissant la balle au bond, a envoyé sa démission de sénateur. Le maître a, paraît-il, accepté cette démission en disant que sa vengeance était facile, et qu’il n’y avait pas bien du temps écoulé entre les deux lettres, si différentes, de M. Drouyn de Lhuys. Et en même temps qu’il accusait réception de la dernière, il
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envoyait au mécontent une invitation au bal de la cour.
On voit par là que ce diplomate s’est trompé de tout point, ce qui arrive souvent à ceux qui sont si pressés d’agir. Le boudeur, le critique a quatre ou cinq cent mille francs de rentes. C’est un grand diable noir, avec une tournure de traître de mélodrame. Il a été aussi ambassadeur en Espagne. Sa femme est une grosse petite boulotte, qui roule plus qu’elle ne marche, assez aimable, du reste, et que j'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois.
27 janvier 1856.
Voici un mot d’Alexandre Dumas. Cet écrivain est criblé de dettes et donne force besogne aux huissiers de Paris. Dumas faisait un billet. Regardant la feuille de papier timbré sur laquelle il devait écrire, il s’écria : ((Quand on pense que cette feuille vaut en ce moment trente-cinq centimes et qu’elle ne vaudra plus rien du tout dès que je l’aurai signée!...»
3 février 1856.
Les hommes qui vivent de la presse, qui doivent au journalisme toute leur importance, sont hostiles au gouvernement actuel, et cela se conçoit de reste, puisque l’empereur, bien convaincu des excès de la liberté, de ses dangers, a dû restreindre, sinon anéantir, cette même liberté dont on faisait un si mauvais usage. Aussi les journalistes rongent-ils leur frein, disent-ils pis que pendre de la main ferme qui les tient en bride.
Les journaux étaient devenus une puissance dans l’Etat, il fallait compter avec eux. Souvent même certains ministres ont dû reculer devant les menaces d’opposition du ] our nal des Débats, par exemple, à une