‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 84 sur 166 · LAMARTINE — J. JANIN · texte numérisé non relu

LAMARTINE — J. JANIN

ment pris avec ses souscripteurs. Un homme d’esprit, M. de Custine, appelle cela «le chef-d’œuvre de la mendicité à domicile». Dernier appel à la charité du prochain, cri suprême du malheureux prêt à mourir de

faim.

Lundi dernier, dans son feuilleton, Jules Janin a parlé de la manière la plus touchante de M. de Lamartine, de son désespoir, de ses misères, et cet article a fait grand bruit ici. Il est difficile de mieux dire, de se servir d’un plus magnifique langage pour exposer la situation actuelle de ce grand homme tombé en de telles tristesses, pour le relever à ses propres yeux, pour lui montrer la gloire et toutes les promesses de l’avenir. Ces pages, écrites avec une chaleur de sentiment bien rare aujourd’hui, ont vivement touché le poète; il a envoyé aussitôt à Janin un billet où il le remercie avec effusion. J’ai lu cette petite lettre familière et tendre, pleine de larmes et de joie, félicitant en moi-même l’homme assez heureusement doué pour ressentir de telles émotions, pour les exprimer en termes aussi éloquents, aussi naturels. M. de Lamartine confie à Janin que, depuis le mois de novembre, il a perdu plus de sept cent mille francs; que sa publication actuelle est un dernier effort tenté pour arracher à la ruine une foule de fermiers et de vignerons qui lui ont confié leurs produits et leurs épargnes.

Hier, dans l’après-midi, M. de Lamartine est venu voir J. Janin. Il l’a embrassé et remercié avec chaleur, et, comme ils causaient tous deux dans une pièce : «Vous me sauvez la vie, lui a-t-il dit; vous me ranimez. Je vous dois de ne pas succomber aux chagrins les plus cuisants que j’aie jamais éprouvés. Tout semble se réunir pour m’accabler; les malheurs sont encore moins cruels que le mépris de ceux qui n’estiment que l’argent. Croiriez-vous que Mirés daigne à peine se lever quand j’entre chez lui ! — On

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vous traitera mieux chez moi, venez...» Et, entr’ouvrant la porte de son cabinet, Janin dit : «M. de Lamartine, messieurs !» Il y avait là cinq ou six personnes, gens de lettres, artistes, une belle danseuse, et tout ce monde, se levant, a salué le grand poète. Il a souri au maître de la maison, qui a dit : « Ici, monsieur, le génie est toujours roi ! »

Ces petites scènes sont charmantes parce qu’elles sont naturelles, sans apprêt; personne ne pose, et les vrais hommages rendus au talent sont bien faits pour le consoler des outrages des financiers arrogants ou mal éduqués.

Il faut dire, pour être juste, que le susdit Mirés, qui est en affaires réglées avec M. de Lamartine, a compté à ce dernier, depuis deux ans, plus de deux millions. Tout cela a été englouti on ne sait où. Ce sera un singulier problème à résoudre, cette fortune colossale s’écroulant sans cesse, en dépit des efforts surhumains qui la relèvent toujours ! Et l'on ne sait comment disparaît tout cet argent. On prétend que ces sommes fabuleuses servent à payer les intérêts d’innombrables emprunts contractés depuis longtemps à taux usuraire; que, loin d’amortir ce capital, le poète y ajoute de temps en temps, accumulant des charges sous lesquelles il finira nécessairement par succomber. Alors ces grands biens deviendront le partage de créanciers avides et habiles, et ce laborieux et grand écrivain disparaîtra après avoir consumé dans l’angoisse et la gêne une si belle vie. Grand exemple des imperfections intellectuelles • le plus brillant génie associé au manque absolu de sens pratique.

12 mars 1856.

J ’ai dîné hier chez Mme la marquise de Sainte-Aulaire, en assez petit comité, comme je l’aime et avec beaucoup d’agrément.

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