‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri III (volume 2)Chapitre 2 sur 233 · NOTICE SUR LE MARQUIS DE MONTPOIITLAN · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE MARQUIS DE MONTPOIITLAN

Ils ne furent pas les seuls à regretter M. de Mc-ntpouillan : le roi lui-même, qui s'était réjoui de la mort récente de Luynes, fut vivement touché de celle de son ancien favori. La plupart des historiens catholiques ', quelque partial que fût leur point de vue, ont partagé ces regrets et ont laissé échapper de leur plume quelques éloges des nobles qualités de Montpouillan, quelque admiration pour sa vaillance et quelque doléance sur la mort prématurée du jeune marquis, qui, s'il eût survécu, aurait pu aspirer à tout et recouvrer les bonnes grâces de son maître.

1 Indépendamment des auteurs que nous avons cités, on peut consulter encore sur M. de l\IontpouilIan : Histoire de l'Edit de Nantes, t. n, p. 248, 249, 343, 360. Fontenay-Marcuil, t. 1er, p. 395.

Gramond, Historia prostratœ rcbellionis, p. 108, 31 G, Ji-iO. Bernard, Histoire de Louis XIII, p. 199, 221, 249. Vie de Mornay, Klzev., liv. iv, p. o87. Histoire de Louis XIII, par T. le Cointe, t. m. p. 203. Histoire îles troubles de Uéarn, par le P. Mirassoo, p. 8o. Malingre, Histoire journalière de. Louis XIII, p. 334. Mereure François, t. vin, p. 444, '.67, 469, 683, 584 et oSj.

DU

MARQUIS DE MONÏPOU1LLAN,

Comme il s'est passé beaucoup de choses durant le règne du Roi Louis treizième, dont les particularités, en ce qui regarde la Maison de la Force, sont ignorées de la plupart, et dont aussi l'histoire ne dit pas tout ce qui en est, j'ai cru que ce petit recueil pourroit être agréé de quelques-uns; bien que ce ne soit pas notre intention de nous étendre par un long discours sur toutes les causes et raisons générales, qui ont redonné les commencements aux guerres civiles contre ceux de la Religion. Je me contenterai seulement de rapporter ici, selon la connoissance que j'en ai pu avoir, ce qui concerne particulièrement cette Maison de la Force, comme avant été une des premières et principales par laquelle on a pris prétexte, en s'attaquant à eux, de

commencer les mouvements contre ceux de la Religion.

Et il semble qu'il soit nécessaire pour être mieux éclairci de ce qui s'est passé, de représenter premièrement, comme quoi monsieur de la Force avoit eu l'honneur , il y a longues années, d'avoir été établi par le feu Roi Henri quatrième, aux Gouvernements du Pavs souverain de Béarn et de la Navarre : au premier, en qualité de Lieutenant Général, et en l'autre de Vice-Roi; et ce avec un pouvoir aussi absolu que s'il en eût été le Souverain : honneur et avantage dont nul de ceux qui lui ont succédé en celte charge, n'a plus joui. J'ajouterai que, lorsqu'il reçut cet honneur, le Béarn se trouvoit en mauvais état; le Marquis de Villars y étoit entré avec des forces, et après l'avoir entièrement ruine et ravagé, l'avoit presque tout mis en sa subjection ; je dirai encore que lors monsieur de la Force étant 159 s- auprès du Roi à Tours, avant que Paris se fût mis sous son obéissance, sa Majesté lui commanda d'aller secourir et tacher à délivrer le Béarn de l'oppression en laquelle monsieur le Marquis de Villars le tenoit , bien que le Roi ne lui donnât ni forces ni argent pour ce faire. Monsieur de la Force en obéissant, s'en vient à Bergerac dont il étoit Gouverneur, et durant les premières guerres de ceux

de la Religion, il avoit eu aussi le commandement 593. des lieux qui tenoientpour le Roi sur et es environs de la rivière de Dordogne, et presque tous ceux qui étoient depuis celle de Garonne jusqu'à la rivière de l'Isle. Y étant arrivé, il fait emploi de ses amis, lève quelque infanterie , et avec sa compagnie de gens d'armes et quelque autre cavalerie, s'avance du côté du Béarn ; ce qu'apprenant le Marquis de Yillars, sans presque attendre son arrivée, il abandonna tout le Béarn et se retira. Ainsi monsieur de la Force ne trouva pas grand'résistance pour remettre ce pays en liberté et sous l'obéissance du Roi; et il y fut reconnu et reçu avec toutes les démonstrations de joie et de contentement qu'on se pourroit imaginer.

Il y a encore une autre particularité à repré- 1559. senter , c'est que du temps de la Reine Jeanne de Navarre, mère du Roi, elle avoit chassé tous les ecclésiastiques du Béarn et ne s'y disoit plus de messe, et y avoit introduit et établi la Religion Réformée, et même les ministres y étoient entretenus des dixmes et des revenus des ecclésiastiques, comme aussi messieurs du Conseil qui étoient comme un Parlement , y prenoient leurs gages et pensions, et avec cela encore le collège et académie en étoient entretenus et môme d'autres prêtres , et

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1593. outre cela plusieurs gentilshommes jouissoîent encore des dixmes et bénéfices de leurs paroisses; et généralement tant la Noblesse que tous messieurs du Conseil et principaux des villes étoient de la Religion.

Tout cela est dit pour faire voir la cause et les difficultés, avec d'autres circonstances qui sont arrivées ensuite après la mort du feu Roi Henri quatrième, et durant le règne du Roi Louis son fds, ou durant la Régence de la Reine, sa mère.

Et que si les volontés du Roi n'ont pas été exécutées en ce pays-là aussi promptement qu'on l'eût pu désirer, ceci est pour montrer qu'on n'en peut pas attribuer le blâme à monsieur de la Force, comme on a voulu faire.

Et en voici la cause : c'est que le Roi ayant voulu remettre les ecclésiastiques de Béarn en possession de leurs biens ou revenus, ce qu'on a appelé la main-levée, que presque tout le Béarn cl nommément le Parlement de Pau s'y sont opposés, et sur ce sujet, il y a eu diverses jussions, remontrances et arrêts, avant qu'on ait. voulu exécuter la chose.

Il v a encore ceci à remarquer, que le* principaux cl 1 1 Béarn, entre autres le Comte de Grammont, messieurs de Bénac-Navailles el de Mip8sans,.por-

toient une grande impatience de voir qu'un étranger 1613. leur commandât, parce que leurs Fors et coutumes sont que le souverain venant à s'absenter, étoit obligé de laisser en sa place un du pays pour les commander et gouverner. Et bien qu'ils ne se fussent ni plaints ni opposés à l'établissement de monsieur de la Force , ains l'uvoient reçu avec grande joie à cause qu'il les avoit délivrés de l'oppression dans laquelle ils étoient ; néanmoins, monsieur de la Force ayant obtenu la survivance dudit Gouvernement pour monsieur le Marquis de la Force, son fils, au gré et du consentement généralement de tout le pays , hormis des susnommés qui eussent désiré cette charge pour eux-mêmes, se confiant en leur cabale et de quelques ecclésiastiques qu'ils avoient attirés de leur parti, s'y voulurent opposer. Néanmoins, cela ne put empêcher que monsieur le Marquis de la Force ne fût reçu en survivance audit Gouvernement , nonobstant les grandes assemblées qu'ils avoient faites de leurs parents et amis des provinces voisines de Béarn , avec lesquels ils vinrent à Pau, pensant parce moyen étonner et surprendre tant monsieur de la Force que monsieur le Marquis, son fils, et empêcher hautement qu'il ne fût reçu en ladite survivance, ce qui causa ensuite diverses querelles entre ces mes-

sieurs. Mais monsieur de la Force pourvut si bien à ses affaires que la honte leur en demeura, comme à lui et aux siens, dans les querelles et démêlés qui se passèrent entre eux, tout l'honneur et l'avantage. tais 20. De là ces messieurs assistés de quelques-uns du Parlement, cette nation étant d'une humeur assez ingrate et inconstante, tàchoient en tout ce qu'ils pouvoient, de rendre de mauvais offices à la Cour à monsieur de la Force, faisant courre divers faux bruits à son désavantage; et principalement en persuadant que c'étoit lui qui empèehoit l'exécution de la main-levée, d'ailleurs qu'il étoit assez puissant et accrédité dans le Béarn pour la faire recevoir quand il lui plairoit. Et cela étoit cause qu'on s'en prenoit donc à lui : quoique effectivement, il fit tout son possible pour y faire obéir le Roi.

Mais la vérité est, que ceux qui aecusoient principalement monsieur de la Force, entre autres quelques-uns du Parlement, étoient ceux-là mêmes qui empêchoient la vérification delà main-levée, tant pour lui nuire que pour favoriser contre lui ces autres messieurs qui les sollicitoienl à cela.

Monsieur de la Force, pour s'en excuser, représentoil qu'il n'avoil nulles loi-ces dépendantes de lui pour les pouvoir contraindre , et que si on lui m vouloii donner, qu'assurément il feroil que les

volontés du Roi seroient exécutées , mais c'est ce i«w. qu'on ne lui voulut jamais accorder. Il demanda encore qu'on lui permit donc d'employer de ses amis pour cet effet, ce qui lui fut aussi refusé; et tandis que les affaires étoient dans cet état, le Roi ayant fait un voyage à Bordeaux , fut tellement sollicité et pressé par tous ces malveillants d'aller en Béarn , sous l'espérance que cela causeroit quelque changement à l'égard de monsieur de la Force seulement, ne se persuadant pas nonobstant les presses qu'ils en faisoient à sa Majesté, que le Roi se disposât pour cela à entreprendre un voyage si éloigné, et qui sembloit être hors de saison.

Mais pendant ce temps-là, monsieur de la Force fut trouver le Roi à Bordeaux pour lui protester de son obéissance , et pour lui représenter que ceux mêmes qui le sollicitoient le plus vivement, étoient ceux qui dans le Parlement s'étoient opposés à la vérification de la main-levée, et supplia de nouveau sa Majesté de lui donner un tant soit peu de forces, ou de lui permettre d'employer ses amis , et qu'il feroit voir qu'il ne tenoit pas à lui que la chose n'eût déjà été exécutée.

Mais tous ceux de Béarn ayant d'autres desseins,

firent jouer des ressorts si puissants à la Cour, iv. 2

i62o. qu'ils empêchèrent toujours qu'il ne fût écouté en ses justes demandes.

Ainsi le Roi s'achemina du côté de Béarn à la grande incommodité de toute sa Cour, ce qui ne réussit pas selon la pensée de ceux qui ne tâchoient qu'à pouvoir nuire à monsieur de la Force, et qui d'abord avoient engagé le Roi à ce voyage.

Au contraire, ils témoignèrent bien ensuite et firent tous leurs efforts, prévoyant bien le mal et le désavantage qui leur en pourraient arriver, pour en détourner le Roi, jusqu'à lui promettre absolument de faire passer la main-levée, ce qui eût été déjà fait, s'ils ne l'eussent empêché, donnant bien à connoilre par là que c'étoit eux seuls qui en étoient cause.

Mais il ne fut plus temps de se repentir du mauvais conseil et procédé dont ils avoient usé, car ils ne s'étoient jamais pu persuader que le Roi se voulût tellement éloigner en un temps où il sembloit que ce voyage ne pouvoit pas être à propos.

Ce qui dés lors et beaucoup plus encore depuis, Leur donna bien de grands sujets de se repentir, vu les changements désavantageux pour eux qui arrivèinii ensuite en cepavs-là.

L'histoire lait voir ce qui s'est passé, quoiqu'en

beaucoup de choses, elle déguise la vérité ou ne la rapporte pas bien fidèlement.

Et quelque mauvaise volonté que ces gens eussent témoignée contre monsieur de la Force, ils ont bien eu autant de regret depuis, de ne l'avoir plus pour Gouverneur et de voir le grand désavantage et changement qu'ils .s'étoient attirés par leur mauvaise conduite ; et eussent volontiers donné la moitié de leurs biens pour pouvoir remettre les choses en l'état dont par leur faute et malice, ils avoient été privés; et de pouvoir jouir de la félicité et du repos qu'ils avoient ressentis durant le gouvernement de monsieur de la Force, et le pouvoir ravoir encore; et ce leur est généralement à tous un regret et un déplaisir si sensible qu'ils ne s'en peuvent consoler , mais principalement à ceux qui en ont été les auteurs.

Ceci est encore à considérer, que ceux qui avoient auprès du Roi et l'autorité et la conduite de toutes choses, et qui par leur crédit et faveur abusoient entièrement des volontés du Roi, étoient monsieur de Luynes et ses frères, lesquels avoient néanmoins l'entière obligation de leur avancement et fortune, et de l'état auquel ils étoient ensuite parvenus à monsieur de Montpouillan , fds de monsieur de la Force , qui avoit l'honneur d'être fort bien auprès

du Roi, et peut-être aussi bien et autant aimé que jamais pas un y ait été. Monsieur de Montpouillan avoit introduit ces messieurs auprès de sa Majesté, en les employant et les faisant servir à ses divertissements, à quoi ils se trouvèrent être assez entendus, comme à dresser et à faire voler des éperviers et des émérillons, à la volerie desquels le Roi prenoit grand plaisir et s'y adonnoit fort; et j'oserai dire que dans ce commencement ces messieurs se rendoient non-seulement fort sujets et complaisants au Roi, mais même à monsieur de Montpouillan, tâchant à le servir en toutes choses et à se conserver dans sa bienveillance , comme s'ils eussent été ses domestiques , et comme ne pouvant espérer leur avancement et fortune que par son moyen.

Et je dirai encore quelle nécessité ils eurent de son assistance : qui est que monsieur de Souvré, qui étoit Gouverneur du Roi, entra en quelque jalousie de les voir si bien auprès de sa Majesté , et appréhendant qu'enfin la faveur qu'ils avoient et surtout celle de monsieur de Montpouillan, ne fût cause d'éloigner ses enfants des bonnes grâces du Roi, et de la part qu'ils avoient toujours eue en tous ses divertissements, et que cela même ne préjudiciâtà leur fortune, n'osant s'en prendre à monsieur de Montpouillan, et pensant que cela pourroitmême

diminuer quelque chose de sa grande faveur, voulut chasser ces messieurs et leur fit défendre de ne suivre plus sa Majesté.

Eux sans appui et n'ayant recours quelconque qu'à monsieur de Montpouillan, se promettant par son assistance de pouvoir être maintenus, s'adressent à lui; lequel jugea bien qu'en cela il ne se devoit pas servir du crédit qu'il avoit auprès du Roi, et ne voulant pas aussi choquer monsieur de Souvré, crut se pouvoir aider d'un plus facile remède , qui fut de s'adresser à monsieur de la Force, son père, et de l'obliger à parler à la Reine-Mère et ensuite à monsieur de Souvré; il leur représenta combien le Roi prenoit de plaisir au divertissement de la chasse que ces messieurs lui donnoient, et qu'assurément en les éloignant d'auprès de lui, il enrecevroit un très-sensible déplaisir et auroit sujet de s'en plaindre; que ces messieurs étoient d'ailleurs sages et bien avisés, et qu'en leur conduite on ne leur pouvoit rien reprocher.

La Reine goûta ces raisons et témoigna à monsieur de Souvré qu'elle désiroit qu'ils continuassent à demeurer auprès du Roi. Monsieur de Souvré, qui n'osoit contredire ni s'opposera ses volontés, ne voulant point aussi découvrir le sujet pour lequel il avoit désiré les éloigner, et n'ayant nulle autre

bonne raison pour pouvoir réussir à son intention, fut contraint à souffrir qu'ils demeurassent auprès du Roi. Voilà l'obligation qu'ils avoient encore à l'assistance et bonne conduite de monsieur de Montpouillan.

J'ai cru être obligé de m'étendre encore un peu davantage sur le sujet de monsieur de Montpouillan, puisque c'est en considération de la Maison de la Force que j'ai entrepris ce traité ; et parmi beaucoup de cboses qui se sont passées avec ces messieurs de Luynes, étant auprès du Roi, j'en rapporterai ici une assez considérable, et qui semble même nécessaire d'être sue pour avoir une plus claire connoissance des cboses qui se sont passées ensuite.

Cela est assez connu de la grande faveur en laquelle étoit parvenu le Marquis d'Ancre, non-seulement auprès de la Reine- Mère, mais de l'autorité et du pouvoir qu'il avoit acquis sur tous messieurs les Ministres d'État ; si bien que plus rien ne se faisoit que par son ordre et approbation ; et il s'étoit rendu si puissant en toutes cboses, que cela fut capable de donner de l'appréhension au Roi; mais même à ces messieurs de Luynes, de qui la faveur et le crédit avoient de beaucoup augmenté, bien que le Roi avoit toujours son amitié et une confiance particulière à monsieur de Montpouillan.

Et comme le Marquis d'Ancre l employoit et recherchent toutes sortes de moyens, pour augmenter son crédit et appuyer son ambition, ilavoit quelques jours auparavant fait parler à monsieur de Montpouillan pour l'obliger à être de ses amis et à dépendre de lui; car en quelque occasion d'une querelle, il. s'étoit offert à la partie de la Maison de la Force , ce qui étoit cause que nul d'eux ne l'avoit jamais visité. Le Marquis d'Ancre fit donc offrir à monsieur de Montpouillan seize mille livres de pension , son dessein étant de le laisser toujours auprès du Roi, pour lui rendre de bons offices et l'avertir de tout ce qui s'y passeroit.

Monsieur de Montpouillan fit réponse qu'il ne pouvoit recevoir de bienfaits que de son maitre, ni être, ni dépendre jamais d'autre que de lui.

Revenant à notre discours , nous dirons que les bruits qui couroient des desseins que pouvoit avoir le Marquis d'Ancre alarmoient en quelque façon le Roi et le tenoient en peine ainsi que ces messieurs de Luynes, et bien empêchés de ce qu'ils avoient à

* Il est à remarquer que les historiens contemporains ne lui donnent presque jamais le titre de Maréchal : Concini avait bien reçu le bâton des mains de la Régente, mais il ne s'était pas présenté au Parlement pour prêter serment, sachant bien qu'il ayait été arrêté de n'y recevoir aucun Officier de la Couronne pourvu pendant la minorité du Roi.

1h MÉMOIRES

ion. faire et de ce qu'ils pourroient devenir, jugeant bien qu'il ne pouvoit y avoir de changement en l'État, sans qu'ils s'en ressentissent les premiers, et qu'on aimeroit mieux se défaire d'eux que de les laisser ni auprès du Roi ni hors de là; et qu'ils étoient encore trop peu considérables pour croire que cela put causer quelque rumeur, puisqu'on s'en prenoit déjà aux Princes qu'on avoit contraints à s'éloigner de la Cour.

Si bien que dans l'inquiétude en laquelle ils étoient , ils proposèrent au Roi qu'il se falloit défaire du Marquis d'Ancre, mais que cela ne se pouvoit entreprendre pour en venir à bout que par quelque adresse , et avec tout cela , ils appréhendoient beaucoup que l'on ne découvrit leur dessein, qui était que le Marquis d'Ancre venant chez le Roi, il falloit que sa Majesté l'obligeât à aller voir son cabinet où il y avoit plusieurs sortes d'armes ' et surtout de beaux fusils; que monsieur de Montpouillan auroit la commission de l'y conduire, et qu'y allant seul et étant là, il tâeheroit à s'en défaire, ces messieurs proposant qu'ils y feroient encore trouver quelqu'un pour l'assister.

1 II devait y en avoir de fort belles, car le Roi ayant nommé Luynes Connétable, y prit une épée enrichie de diamants estimée trente mille écus, et la lui lit ceindre par le Duc d'Orléans.

Le Roi ayant agréé la chose et pris cette résolu- 1617. tion, lui en fit donc le commandement, pour l'exécution duquel monsieur de Montpouillan témoigna vouloir faire tout ce que le Roi lui ordonneroit , désirant dépendre entièrement de ses volontés.

Il semble qu'il eût été bien plus raisonnable, ces messieurs étant trois et croyant y avoir le principal intérêt, que ce fût à l'un d'eux que cet ordre eût été donné. Je dirai qu'ils vouloient bien la chose, mais qu'ils n'avoient pas assez de hardiesse ni de résolution pourl'entreprendre. Et vous devez croire que dans la peine et l'étonnement où ils étoient,que souvent ils avoient parlé entre eux de ce qui pouvoit arriver et de ce qu'ils auroient à craindre.

Il arrive donc que le Marquis d'Ancre venant chez le Roi, sa Majesté le convia de si bonne grâce à aller voir son cabinet, qu'il ne s'en put dédire; le Roi donna la charge, selon ce qui avoit été arrêté, à monsieur de Montpouillan de l'accompagner, mais ils ne furent pas sitôt hors de la présence du Roi et avant d'entrer dans le cabinet , que se repentant ou saisis de quelque appréhension , messieurs de Luynes envoyèrent le sieur de Bran tes , l'un des trois frères, pour dire à monsieur de Montpouillan de la part de sa Majesté, de n'exécuter pas ce qui lui avoit été ordonné. Le Marquis d'Ancre , d'un

1617 autre côté, se voyant seul, tandis qu'il n'alloit toujours que fort accompagné , et en un lieu écarté, soit que ce fut de frayeur ou autrement , il se trouva mal, et eut une foiblessc , et vint presque jusqu'à s'en évanouir; ce qui étoit donner un bien facile moyen à se pouvoir défaire de lui. Ainsi la chose se passa sans que le Marquis eût lieu de rien soupçonner.

.Mais après tout, tant s'en faut que le sujet qu'ils avoient d'appréhender vint à diminuer, qu'au contraire il augmenta beaucoup dans leur opinion, si bien qu'ils en arrivèrent jusques-là de mettre en délibération si le Roi devoit quitter Paris et chercher un asile ou retraite où sa personne put être en sûreté, et doù il eût moyen de pouvoir s'opposer aux desseins que pouvoit avoir le Marquis d'Ancre. Il fut même proposé d'envoyer des chevaux sur le chemin pour en cas de besoin , se pouvoir retirer auprès de messieurs les Princes qui pour lors s'étoient réfugiés dans Soissons, ne trouvant plus de sûreté pour eux à la Cour; et cette alarme s'étoit encore augmentée de ce qu'il y avoit quelques jours que le Marquis d'Ancrti n'avoit vu le Pioi , et des grands préparatifs qui se faisaient, sous l'ombre de l'absence de messieurs les Princes retirés à Soissons, et encore de ce qu'on disoit que ledit Marquis

devoit partir pour s'en aller en son Gouvernement 101*. de Normandie.

Sur quoi le sieur de Montpouillan proposa qu'il seroit bon que quelqu'un allât de la part du Roi vers le Marquis d'Ancre , comme pour s'enquérir de sa santé de laquelle le Roi étoit en peine , ne l'ayant pas vu , il y avoit trois ou quatre jours , et appréhendant qu'il ne se portât mal; qu'après cela on pourroit mieux juger tant de ce qu'il y avoit à craindre que de la résolution qu'on seroit obligé de prendre.

Cet avis fut goûté : mais quand il fut question de donner cette commission à quelqu'un , c'est à quoi ils se trouvoient bien empêchés, car ils n'osoient ni communiquer, ni se fier à personne de peur que cela ne découvrit leurs desseins, et nul de messieurs de Luynes ne la vouloit prendre ; lorsque monsieur de .Montpouillan s'offre encore d'aller trouver le Marquis d'Ancre de la part du Roi, lequel lui dit : Mais, Pouilleux (car il lui faisoit l'honneur de l'appeler ainsi),* comment irez-vous-là , vu que vous ne V avez jamais vu ni visité chez lui ?

— Cela est vrai, Sire, répondit monsieur de Montpouillan; mais y allant de la part de votre Majesté, ni lui, ni personne n'y sauroient trouver à redire.

1617. La cliose étant donc ainsi résolue, monsieur le Marquis de Montpouillan s'en va chez le Marquis d'Ancre environ les trois heures du soir; il se trouva pour lors que le Nonce du Pape étoit chez lui , même qu'ils étoient tous deux assis sur un banc. Monsieur de Montpouillan heurte à la porte de la chambre où ils étoient , l'huissier demande qui est-ce? Il répondit : Montpouillan. Mais soit que l'huissier n'eût pas bien entendu ou que n'ayant pas accoutumé d'ouïr ce nom-là, ou bien qu'il lui eût été défendu de laisser entrer personne , il n'ouvre pas; ce qui au bout d'un moment obligea monsieur de Montpouillan à heurter un peu plus fort; si bien que monsieur le Marquis d'Ancre luimême l'entendit, et d'un même temps que l'huissier, demanda encore qui est-ce? du même temps le Marquis d'Ancre le demanda aussi à l'huissier; et monsieur de Montpouillan ayant redit son nom, l'huissier lui fit excuse et le dit aussi au Marquis d'Ancre qui quoique tout surpris , lui commanda d'ouvrir, et ne pouvant trouver cette visite que fort nouvelle et bien étrange.

En même temps que l'huissier ouvroit la porte, il demanda permission au Nonce d'aller recevoir ce cavalier, et abordant monsieur de Montpouillan les bras ouverts , il lui dit en l'embrassant : Est-il

bien possible que la faveur prenne la peine de venir me i6it. visiter ?

Monsieur de Montpouillan lui dit comme quoi il étoil là de la part du Roi, qui ne l'ayant pas vu, il y avoit quelques jours, appréhendoit qu'il ne se trouvât mal et l'avoit envoyé là pour s'informer de sa santé*

Le Marquis d'Ancre l'embrassant encore, n'oublia pas à lui faire mille civilités et caresses, le remerciant de la peine qu'il avoit voulu prendre. Ensuite monsieur de Montpouillan lui demanda s'il n'auroit pas l'honneur de voir le Roi avant son départ pour aller en Normandie, car on tenoit pour résolu que ce seroit le lendemain. Monsieur le Marquis d'Ancre lui répondit que oui, et que ce seroit le matin ; et après l'avoir accompagné assez loin, ce qu'il ne faisoit à personne, il se retira.

De retour auprès du Roi , monsieur de Montpouillan lui rapporta ce qui s'étoit passé avec le Marquis d'Ancre, et le bon traitement qu'il en avoit reçu, et aussi les divers bruits qui couroient de la grande puissance et autorité, et des grands préparatifs et desseins qu'il pouvoit avoir, nommément contre messieurs les Princes qu'il vouloit aller assiéger , à quoi tant s'en faut que personne s'y opposât , qu'il sembloit au contraire que tous ne

i6t7. tendoient qu'à lui complaire et obéir; et avec cela qu'un chacun ne sa voit que penser à quoi aboutiroit tout cela, tout le monde étant dans un étonnement général.

Ces discours avec ce que d'ailleurs ils en apprenoient assez, redoubloient bien leur inquiétude et, si j'ose dire, leur appréhension; ils ne furent pas peu empêchés de ce qu'ils avoient à faire, et à quoi ils se dévoient résoudre. Enfin parmi toutes les questions ou propositions qui furent agitées, ils en vinrent là qu'ils ne voyoient pas d'autre remède que de se saisir de la personne du Marquis d'Ancre, pour éviter les mouvements qu'ils avoient sujet de craindre, à cause du grand crédit et pouvoir qu'il s'étoit acquis par l'appui et la faveur de la Reine Régente, l'ayant même, s'il faut ainsi dire, assujettie à toutes ses volontés , comme généralement tous ceux qui avoient part à la conduite de l'Etat et au maniement de toutes les affaires , dont il disposoit comme de ses créatures.

11 fut donc enfin résolu de tâcher à se saisir de sa personne; mais pour en venir là, c'est en quoi ils se trouvoient encore plus empêchés et en peine, vovanl bien la difficulté qu'il v auroit à exécuter

dessein, et d"en pouvoir trouver une OCCasJOB

favorabli-: le Marquis d'Ancre n'allant en aucun

lieu sans être fort accompagné , et ayant à ses ga- tan ges une centaine de gentilshommes qui ne l'abandonnoient jamais, et qu'il tenoit toujours auprès de lui pour sa sûreté. Et avec cela quelle personne même pourroient-ils employer pour s'en pouvoir assurer et prendre confiance, non-seulement qu'elle voulut exécuter leur dessein, mais qu'elle eût assez de résolution pour une telle entreprise qui ne pouvoit être que très- difficile et fort périlleuse? N'étoit-il pas à craindre qu'au lieu de les servir et s'y employer, et d'obéir aux volontés du Roi, on ne découvrit plutôt leur dessein? Et si cela arrivoit, ils ne voy oient pas qu'il pût y avoir de ressource ni de sûreté pour eux. Ainsi , il est facile de croire que dans toutes ces considérations, l'esprit du Roi et de tous ces messieurs étoit fort agité et bien irrésolu, car ils ne se communiquoient à personne. Enfin, ils jettent les yeux sur monsieur le Marquis de Vitry qui étoit en charge et avoit l'honneur d'être Capitaine des Gardes du corps; et assurément quand même cette commission ne lui eût pas été due préférablement à tout autre, à cause de sa charge, nul n'étoit plus propre ni plus capable de l'exécuter et y réussir si bien que lui. Cela obligea donc le Roi le soir assez tard, et après que tout le monde se fut retiré, n'étant restés au coucher de sa Majesté que messieurs

«en. de Luynes et monsieur de Montpouillan , à faire appeler monsieur le Marquis de Vitry , où étant venu, le Roi lui fit ensuite un petit discours sur les sujets qui Tobligeoient à lui faire commandement de se saisir de la personne du Marquis d'Ancre, lorsque le lendemain matin il viendroit au Louvre pour le voir.

Le Roi se contenta de lui dire cela, et monsieur le Marquis de Vitry de même de lui répondre qu'il ne manqueroit pas d'obéir à ses commandements, et sans se perdre en plus longs discours, il se retira. Mais comme ce commandement ne pouvoit que l'avoir fort surpris , et lorsqu'en lui-même il eut un peu songé à ce qu'il avoit à faire et à ce qu'il alloit entreprendre, voici que le lendemain de bon 24atrii. matin, le Roi étant levé ainsi que ces messieurs, qui selon l'apparence, n'avoient pas beaucoup reposé la nuit, monsieur le Marquis de Vitry revint trouver le Roi , accompagné de monsieur du Rallier, son frère, et du sieur de Ronquerollcs fort brave bomme et qui étoit sorti bâtard de leur Maison, et se présentant au Roi lui dit : Votre Majesté, Sire, me fit hier au soir un ici commandement, je la supplie très-humblement ne trouver pas mauvais que je la prie de me le vouloir faire encore devant mon frère et lionqucrolles.

21 avril.

Après quoi le Roi lui dit : Encore oui, je vous le ten. commande.

Lors le Marquis de Vitry reprenant la parole , dit au Roi : Mais, Sire, s'il se défend, que veut sa Majesté que je fasse ?

C'est à quoi le Roi demeura un peu sans faire réponse , ni nul de ces messieurs de Luynes n'osa ouvrir la bouche, n'ayant pas peut-être résolu entre eux, en ce cas qu'est-ce qu'ils auroient à faire.

Alors monsieur le Marquis de Montpouillan un peu plus hardi, et voyant bien qu'on s'étoit déjà beaucoup engagé , et que les affaires étoient allées trop avant pour en demeurer là, dit assez résolument : Le Roi entend qu'on le tue.

Lors le Marquis de Vitry sans marchander davantage, et sachant bien la créance que le Roi avoit en monsieur de Montpouillan, dit au Roi : Sire, me le commandez-vous?

Et le Roi lui dit : Oui, je vous le commande.

Et lors monsieur le Marquis de Vitry lui dit :

Eh! bien donc, Sire, j'exécuterai vos commandements.

Puis s'étant retiré , il fait assembler les Gardes

du corps, et de la salle haute où ils étoient, les fait

descendre à la salle basse où les Suisses de la Garde

demeuroient.

Ce changement avec quelque inquiétude et imiv. 3

14 avril

i6i7. patience que témoignoit le Marquis de Vitry attendant l'occasion de mettre à exécution ce qui lui avoit été ordonné , eût assez fait connoître à tout le monde qu'il y avoit quelque chose de nouveau, et cela est assez étrange et comme incroyable que personne ne s'en aperçût ou ne s'en formalisât jamais; que cette nouveauté ne fût remarquée et que le bruit même n'en vînt jusqu'à la connoissance du Marquis d'Ancre qui pour lors étoit logé tout contre et sur le quai du Louvre , et pouvoit même y venir, en traversant le fossé sur un pont, au département de la Reine Régente.

Et ce qui est encore considérable, c'est que monsieur le Marquis de Yitry demeura bien ainsi l'espace de quatre heures, ayant tous les Gardes du corps auprès de lui ; marchant souvent à grands pas, portant la main au chapeau, et se mettant sur la grand'porte qui est vis-à-vis de l'entrée du Louvre; et les Gardes françoises et suisses, étant devant le Louvre, a voient aussi demeuré sous les armes ce même temps-là, comme quand le Roi veut sortir; ce qui ne pouvoit être que remarqué et trouvé extraordinaire vu la longueur du temps qu'ils restèrent en cet état.

Mais si monsieur le Marquis de Vitry souflYoit avec beaucoup d'impatience d'attendre si long-

24 avril.

temps, depuis qu'on l'avoit assuré que le Marquis i6i?. d'Ancre devoit venir au Louvre, le Roi et ces messieurs n'en étoient pas moins en peine, se faisant déjà tard, et l'heure s'étant passée qu'ils s'étoient promis et avoient espéré qu'il viendroit : apprenant de tous côtés que toutes choses étoient prêtes et préparées pour son départ, et se voyant comme au désespoir, ils se résolurent de jouer à quitte ou à double; et pour cet effet, il fut proposé de commander à monsieur le Marquis de Vitry, non-seulement de s'acheminer au logis du Marquis d'Ancre avec les Gardes du corps, mais de mener aussi les Gardes françoises et suisses qui étoient encore sous les armes dedans le Louvre, d'aller forcer le logis dudit Marquis d'un côté et s'assurer de sa personne ; tandis que monsieur de Montpouillan fut commandé de l'autre côté, de prendre les Gardes françoises et suisses qui étoient derrière le Louvre et à la basse-cour des cuisines, et de l'attaquer en même temps de ce côté-là.

Et pour cet effet , le Roi donna audit sieur de Montpouillan un billet écrit et signé de sa main portant commandement à monsieur de Fourilles qui commandoit les Gardes qui étoient en ce quartier-là, de lui obéir et faire ce qu'il lui ordonneroit, et outre cela, le Roi fit encore commandement de

34 avril.

bouche au fils aîné de monsieur de Fourilles d'aller dire à son père de faire la même chose.

Mais comme les uns -et les autres étoient en cet état, et se disposoient d'aller exécuter les volontés du Roi, voici le bruit qui commence à courre que le Marquis d'Ancre alloit sortir et s'en venoit au Louvre. Car ceci est à remarquer, que le Roi étoit d'ordinaire tout seul, n'ayant auprès de lui que les gens de sa Maison, et ceux qui aidoient à son divertissement; au contraire c'étoit un abord général de tout le monde chez le Marquis d'Ancre, et encore plus dans cette conjoncture d'affaires où plusieurs alloient à divers desseins, chacun tachant à s'insinuer et à acquérir ses bonnes grâces, attendu qu'en ce temps-là, toutes choses dépendoient de lui.

Le voici donc qui s'achemine à pied et entre au Louvre avec une grande afiluence de monde. Monsieur le Marquis de Vitry qui avoit presque toujours demeuré sur la porte de la salle qui regarde vers l'entrée du Louvre, voyant que la grand'foule commençoit d'entrer, s'achemine à grands pas droit à la porte, témoignant beaucoup d'action et ayant son frère et Ronquerolles auprès de lui, et les Gardes du corps à sa suite, sans que, quoique tout le monde le vit venir de la sorte, personne s'en émût, ou fit semblant de trouver rien d'étrange.

Mais soit que son esprit fût préoccupé ou troublé, «tf-

21 avril.

ou qu'à cause de la grand'foule qui alloit devant, monsieur le Marquis de Vitry ne s'aperçût pas qu'il avoit outrepassé le Marquis d'Ancre, sans y prendre garde ; si bien que son frère le retenant, lui dit en l'arrêtant par le bras, comme il l'avoit outrepassé. Lors le Marquis de Vitry en se tournant brusquement prit le Marquis d'Ancre par derrière sur l'épaule, et lui dit : Monsieur, le Roi m'a commandé de me saisir de vous. Lequel n'eut que le temps de répondre : Ami. Car dèstaussilôt le sieur du Hallier et Ronquerolles lui donnèrent chacun un coup de pistolet, de quoi ils le portèrent mort par terre, et bientôt après il fut jeté sous le pont du Louvre où il avoit reçu les coups. Cependant de tous ces braves qui avoient de si grandes pensions de lui, et qu'il tenoit auprès de lui pour la garde et sûreté de sa personne, soit qu'ils fussent effrayés de la nouveauté du cas, ou d'apprendre que ce qui se faisoit, étoit par le commandement du Roi, tant ce nom est redoutable, jamais pas un ne s'émut ni ne fit semblant de mettre la main à l'épée; et comme si ce n'eût rien été, tout ce monde qui étoit venu là avec lui, se dispersa et se retira l'un d'un côté, et l'autre de l'autre.

Cependant si le Roi et tous ces messieurs furent

*». ravis de joie d'apprendre une si agréable nouvelle, et que leur dessein avoit si heureusement réussi, la Reine-Mère n'en fut pas moins surprise et saisie d'un grand étonnement, et réduite en tel état que n'ayant recours qu'à ses larmes, elle ne songea, ni ne se mit en devoir de faire quoi que ce soit.

Mais bientôt après le Roi lui envoya déclarer qu'il vouloit être le maître, lui commandant de n'avoir à bouger de sa chambre et de ne se mêler de rien.

D'abord, comme c'est la coutume lorsqu'on voit arriver des choses extraordinaires et non attendues, tout le monde court au Louvre, et ainsi que vous le pouvez croire, monsieur le Marquis de Yitry ne fut pas un des derniers, et il reçut du Roi tous les témoignages qu'on se pourroit imaginer de satisfaction et de la reconnoissancc du grand et fidèle service qu'il lui avoit rendu; et après beaucoup de caresses et d'assurances de bonne volonté, sa .Majesté l'honora du bâton de Maréchal de France avec plusieurs autres bienfaits, et donna à monsieur du Hallier la charge de Capitaine des Gardes du corps qu'avoit son frère. Monsieur de Montpouillan demanda aussi la place de premier Gentilhomme de la chambre qu'avoit Le feu Marquis d'Ancre, ce qui lui fut fort agréablement accordé.

Nous ne nous étendrons pas ensuite sur toutes lôlTles choses qui se passèrent pour ce qui regarde la conduite de l'État et le maniement des affaires, l'histoire l'apprend assez ; seulement dirons-nous ce qui regarde le particulier de monsieur de Montpouillan, qui n'eut pas sitôt obtenu la charge dont le Roi l'avoit honoré que voilà le sieur de Luynes qui entre en jalousie et qui désirant l'avoir, le prie de la lui vouloir céder, lui représentant que c'étoit présentement la seule charge qu'il pouvoit espérer auprès du Roi, et n'oubliant rien à lui dire de ce qui pouvoit l'y obliger, avec tant d'assurances de reconnoissance et de son amitié, et de promesses non-seulement de s'employer pour lui, mais aussi pour monsieur de la Force son père , lui faisant espérer d'aider à lui faire obtenir le bâton de Maréchal de France, qu'enfin monsieur de Montpouillan, poussé par sa seule générosité, et le Roi même lui témoignant qu'il n'en seroit pas marri, voulut en cela gratifier monsieur de Luynes et y donna son consentement.

Et comme pour lors le Roi n'avoit nulle communication ni familiarité avec personne qu'avec ces quatres messieurs, et que même il ne savoit pas encore de qui il devoit prendre avis et conseil, tant tout le monde s'étoit auparavant retiré d'au-

ici7. prês de lui pour se donner à la Reine-Mère et au Marquis d'Ancre, cela obligeoit toutes sortes de personnes à rechercher ces messieurs et à s'adresser à eux, pour, par leur entremise et faveur, être continués en leurs charges et dignités et pour faire en sorte que le Roi se voulut servir d'eux, et qu'ils fussent mis dans les emplois. Et pour les y engager, vous vous pouvez imaginer qu'on ne manquoit pas aussi à les flatter et à leur donner tous les avis dont ils étoient capables, non-seulement pour ce qui regardoit leur fortune et établissement et grandeur, mais aussi pour ce qui concernoit la conduite de l'État et le maniement des affaires; chacun tâchant par là à leur témoigner leur affection et à se rendre nécessaire.

Tellement que dans peu de temps monsieur de Luynes se trouva être le plus avant en faveur et avoir le plus de pouvoir auprès du Roi, ne se faisant presque plus rien en toutes les affaires que par son entremise, avis et conseil, ne laissant de témoigner toujours tout autant de bonne volonté et de déférence à monsieur de Montpouillan qu'on se sauroit imaginer.

Mais peut-être quelqu'un trouvera-t-il étrange qu'ici il ne se parle plus que de la grande faveur et du crédit que monsieur de Luynes avoit acquis

DU MARQUIS DE MONTPOUILLAN. hi

auprès du Roi ; et on demandera ce qu'étoient de- i«it. venues cette grande confiance et amitié que le Roi avoit toujours témoignées à monsieur de Montpouillan , et comment , lui qui avoit introduit les autres pour l'aider aux divertissements du Roi, et à qui ensuite ils avoient cette obligation qu'il les avoit fait maintenir, lorsqu'on les en vouloit chasser, n'étant pas assez puissants d'euxmêmes et n'ayant autre crédit que le sien, il se voit à présent que ces messieurs lui aient gagné le devant; que comme par le passé les autres avoient eu recours à lui, qu'il semble maintenant qu'il faille que monsieur de Montpouillan dépende d'eux?

Nous n'avons que cette raison à alléguer, qui est que , bien que pour les bonnes volontés du Roi , c'est sans doute qu'il y tenoit toujours le premier rang; mais sa religion fut un si puissant obstacle à sa fortune , et on fit jouer tant de ressorts auprès du Roi contre lui , tâchant par ce moyen de le lui rendre odieux , que bien qu'ils ne pussent pas gagner cela sur lui , pour le moins firent-ils en sorte que le Roi ne l'employoit pas et ne se servoit pas de lui dans les affaires générales, lui représentant que cela seroit trouvé très-étrange, même insupportable qu'il se voulût servir d'une personne

kl MÉMOIRE*

*•"• delà Religion, lui étant catholique, pour la conduite de son État.

Et le Roi qui naturellement étoit aisé à se laisser fléchir et en quelque façon timide, et qui jusques-là avoit toujours été soumis et dépendant de la volonté d'autrui , ne pouvoit s'y opposer quoiqu'il l'eût bien désiré, ni résister à toutes ces considérations. Ainsi cela avoit causé une grande facilité à monsieur de Luynes de s'autoriser et de prendre quelque avantage sur monsieur de Montpouillan.

lois Et comme donc tout le grand abord de monde

s'adressoit à messieurs de Luynes, il y en eut aussi qui ne manquèrent pas à leur donner de la jalousie de monsieur de Montpouillan, insinuant que la grande aiïection que le Roi avoit pour lui et la confiance qu'il y prenoil, pourroient en quelque façon diminuer et empêcher l'autorité qu'ils se pouvoient promettre d'être les tout -puissants auprès de sa Majesté, et qu'ainsi il falloit qu'ils tachassent à l'éloigner d'auprès de sa personne, pour ce à quoi parvenir , ils se trouvoient bien empêchés , ne voyant pas par quelle voie, ils pussent venir à bout de leur dessein, ne s imaginant p.cs qu'il fût jamais possible de le mettre mal auprès du Roi, car en quelque état que fussent ces messieurs auprès de lui, néanmoins il paroissoit que monsieur de

Montpouillan avoit bien pour le moins autant de *61«* part en l'amitié du Roi qu'eux , et si vous voulez, encore plus de con fiance ; monsieur de Montpouillan ayant toujours témoigné avoir plus de hardiesse et de résolution; car aussi bien que messieurs de Luynes, il avoit toujours part en toutes les résolutions et délibérations qui se prenoient; rien ne se faisant sans le lui communiquer et en prendre ses avis, voire encore jusques-là que le Roi en vouloit particulièrement son approbation. Mais voici les moyens dont messieurs de Luynes se servirent.

Il vous a été dit ci-dessus les difficultés et empêchements qui se rencontroient à faire passer cette main-levée en Béarn, où les malicieux et envieux ne manquoient pas d'en attribuer le blâme à monsieur de la Force, quoique c'étoit eux qui l'empêchoient.

C'est qu'on commença par le Père Arnoux, confesseur de sa Majesté , à faire représenter et persuader au Roi combien il avoit sujet d'être malcontent de monsieur de la Force, à cause de la négligence qu'il apportoit à faire passer cette main-levée, et du peu d'affection qu'il témoignoit avoir pour son service et d'obéir à ses commandements, et que c'étoit directement choquer son autorité , ce que le Roi ne devoit souffrir , n'oubliant rien avec cela pour le taxer, disant que les longueurs ou difficultés

1618. qU'il y faisoit , étoient non-seulement à son mépris mais en haine de la religion catholique, et qu'on ne sauroit jamais faire une plus grande offense à sa Majesté, ni de laquelle elle eût plus de sujet de se ressentir, et que c'étoit s'attaquer à son pouvoir et à sa religion en même temps ; qu'ainsi en conscience et pour son honneur, le Roi ne devoit ni ne pouvoit le souffrir plus longtemps.

Et après lui avoir donné ces impressions pour le préparer à ce qu'ils prétendoient par ce moyen d'obtenir de lui , on tâcha à le persuader qu'ayant tous ces sujets de se plaindre de monsieur de la Force, qu'il ne devoit plus longtemps retenir monsieur de Montpouillan auprès de lui sans se faire tort, et sans qu'on ne l'en blâmât.

Le Roi avoit reçu et écouté paisiblement tous ces discours; mais quand il ouit parler qu'il devoit éloigner monsieur de Montpouillan d'auprès de sa personne, c'est à quoi on ne le put jamais disposer, ne voulant point du tout en entendre parler ni y donner son consentement. Et durant un bien long temps on fit jouer divers ressorts sans espérance de pouvoir rien obtenir du Roi sur ce sujet , pour lequel jamais messieurs de Luynes ne lui en voulurent parler, faisant même tenir la chose secrète, et ne désirant pas que le Roi sut qu'ils y trempas-

sent, ni qu'ils en eussent seulement connoissance, tais» pour ne se rendre pas suspects.

Mais enfin, comme on leur avoit mis cela dans leur esprit, et qu'ils ne pouvoient parvenir au but qu'ils prétendoient que par ce moyen, ils se servirent de tous ceux dont ils se purent aviser pour y arriver, et font parler au Roi par tous ceux de son Conseil â, pour lui représenter encore combien il avoit sujet d'être malcontent de monsieur de la Force; qu'enfin il falloit que se servant de son autorité, il employât toutes sortes de moyens pour se faire obéir, sans plus temporiser; et lui proposèrent avec cela qu'un des plus doux , des plus prompts et puissants moyens étoit d'envoyer monsieur de Montpouillan vers monsieur de la Force, pour l'obliger à exécuter ce qu'on désiroit de lui, ce qui sans doute l'y engageroit, considérant bien que s'il en étoit autrement, que ce seroit ruiner la fortune de son fils et causer la perte de sa Maison ; que sachant que monsieur de Montpouillan avoit l'honneur d'être si bien auprès du Roi, cela même étoit cause en partie des difficultés qu'il faisoit, estimant toujours que quoi qu'il pût arriver , que par

1 On voit, parunelettre deM. de la Ville-aux-CIercs, depuis Comte deBrienne, que ce furent principalement M. de Bullion et le Chancelier de Sillery qui secondèrent les projets de Luynes contre Montpouillan.

i6i8. la faveur et le crédit de son fils, il trouveroit bien le moyen d'apaiser le Roi et de faire sa paix.

Mais bien qu'on n'oubliât rien à représenter au Roi pour l'obligera consentir à ce qu'ils désirotent, il fut toujours impossible d'obtenir de lui qu'il y voulût donner son agrément, ni qu'on le pût obliger à faire ce commandement à monsieur de Montpouillan d'aller trouver son père, et cette conspiration demeura un assez long temps sans produire nul etTet.

jmn. Cependant, quoique le Roi témoignât une grande résolution, néanmoins jusques-là il ne s'étoit pas montré si absolu en ses volontés, que bien souvent on n'exigeât de lui beaucoup de choses contraires à ses intentions; si bien qu'on s'avisa de tenter ce dernier moyen, qui fut que le Roi étant dans sa galerie des Tuileries et se promenant avec monsieur le Cbancelier ', celui-ci l'entreprit avec monsieur de Luynes , lui représentant toutes les choses susdites contre monsieur de la Force, pour l'obliger par là à éloigner monsieur de Montpouillan et à lui en faire le commandement ; mais quoi qu'ils pussent dire durant un long espace de temps, il leur fut impossible de jamais y faire consentir le

1 >illcry ; il cul le courago de louer en plein Parlement le choix que le Roi avait fait Ue Luynes pour Connétable.

DU MARQUIS DE MONTPOUILLAN. ft?

Roi , lequel néanmoins se trouvant extrêmement ifli». pressé, et ne s'aidant pas assez de son autorité pour s'en défendre, et ne se servant que de sa seule volonté sans d'autres raisons, pour leur résister, et les autres ne se relâchant en rien de la presse qu'ils lui donnoient, le Roi lassé de ces importunités et ému à cause de la tendresse qu'il avoit pour monsieur de Montpouillan, se mit à pleurer.

Eux reconnoissant sa foiblesse et croyant l'avoir déjà fléchi et être venus à bout de ce qu'ils prétendoient, monsieur de Luynes lui dit : Eh bien , Sire, si votre Majesté ne veut pas faire ce commandement à monsieur de Montpouillan , monsieur le Chancelier le lui fera de votre part.

Et d'un même temps , sans lui donner le loisir d'y penser davantage, ils appellent monsieur de Montpouillan , auquel en présenee du Roi qui ne fit jamais que pleurer, mais à chaudes larmes , et monsieur de Luynes faisant aussi de même pour mieux jouer son personnage, monsieur le Chancelier fit encore un long discours à monsieur de Montpouillan sur le sujet du mécontentement que monsieur de la Force donnoit au Roi, en ne faisant pas exécuter ses volontés, et que sa Majesté vouloit qu'il l'allât trouver pour l'y obliger ; et comme étant le dernier moyen duquel le Roi se vouloit servir avant

1618. d'y employer la force , ajoutant que s'il n'obéissoit promptement , cela eauseroit sa ruine, et celle de toute sa Maison.

Vous pouvez juger combien ce discours, auquel il ne s'étoit nullement attendu , surprit monsieur de Montpouillan, lequel savoittrop bien vivre dans le monde pour ne juger pas que c'étoit une partie qu'on lui avoit dressée, et qu'avec tout cela il ne pouvoit s'opposer ni résister aux volontés du Roi. Il se contenta de représenter combien il s'estimoit malheureux de voir qu'il falloit qu'il s'éloignât d'auprès du Roi, et tâcha d'excuser monsieur son père; qu'avec cela il falloit qu'il fût privé de l'honneur qu'il recevoit de pouvoir rendre ses services à sa Majesté.

Le Roi n'eut jamais la force de pouvoir dire un mot durant tout ce discours, au contraire il s'abandonnoit si fort à son déplaisir et à l'affliction qu'il témoignoit éprouver de cette séparation, que sans l'avoir vu , il seroit impossible de se le persuader; et monsieur le Chancelier en continuant de parler, dit à monsieur de Montpouillan de s'aller donc préparer, car le Roi vouloit qu'il partit à l'heure même, ce qui obligea monsieur de Montpouillan à se retirer.

La chose étant divulguée et sue de tout le monde, comme monsieur de Montpouillan étoit d'une lui-

meur fort obligeante , et prenoit plaisir de s'em- an. ployer pour ses amis , plusieurs ressentirent cette disgrâce avec beaucoup de douleur ; ils jugèrent bien avec lui d'où pouvoit en procéder la cause , et cela étoit assez connu de tous, que le Roi avoit été forcé à y donner son consentement, vu le sensible regret et déplaisir qu'il témoignoit d'en avoir.

Après cela, monsieur de Montpouillan ne demeura pas longtemps à reconnoitre, et le désavantage que lui pouvoit causer son absence d'auprès du Roi, et le moyen que cela donneroit à ses envieux de traverser sa fortune et de mieux établir la leur, et que dans son désastre, ce qui lui pouvoit arriver de pis, c'est qu'on l'obligeoit d'aller trouver monsieur de la Force , et de n'avoir à bouger d'auprès de lui jusqu'à ce qu'il eût fait exécuter les volontés du Roi. Il se résolut donc de demander la permission d'aller trouver sa Majesté pour prendre congé d'elle et recevoir ses commandements , et quand et quand pour supplier le Roi d'agréer et de trouver bon, puisqu'il avoit tant desujet d'être malcontent de monsieur de la Force , qu'il ne fût pas contraint d'aller demeurer auprès d'une personne qui lui étoit si désagréable, et qu'il lui plût de lui permettre d'aller servir l'Empereur dans ses armées,

1618. puisque le Roi en avoit donné la permission à beaucoup d'autres personnes de qualité.

Monsieur de Montpouillan eut ce bonheur encore d'avoir la permission daller parler au Roi, et ce fut dans le lieu même où il lui avoit été fait commandement de se retirer, et le Roi voulut y être seul avec monsieur de Luynes. Après que monsieur de Montpouillan lui eut représenté son mortel déplaisir, et lui eut demandé la permission d'aller porter les armes en Allemagne, le Roi le lui accorda d'abord , non sans témoigner combien il lui étoit insupportable de souffrir qu'il s'éloignât d'auprès de sa personne , et qu'on avoit plutôt arraché cela de lui que non pas qu'il y eût donné son consentement; et par mille embrassades et non sans répandre beaucoup de larmes, lui témoignoit assez la douleur qu'il en ressentoit et le chagrin que cela lui causoit. Monsieur de Luynes n'en disoit et n'en faisoit pas moins , cherchant toutes les raisons et excuses imaginables pour le persuader à monsieur de Montpouillan, et vous eussiez dit que tOUi trois par leurs gémissements, tàehoient à témoigner quel étoit le plus sensiblement touché. Monsieur de Lu vues Lui renouvelant à tout moment la protestation de son amitié , et qu'il lui étoit si forl obligé^ qu'il Beroil l'homme le plus ingrat du

monde s'il en étoit autrement. Tant y a que rien t€is. ne se pouvoit ajouter aux belles promesses que le Roi lui faisoit, l'assurant qu'il ne l'oublieroit jamais, et qu'il auroit toujours pour lui une affection trèsentière.

Tout cet entretien ne fut pas une petite consolation pour monsieur de Montpouillan , puisque son malheur le contraignoit de partir et à s'éloigner; croyant d'avoir obtenu ce qu'il désiroit, il va se préparer pour son voyage d'Allemagne, lequel étant su de plusieurs de ses amis, chacun à l'envi tâchoit à lui témoigner le déplaisir qu'il ressentoit de son éloignement , et combien il s'estimeroit heureux de lui pouvoir rendre service. Force même lui proposant et demandant d'aller avec lui ; entre autres, monsieur le Président Chevalier ', ayant loué et approuvé son dessein , lui offrit dix mille écus pour son voyage, comme les lui voulant donner, et ne se contenta pas même de cela, car il lui ouvrit ses coffres et lui dit que s'il n'en avoit pas assez, qu'il prit tout ce qu'il lui plairoit, l'assurant que c'étoitde bien bon cœur qu'il lui offroit le tout, et qu'il ne l'en pouvoit refuser sans le désobliger

1 Nicolas Chevalier fu trcçu premier Président à la Cour des Aides de Paris le 20 avril 1610.

i6i8. extrêmement, jugeant bien que peut-être dans un si prompt départ, il ne pourroit pas avoir toutes les choses qui lui seroient nécessaires.

Après tout cela , ces messieurs de Luynes jugèrent bien qu'il étoit important d'empêcher que monsieur de Montpouillan ne vît plus le Roi. Mais ils crurent en même temps , ou leurs amis le leur firent reconnoitre, que la permission que le Roi avoit donnée à monsieur de Montpouillan d'aller en Allemagne, ne feroit pas son effet touchant son éloignement, comme ils se l'étoient promis; ils travaillèrent donc tant et si bien auprès du Roi et avec l'assistance de leurs amis , qu'ils lui persuadèrent et firent comprendre que ce qu'on avoit proposé d'éloigner de sa personne monsieur de Montpouillan n'avoit d'autre but et dessein qu'afin qu'il allât trouver son père pour l'obliger à faire ce que le Roi lui ordonnoit ; que si au lieu de cela le Roi consentoit qu'il s'en allât en Allemagne, que monsieur de la Force au lieu d'obéir se roidiroit peut-être davantage. Mais que sans doute étant sollicité par monsieur de Montpouillan , poussé à cela par l'envie qu'il avoit de pouvoir revenir à la Cour, cela ne pourroit que faire beaucoup d'efi'el , et que monsieur de la Force reconnoitroit combien il étoit important pour lui et pour toute sa famille

de ne pas irriter le Roi davantage et d'éviter l'en- i6it. tière ruine de sa Maison.

Ainsi le Roi fut si fort tourmenté et on le tourna Juillet. de tant de côtés, monsieur de Montpouillan n'ayant plus la liberté de plaider sa cause , qu'on alla dire à ce dernier de la part de sa Majesté qu'elle n'approuvoit plus ce voyage d'Allemagne dont il luiavoit demandé la permission, et qu'elle vouloit absolument qu'il allât trouver monsieur de la Force pour n'avoir à bouger d'auprès de lui qu'il n'eût satisfait aux ordres qui lui avoient été donnés de sa part.

Ce fut là un renouvellement de douleurs et bien sensibles pour monsieur de Montpouillan , qui ne voyant pas de remède à son déplaisir ne s'en put consoler ; et de plus on ne le laissa jamais en repos, le sollicitant sans cesse jusqu'à ce qu'il fût parti &j»uk». pour le Béarn.

Où étant arrivé, vous pouvez bien vous imaginer que monsieur de la Force le voyant n'en put être que bien surpris et quand et quand fort ému, et en peine du sujet qui l'y pouvoit avoir amené. L'ayant appris, il n'en reçut pas un moindre déplaisir, et ne fut pas moins sensiblement touché que monsieur de Montpouillan, de voir qu'à son occasion on s'étoit servi de ce prétexte pour l'éloigner d'auprès du Roi, et que tout cela ne procédoit que

i6»8- de la jalousie et de l'envie qu'on avoit contre lui, à cause de la grande affection que le Roi lui portoit et de la confiance qu'il prenoit en lui , et par ce moyen d'être les seuls à posséder les bonnes grâces du Roi, et pour n'y avoir ni obstacle, ni compagnon qui pût ou contrecarrer leur fortune, ou retarder leur établissement, cela fut à monsieur de la Force une douleur qui n'est pas concevable, et de ce qu'on laccusoit et qu'on s'en prenoit à lui et aux siens d'une ebose dont ils n'étoient nullement coupables, et que monsieur de Montpouillan fut le sujet, qu'on prenoit pour l'accuser et se plaindre de lui, et que lui-même servit de prétexte à sa disgrâce en le faisant éloigner d'auprès du Roi. Je dirai encore que cela le toueboit doublement, vu (pic de tous les nommes du monde, jamais personne n'avoit porté plus de respect que lui aux ordres du Roi, ni voulu rendre une plus soumise obéissance, son affection ayant été sans pareille pour la prospérité et conservation de la personne de sa Majesté, et le bien de son Etal, ayant et pour l'un et pour l'autre toujours contribué de tout ce qui étoit de son petit pouvoir; ci si parfois il a semblé qu'il en ait usé autrenu'Ut, c'est qu'on l'y a forcé et contraint, ayant toujours témoigné, quand l'occasion >Yn e>l offerte, quelle étoit sa volonté.

En cela monsieur de la Force n'avoit qu'à se îeis. plaindre de sa mauvaise fortune, et de voir aussi qu'on s'aidoit du prétexte de la Religion pour le rendre odieux lui et les siens; et bien qu'il jugeât que ce seroit un malheur qui les accompagneroit toujours , tant s'en faut que cela pût le refroidir pour le zèle qu'il avoit à la gloire de Dieu , que tous les honneurs et toutes les grandeurs du monde qui lui ont.assez souvent été offertes , ne l'ont jamais pu ébranler ni le faire éloigner de son devoir; aussi ne l'a-t-il jamais abandonné mais s'est toujours fortifié dans sa religion qui le conservant contre les tentations du monde, lui avoit donné trop de connoissance de la vérité , et son salut lui étoit trop cher, pour préférer les biens et avantages qu'il pouvoit espérer dans le monde, pour abandonner ceux qui lui étoient réservés dans le ciel, se consolant en ce que Dieu ne promet pas à ses élus une félicité terrière, mais au contraire qu'ils doivent être la haine du monde, et sujets a persécution. Et comme il avoit toujours eu son recours et son attente en Dieu , il se remettoit de nouveau du tout entre ses mains pour attendre de lui son assistance ; se soumettant absolument à ce qui seroit de ses volontés, il prenoit donc patience avec monsieur de Montpouillan qui aussi bien

i6i8. que lui, ne pou voit que mener une vie fort triste

et pleine de chagrins et d'ennuis.

i62o. Voilà le piteux état où ils furent réduits un assez

long temps, jusqu'à ce qu'enfin le Roi ayant soumis le Béarn à sa volonté, et fait exécuter cette mainlevée , monsieur de la Force fit paroitre son innocence et le désir qu'il avoit toujours eu que le Roi pût être obéi; si bien que monsieur de Montpouillan crut qu'il y pouvoit avoir jour pour lui pour aller à la Cour, et que l'obstacle duquel on s'étoit servi afin de l'en éloigner, étoit levé. Ne prenant conseil que de lui-même, il part secrètement d'auprès de son père, et fait en poste une si grande diligence que cela n'est pas imaginable , tant il a d'impatience qu'il ne soit auprès du Roi; et fut encore assez heureux pour qu'en arrivant à Paris, il apprit que le Roi étoit allé aux Tuileries, lieu qu'il jugea être fort à propos et très-commode à le pouvoir aborder; où s'étant acheminé, il apprit aussi qu'il étoit sur son retour, et faisant diligence pour le joindre avant qu'il ne fut rentré dans sa chambre, il monte par un degré qui est environ vers le milieu de la grand'galerie. Il n'y fut pas sitôt entré qu'il est aperçu de quelques-uns , qui de joie de le revoir, ou surpris de son arrivée, se mettent à dire assez haut : Voilà monsieur de Monlpouillan ! Et

comme cette voix passa de bouche en bouche , elle i^o. alla jusqu'aux oreilles du Roi qui surpris comme les autres, se tourna incontinent, et vouloit rebrousser son chemin vers monsieur de Montpouillan, lorsque monsieur de Luynes, non moins étonné que les autres, l'arrêta lui représentant qu'il n'étoit pas bienséant qu'il allât ainsi vers lui; ce qui obligea sa Majesté de s'arrêter dans une croisée.

Et cependant monsieur de Cadenet s'avance vers monsieur de Montpouillan, et après beaucoup de caresses et démonstrations d'amitié, le retint en lui disant qu'avant qu'il eût Vhonneur d'aller faire la révérence au Roi, il falloit savoir s'il ïauroit pour agréable.

Monsieur de Montpouillan qui n'étoit pas bien informé comme toutes choses se gouvernoient, et qui n'avoit que trop appris et reconnu le pouvoir absolu que ces messieurs avoient pris sur l'esprit du Roi , n'osa y contredire et s'arrêta , quoiqu'il eût bien vu comme quoi le Roi s'étoit tourné vers lui, et qu'il pût bien juger que s'il n'en eût été détourné, que sans doute il fût venu l'aborder. Ainsi donc il ne demeura pas sans espérance qu'il pourroit être le bien reçu.

Voilà donc monsieur de Cadenet qui s'en re-

i62o. tourne vers le Roi , lequel à la persuasion et à la sollicitation de ces messieurs, fut obligé de continuer son chemin et de se retirer à sa chambre , cependant que le sieur de Cadenet va retrouver monsieur de Montpouillan pour lui dire que le Roi remet toit à le voir au lendemain matin à son lever.

Et cela fut fait sans doute pour préparer l'esprit de sa Majesté à ce qu'ils jugeroient à propos , et pour aviser à la façon qu'ils en devroient user, et aussi pour avoir le temps de consulter entre eux et avec leurs amis de ce qu'il y auroit à faire ; cette venue si inopinée et si peu attendue, avec la démonstration de joie que le Pioi avoit témoignée , leur donnant de grandes inquiétudes, et les mettant bien fort en peine du parti qu'ils avoient à prendre, voyant que nonobstant le long temps que monsieur de Montpouillan étoit demeuré absent , qu'il ne paroissoit pas que pour cela, le Roi eut rien diminué de l'affection qu'il lui avoit toujours portée, et qu'ainsi le remède qu'ils avoient cru apporter à leur appréhension, se trouvoit inutile, ei eu\ plus empêcher que jamais ï se maintenir dans leur fa- \eiir et de ne souffrir personne qui les y put contrecarrer. Ils jugèrent donc bien qu'il étoit très-important à leurs intérêts que cette familiarité ne se

rétablit point, que pour cet effet, il falloit travailler leao. à ce que monsieur de Montpouillan ne pût avoir accès ordinaire auprès du Roi et que si d'abord on ne trouvoit les moyens de l'empêcher, qu'infailliblement il se remettroit aussi avant qu'il avoit jamais été aux bonnes grâces du Roi, et que tant plus la chose iroit en avant, tant plus elle se rendroit difficile ou impossible.

Monsieur de Montpouillan se trouvant comme engagé de s'adresser à eux pour avoir la permission de voir le Pxoi , se promet que, cela étant une fois fait, qu'il ménageroit si bien l'esprit du Roi, qu'il pou voit s'assurer de se remettre bien auprès de lui. Il se rend donc à la chambre à l'heure du lever de sa Majesté, suivant ce qu'il lui avoit été dit, et fait demander à parler à. ces messieurs qui étoient alors dans le cabinet du Roi , lequel s'habilloit. Bien qu'on leur eût fait savoir que monsieur de Montpouillan étoit là, ils le firent attendre un assez long temps sans venir parler à lui , et vous devez croire que ce ne fut pas sans qu'il en ressentit beaucoup d'impatience, ne pouvant juger autre chose, si ce n'est que ces messieurs lui étoient contraires, et qu'ils s'opposoient à son rétablissement auprès du Roi, y apportant tous les empêchements dont ils étoient capables.

»62o. Enfin l'un d'eux Le vint trouver et le remettant à une autre fois, ce qui lui causa beaucoup de douleur, lui dit que pour cette heure le Roi n'avoit pas commodité de le voir, lui en faisant des excuses et ajoutant que le Roi en vouloit plutôt communiquer à son Conseil.

Ce fut un bien rude et bien insupportable coup de fouet à monsieur de Montpouillan, et capable de l'accabler, car il vit bien combien ce procédé l'éloignoit de ses espérances et de ce qu'il s'étoit promis de pouvoir rentrer dans les bonnes grâces du Roi. Il y avoît de quoi mettre au désespoir une personne qui eût eu moins de cœur et de résolution que lui, mais il jugea bien qu'il étoit forcé à prendre patience. Il ne sait s'il se doit plaindre et leur donner à connoitre qu'il ne se peut persuader que cela vienne du Roi, ou que ce soit eux qui se servant de leur faveur pour lui nuire et le reculer d'auprès de la personne du Roi , lui prêtent toutes ces charités, comme en effet il n'en faut pas douter, car personne plus n'abordoit le Roi , ni n'avoit la liberté de parler particulièrement à lui; ainsi sa Majesté ne savoit rien de ce qui se passoit, et n'osoit pas même s'enquérir de monsieur de Montpouillan , de peur de leur donner de la jalousie. Car le Roi a voit fort bien reconnu que son retour ne

leur avoit pas été agréable et que cela leur donnoit «20. beaucoup d'inquiétude. Tout cela fut donc cause que monsieur de Montpouillan ne put pas sitôt voir le Roi.

Mais se pourroit-il trouver un exemple d'une pareille ingratitude qu'il faille que ceux que monsieur de Montpouillan avoit introduits, protégés et maintenus auprès du Roi, que ce soit à présent ceux-là qui l'en éloignent et l'en chassent !

Cependant ces messieurs qui sans doute s'étoient rendus les tout-puissants auprès du Roi, travailloient à faire en sorte de pouvoir faire éloigner monsieur de Montpouillan et à aliéner les bonnes volontés que sa Majesté avoit pour lui, cherchant de nouveaux prétextes pour venir à bout de leurs desseins, jugeant bien qu'ils en avoient besoin. Ils ne manquèrent pas donc à se servir du grand bruit qui étoit épandu partout qu'on vouloit faire la guerre à ceux de la Religion; (lesquels aussi de leur côté se préparoient à se mettre en état de se défendre ; ) et que ceux mêmes de la Rochelle , suivant ce qui avoit été arrêtée à Loudun en leur Assemblée générale, avoient reconvoqué ladite Assemblée d'après le pouvoir qu'elle-même leur en avoit donné avant de se séparer ; quoique ce fût

»««• sans en avoir eu la permission ou consentement du Roi, comme cela s'étoit toujours pratiqué.

Ce fut à messieurs de Luyues un moyen suffisant pour obliger le Roi à n'accueillir pas monsieur de Montpouillan avec toutes les démonstrations de bonne volonté qu'il eût bien désirées , lui représentant encore que monsieur de la Force ne pouvoit être que fort piqué de ce qui s'étoit passé en Béarn, et comme en ayant sujet, vu que les paroles que l'on avoit données , n'avoient pas été observées, et (jue lorsqu'on en voulut consulter avec le Père Arnoux, il dit qu'on nétoit pas obligé de garder la foi aux hérétiques ; et que comme monsieur de la Force étoit un des principaux d'entre ceux de la Religion, qu'il ne falloit pas douter qui! n'eut été ttn des premiers à les persuader et à les solliciter à faire ce qu'ils faisoient ; et ainsi que cela sonneroit tris-mal de voir que le Roi caressât ainsi monsieur de Montpouillan et qu'il le voulût remettre auprès de lui.

Et comme tout le monde ne tàcboit qu'à complaire à ces messieurs et à acquérir leurs bonnes ;;ràces, puisqu'on ne pouvoit plus obtenir celles du Roi <{ue par leur moyen, ces mêmes discours foirent ternie au Roi par diverses personnes el même des principaux de son Conseil, qui L'obligèrent Contre BOB inclination el contre sa volonté, à ne

recevoir que fort froidement monsieur de Mont- mo. pouillan, et ensuite à ne lui permettre de le voir que fort rarement , car il fut contraint et obligé , d'en demander la permission.

Voilà donc sa fortune et ce qu'il prétendoit ou avoit espéré de son rétablissement bien reculé et lui bien affligé , ne se pouvant consoler de se voir réduit en un si déplorable état.

Et pour continuer à parler de lui sans s'attacher im. aux affaires générales, nous dirons encore qu'il fut contraint de quitter la Cour, et de se retirer, à cause que tant d'un côté que d'autre, toutes choses se préparoient à la guerre. Il s'en revint donc en Guyenne, où la guerre s'étant commencée d'allumer, et monsieur de Mayenne, Gouverneur de la province, étant allé à Nérac pour l'assiéger, monsieur de Montpouillan s'alla jeter dedans, monsieur le Vicomte de Castets y étoit déjà et y commandoit, et l'un et l'autre y firent des merveilles pour la défendre; mais le Roi ayant pris Saint- Jean et étant venu en Guyenne, laquelle, s'il faut ainsi dire, avoit été abandonnée de tout le monde; les principales villes de la Religion s'étant aussi soumises à la volonté du Roi, et monsieur de la Force ayant été même contraint de se retirer de Rergerac, ceux de Nérac se voyant sans ressources et sans espé-

1620, rances de secours, firent leur capitulation , et remirent la place entre les mains de monsieur de Mayenne.

De là le sieur de Mont pou illan s'en alla à la Rochelle trouver monsieur le Marquis de la Force, son frère, qui avoit été aussi obligé de s'y retirer. Monsieur d'Épernon étoit devant cette ville, faisant tous les jours des courses jusques aux portes et ravageant tous les environs autant qu'il lui étoit possible. Et de même ceux de la Rochelle sortant à toutes occasions, ils en venoient souvent aux mains ; messieurs les Marquis de la Force et de Montpouillan en plusieurs rencontres, y firent assez paroitre et leur générosité et leur capacité, y ayant acquis grande estime et grande réputation. Lorsque, durant le siège de Montauban, quelques-uns de ceux de la Religion, dans le Périgord, sollicités à cela par des personnes qui dans ce rencontre, témoignèrent assez ce qu'elles étoient, et le zèle qu'elles avoient pour la gloire de Dieu et la conservation de son Église, et quelle étoit leur conduite et leur résolution , méprisant le grand péril auquel elles s'exposoient, s'adressent à ceux delà Religion, en leur faisant connoitre et la faute qu'ils avoient faite, et le préjudice qu'ils avoient causé à tout le parti , en s'étant si lâche-

ment soumis ; puis leur représentant encore qu'on ne tenoit rien de ce qu'on leur avoit promis , et le désavantage que tous ils en avoient reçu , ils les engagent à vouloir tâcher à se remettre et à prendre les armes, leur montrant que l'occasion leur étoit très-favorable.

Monsieur de Théobon voyant les dispositions de quelques-uns qui avoient goûté cette proposition, fut aussi l'un des premiers ; et comme Sainte-Foi s'étoit. jetée entre les mains de monsieur de Pardaillan qui s'étoit mis du parti du Roi, n'ayant pu avoir les emplois et commandements qu'il avoit désirés parmi ceux de la Religion, voulant être préféré à d'autres qui le méritoient mieux que lui; et sous l'espérance aussi qu'on lui avoit donnée de le faire Maréchal de France , ledit sieur de Pardaillan avoit laissé le commandement de cette ville à monsieur de Théobon, son gendre. Celui-ci trouvant les habitants aussi disposés de leur côté à reprendre les armes, cela l'y convia d'autant plus et l'y fit résoudre. Eux jugeant bien que tout ce qu'ils pouvoient espérer de mieux étoit que le Roi venant à bout de ses desseins, c'est d'être mangés les derniers.

Ces messieurs donc ayant levé le masque, et

fait quelques entreprises qui ne leur réussirent IV. 5

i62i. point; et tous ne voulant pas être sous l'obéissance de monsieur de Théobon, il fut proposé d'envoyer chercher à la Rochelle messieurs les Marquis de la Force et de Montpouillan, et les supplier de vouloir venir en Guyenne pour les commander; ce qui fut approuvé et bien reçu de tous, et même agréé par monsieur de Théobon , qui en effet ne se sentoit pas capable de se bien acquitter de la conduite et du commandement d'un affaire dételle importance. Ces messieurs qui étoient aussi avertis d'ailleurs de ce qui se passoit en Guyenne, ayant reçu la prière qui leur étoit faite, se disposent pour leur départ, en donnent connoissance à messieurs de l'Assemblée ou Synode national de ceux de la Religion et à messieurs delà Rochelle, qui bien qu'ils eussent quelque regret de les voir s'éloigner , et être privés de leur assistance, néanmoins ils jugèrent la chose de si grande importance, et si utile et si nécessaire pour tout le parti de la Religion qu'ils virent bien qu'ils ne pouvoient moins faire que de les laisser aller, quoiqu'ils eussent bien désiré de las pouvoir retenir.

.Nonobstant le péril qu'il y avoit à risquer pour pouvoir passer en Guyenne, et que les troupes de mniiMeur d'Épernon éloient toutes es environs de lalioi -belle, ces mesHeursprircnl si bien leur temps

et se gouvernèrent avec tant de prudence qu'ils nu. évitèrent heureusement tous les corps de garde et les mauvais rencontres qu'ils avoient bien sujet d'appréhender ; nulle considération pour les dangers qu'ils avoient à courre, n'étant capable de les arrêter, puisqu'il s'agissoit de la gloire de Dieu et de pouvoir servir et être utiles à la conservation de son Eglise ; car outre qu'ils exposoient leurs personnes, ils avoient encore à craindre étant pris, que cela ne causât quelque désavantage à monsieur de la Force et à leur frères , qui étoient tous dans Montauban assiégé par le Roi. Mais Dieu les assista et voulut qu'ils se conduisissent heureusement jusqu'à Sainte-Foi.

Mais comme il est malaisé que les affaires du monde se fassent sans envie, ou sans quelque traverse, voici que quelques flatteurs persuadent à monsieur de Théobon qu'il s'étoit fait un grand tort de consentir qu'on eût envoyé chercher monsieur le Marquis de la Force et son frère, car autrement, et nommément ayant la ville de Sainte- Foi à son commandement, qui étoit la seule qui se fût encore déclarée, il eût été le chef de ceux de la Religion en ce quartier-là, ce qu'il ne pouvoit pas espérer, monsieur le Marquis de la Force étant une fois dans le pays.

»62i. Monsieur de Théobon qui a de l'ambition, et qui ne s'en tient pas à peu, nonobstant la différence qu'il pouvoit bien juger être entre lui et mondit sieur le Marquis, voulut tacher à se maintenir dans l'autorité du commandement et le lui disputer. Mais il ne se trouva personne qui le voulût appuyer ni favoriser dans son dessein, non pas même ceux de Sainte-Foi. Mais monsieur le Marquis de la Force qui jugea bien que, s'il y avoit delà division et mésintelligence entre eux, cela ne pourroit que causer de grands désordres et empêcheroit le progrès qu'ils se pouvoient promettre en faveur de ceux de la Religion, et que plutôt cela pourroit causer leur ruine, offre de ne se mêler pas du commandement et de demeurer plutôt comme personne particulière, pourvu que monsieur de Théobon en fasse de même et qu'on laisse le commandement général de toutes les troupes à monsieur de Montpouillan. Ce qui fut trouvé bon et exécuté ainsi. Monsieur de Montponillan s'en acquitta si dignement et au gré et à la louange de tout le monde, sans qu'il se passât pourtant rien de fort considérable, aussi ne nous étendrons-nous pas davantage sur ces particularités.

Quelques jours après le Roi leva le siège de Montauban, et tant monsieur le Marquis de la

Force que généralement tous ceux qui avoient pris 1621. les armes pour le parti de ceux de la Religion , résolurent d'envoyer vers monsieur de la Force pour le supplier de vouloir venir en Guyenne pour les assister et commander.

Ledit sieur de la Force en ayant reçu la nouvelle, se dispose à partir de Montauban, d'où il amena quantité de volontaires, outre ceux qu'il y avoit menés et qui s'étoient jetés dedans la ville durant le siège , la plupart étant aussi de la province de Guyenne. Et nonobstant que monsieur le Duc d'Angoulème fut à Moissac et es environs avec toutes les troupes que le Roi lui avoit laissées à commander, il se conduisit à Sainte-Foi, quoique ce ne fût pas sans beaucoup de difficultés et sans éviter beaucoup de périls sur son chemin, n'ayant nulle retraite que Figeac , et ayant à traverser un grand territoire, et toujours en pays ennemi où il eût été très-facile de l'empêcher de passer, sans l'adresse et bonne conduite qu'il y apporta.

Mais pour ne s'étendre qu'à ce qui regarde 1622. monsieur de Montpouillan, et laissant à part beaucoup de choses considérables qui se passèrent dans la province de Guyenne avant le siège de Tonneinsdessus, il arriva que monsieur de la Force s'étant acheminé en ces quartiers-là , prit Tonneins-des-

i«» sous avec le château, qui étoit ce qui seul résista; qu'après cela, monsieur de Montpouillan se mit dans Tonneins-dessus à dessein de le conserver comme un lieu très-important, quoique les fortifications qui avoicnt été très-bonnes, en eussent été entièrement rasées et démolies ; et que tandis que monsieur de la Force s'était éloigné delà pour d'autres desseins, monsieur d Elbœuf et ensuite monsieur le Maréchal de Thémines vinrent pour l'assiéger et croyoient même l'emporter d'emblée, monsieur de Montpouillan n'ayant pas eu encore le temps, d'avoir rien pu réparer, ni de se mettre à couvert, ni même de se pourvoir de vivres; car non-seulement ils étoientà découvert depuis la tête jusques aux pieds, mais même il étoit très-facile de monter par le terrain et de venir aux mains avec eux, si bien qu'ils s'étoient persuadés qu'ils n'y trouveroient pas de résistance.

Ils vinrent donc les attaquer et en bon ordre et en grand nombre, et dans la créance de les emporter. Mais ils se trouvèrent bien déçus et bien éloignés de leur espérance; car quoique monsieur de Montpouillan n'y fut qu'avec un fort petit nombre de gens et qui en apparence ne dévoient pas èi incapable a de résistée à un si grand effort et à une si grande multitude, et qui donnoit avec tant de ré-

solution, ils furent néanmoins reçus avec tant de »«»• vigueur et repoussés avec tant de courage que , bien que cette attaque dura presque tout le jour et que les assaillants fussent à diverses fois rafraîchis, et de nouvelles troupes commandées de donner, et en plusieurs endroits à la fois, ce ne fut que pour augmenter la gloire des soutenants qui, par les preuves qu'ils en rendirent , firent assez paroître et leur courage et leur résolution; et contraignirent ceux qui les attaquoient à se retirer honteusement et avec grand'perte , ayant laissé un grand nombre de morts sur le terrain, parmi lesquels il y avoit beaucoup d'officiers et de Noblesse.

Cela donna le temps à monsieur de Montpouillan durant plusieurs jours de se couvrir de quelques barriques, et autant qu'il lui fut possible, de réparer son terrain, pour empêcher que l'accès n'en fut si facile, tandis que les autres travailloient à ouvrir des tranchées et à faire leurs approches.

Mais voyons après cela néanmoins en quel mauvais état il fut réduit, car après cette attaque, il ne se trouva pas seulement sans poudre, mais aussi sans vivres, car ce lieu-là avoit été comme abandonné; et sans qu'il se rencontra que monsieur de Castelnaut faisoit porter un couple de quintaux de poudre sur ses mulets pour s'en servir à son

1622. besoin, monsieur de Monlpouillan n'en avoit pas, s'il faut ainsi parler, pour une heure de résistance s'ils eussent été attaqués. Ces deux quintaux leur furent envoyés, et monsieur de Lusignan ne voulut point fournir de celle qui étoit dans Clairac , sous ombre de la vouloir garder en cas qu'il fût assiégé. Monsieur de Castelnaut se vit encore contraint d'en aller chercher à Monflanquin neuf ou dix quintaux qu'il y avoit, car on ne savoit d'où en pouvoir prendre ailleurs; on les porta également à Tonneins. Que si monsieur de Lusignan avoit refusé de la poudre, il fit la même chose pour les vivres; quoique pour du bled, il n'y avoit que peu de jours qu'il en avoit été pris dans un château de la campagne une assez bonne quantité, et que de soi Clairac n'en étoit pas dépourvu. Tout le monde a su la raison qui avoit obligé monsieur de Lusignan d'en user ainsi; c'est qu'il avoit déjà fait son traité avec le Roi par le moyen de monsieur Duduc, Conseiller au Parlement de Bordeaux, qui étoit prisonnier à Clairac.

Si bien que voilà monsieur de Montpouillan réduit à l'extrémité avec tous ceux qui éloient dans Tonneins. Vous pouvez penser si monsieur de la Force qui étoit revenu à Clairac, fit tous ses efforts pour les assister ; et ce n'étoit pas tout encore, car

il falloit mettre le bled en farine, et pour cet effet il 1622« fallut un peu de temps. Au commencement, monsieur d'Elbœuf n'avoit attaqué Tonneins que d'un côté, mais après il l'avoit investi entièrement, ce qui lui avoit été aisé, parce que monsieur de la Force n'avoit pas là d'autre infanterie et seulement fort peu de cavalerie , ainsi il ne se trouva pas en état de le pouvoir empêcher, eux marchant avec le canon, cavalerie et infanterie, et il avoit été contraint de se retirer à Clairac, jusqu'où il avoit été même poursuivi , s'étant trouvé encore assez seul en ce lieu-là.

Tellement que le moyen lui étoit encore ôté de ne rien plus pouvoir faire conduire à Tonneins par terre. Il fait donc préparer un grand bateau, et quoique messieurs d'Elbœuf et de Thémines eussent fait faire des palissades dans la rivière du Lot, vis-à-vis d'Aiguillon, et qu'ils eussent encore diverses galliotes armées sur la rivière de Garonne pour s'opposer à ce qui pourroit descendre par eau, néanmoins il trouva des gens assez résolus pour en entreprendre la conduite. Monsieur de la Force prit donc un grand bateau avec lequel celui qui le conduisoit, qui étoit un homme hardi, assura de passer en dépit de la palissade, et qu'il renverseroit tout ce qu'il rencontreroit; que pour les

im. galliotes, il ne les appréhcndoit pas et que si elles venoient à s'accrocher à lui, qu'il les entraîneroit. Sur cette confiance, on mit donc quelques soldats dans le bateau pour le diriger, car manquant de vivres à Tonneins, ils n'avoient pas besoin d'hommes. Tout à l'entour du bateau, on plaça des sacs de farine tout droit pour mettre à couvert ceux qui étoient dedans, et de manière à pouvoir tirer par l'entre deux; le reste du bateau on le remplit de farines, de chairs, de fèves et choses semblables, même de quelques drogues, selon qu'on en avoit pu recouvrer pour panser les blessés , car surtout ils avoient encore besoin de cela; mais ce n'étoit pas encore là toute la difficulté; c'est que comme la rivière de Garonne est extrêmement rapide, nommément vis-à-vis de Tonneins, et qu il est impossible d'y pouvoir aborder et y arrêter les bateaux, car ne le pouvant ni au-dessus, ni au-dessous, attendu que les ennemis occupaient ces lieuxlà , ce n'étoit pas un des moindres obstacles ; mais on fit savoir à ceux de Tonneins par un homme à la nage, le secours qu'on leur envoyoit afin qu'ils fussent prêts à le recevoir et qu'ils tinssent bon nombre de gens sur le bord de l'eau, quoiqu il n'y ail que très-peu d'espace et le terrain y étant fort haut, afin qu'ils pussent arrêter

DU MARQUIS DE M0NTP0UILLAN. 75

le bateau, et qu'en passant on leur jetteroit des xm. cordes.

Ce qui leur réussit heureusement, quoique cène fût pas sans grande difficulté et sans courre beaucoup de périls ; mais comme cela n'étoit pas suffisant à les nourrir que pour fort peu de temps, on s'avisa encore d'un autre moyen; c'est que toutes les nuits, tandis qu'il faisoit obscur, et quand il n'y avoit pas de lune, par le moyen d'un petit bateau que l'on chargeoit à un quart de lieue de Tonneins, on leur portoit toujours quelque peu de vivres; mais cela ne fut pas longtemps tenu secret, et par conséquent on y apporta de l'empêchement.

Durant ce siège plusieurs personnes de ceux qui étoient dans Tonneins, y furent tuées, même des gens de service, et capables, et qu'on avoit sujet de bien regretter; il y en eut aussi beaucoup de blessés, et entre ceux-là monsieur le Marquis de Montpouillan qui reçut un coup de mousquet à la tète, et n'y ayant pas là de chirurgien qui fut expert ni habile à le panser, et même les drogues nécessaires y manquant, on lui fit une grande incision en croix sur la tête qui ensuite fut plutôt cause de sa mort que sa blessure laquelle n'étoit pas dangereuse, si elle eût été bien pansée; et avec

1622. cela le manque de vivres y contribua beaucoup, étant finalement réduits à fort peu de fèves, et tous moyens étant otés de leur pouvoir fournir d'autres vivres.

Ce qui fit résoudre monsieur de la Force à les secourir et, comme on dit, à tâcher par un dernier effort à les sauver ou se perdre avec eux ; il ramassa donc d'un côté et d'autre toutes les troupes qu'il put, et fit venir monsieur le Marquis de la Force, qui étoit demeuré à Sainte-Foi tant pour la conservation de ce lieu-là que pour celle de tout le voisinage, qui eussent pu s'étonner s'ils n'eussent eu quelque personne d'autorité auprès d'eux. Mais parce qu'il est nécessaire ici de représenter, pour la fin de ce récit, comment les choses se sont passées, sans pourtant m'étendre sur toutes les particularités remarquables, mais seulement aux principales, vous saurez donc que monsieur de la Force se dispose, comme j'ai dit, à faire un effort; et. il pouvoit avoir ramassé environ de cinq à six cents chevaux et un peu moins de gens de pied, mais tous assez mal armés. 11 dispose donc cela en deux bandes et choisit quarante hommes de cheval et gens même du lieu de Tonneins ou des environs, tous bien connoissant les lieux et les avenues, lesquels sont choisis

comme pour avant-coureurs, avec ordre et com- 1622. mandement de ne point combattre, s'ils s'en pouvoient empêcher, et de ne s'arrêter en pas un lieu, mais d'aller droit au logis de monsieur d'Elbœuf et du Maréchal de Thémines pour tâcher à se saisir d'eux. Le reste des gens dont on faisoit deux lignes, la droite commandée par monsieur le Marquis de la Force ayant une troupe de cavalerie, suivie de deux cents hommes de pied , et les gens de cheval commandés par monsieur de Lusignan, d'environ cent ou six vingts maîtres, pour les soutenir; à l'autre ligne, monsieur de Bourzolles et quelques autres en même ordre et en pareil nombre. Monsieur de la Force se réserva quelque quarantaine de gens de cheval pour courir là où il seroit besoin, et monsieur le Marquis de Castelnaut fut ordonné pour la troupe de réserve avec sa compagnie de cavalerie d'environ cent cinquante maîtres.

Or les choses n'avoientpasété résolues ainsi d'abord ; mais monsieur de Lusignan qui causa tout le désordre et empêcha que ce dessein ne réussît, s'étant piqué d'honneur, l'avoit fait changer; ayant été destiné pour la troupe de réserve, il fallut pour le contenter, le mettre du nombre de ceux qui dévoient donner.

1622- Il faut encore prendre la chose de plus loin pour faire voirie sujet et les raisons pourquoi les choses ne réussirent pas.

Il vous a été dit comme quoi monsieur Duduc, Conseiller, étoit prisonnier, et que par son entremise monsieur de Lusignan avoit fait son traité. Monsieur Duduc ayant appris par monsieur de Lusignan le dessein qu'on avoit de faire un effort, et qu'il ne pouvoit moins faire, s'il ne se vouloit entièrement perdre de réputation et se déshonorer, que d'être de la partie, lui demanda ce que deviendroit alors la parole qu'il lui avoit donnée, et représenta qu'ainsi il ne pourroit plus être garant de ce qu'il lui avoit promis de la part du Roi; sur quoi monsieur de Lusignan fit entendre à monsieur Duduc qu'il serviroit mieux le Roi dans cette occasion que s'il n'y alloit pas.

A oici donc en gros comme les choses arrivèrent : c'est que ce peu de troupes s'étant trouvées, avant jour failli, au rendez-vous, d'où ils dévoient prendre leurs ordres et marcher selon ce qui avoit été arrêté, que bien qu'ils n'eussent à foire qu'une fort petite lieue, à la vérité par un chemin assez difficile, monsieur de Lusignan causa tant de lon- :;urui s dans la marche, monsieur de la Force ne pouvant pas être partout pour les faire avancer,

que la pointe du jour commença à paroitre lors- tm. qu'ils abordèrent le camp des ennemis, mais si heureusement pour eux qu'ils n'avoient pas été découverts.

Or voici un commencement de malheur : c'est que ces quarante chevaux qui étoient commandés pour aller droit au logis de monsieur d'Elbœuf et du Maréchal de Thémines, trouvèrent une compagnie de cavalerie qui ayant été toute la nuit en garde, se retiroit dans quelques maisons où étoit leur quartier; ces gens, au lieu d'obéir à ce qui leur avoit été ordonné, les chargent et ensuite s'amusent au pillage et à prendre leurs chevaux, tellement qu'on fut privé de l'effet qu'on s'en étoit promis. Monsieur le Marquis de la Force ne laisse pas de donner, monte avec sa troupe jusques aux bastions de Tonneins-dessous, là où étoient logés messieurs d'Elbœuf et de Thémines, mais ce ne fut point sans y être obligé de combattre, et en effet il eut quelques-uns de ceux qui étoient auprès de lui, même des gens de condition de tués et de blessés; et pour suivre ce discours, les gens à pied s'avancent aussi, mais monsieur de Lusignan qui devoit soutenir et les uns et les autres, et donner après, au lieu de cela, fit un caracol et volte-face, et ceux de l'aile gauche ne donnèrent point du

1622. tout, s'excusant sur des fossés qu'ils avoient rencontrés qui les en avoient empêchés.

Monsieur de la Force voyant ce désordre et monsieur le Marquis de la Force engagé bien avant, envoya commander à monsieur de Castelnaut de l'aller secourir et tâcher de le retirer. Celui-ci s'avançant pour cet effet, fut encore traversé par monsieur de Lusignan avec sa troupe qui sépara celle de monsieur de Castelnaut en deux, tellement qu'il ne resta suivi environ que d'une vingtaine, et comme il fut bien avant, il apprit que monsieur le Marquis de la Force se retiroit mais assez seul, ce qui l'obligea à s'arrêter et faire ferme au lieu où il se trouva, sur la créance qu'on pourroit encore se rallier, pour tenter un nouvel effort; cependant tous les ennemis s'étoient mis en armes et en bataille tant cavalerie qu'infanterie, lorsque monsieur de Lusignan commença à crier fort haut : Sauve qui posque ! et quand et quand commença à se retirer et s'en aller bien vite du côté de Clairac ; et cette parole ayant été ouïe presque de tous et surtout des gens de pied, y jeta un tel effroi et fit un tel effet que d'abord tout se débanda et se mit en déroute, chacun tâchant à se sauver. Si ce fut un mortel déplaisir à monsieur de la Force et à ses enfants, vous vous le pouvez imaginer.

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J'ai à vous dire aussi qu'on avoit donné avis à 1622. ceux de Tonneins, par un homme qui s'y étoit conduit à la nage, de l'effort qu'on devoit faire cette nuit-là. Les assiégés dans cette attente s'étoient tenus toute la nuit sous les armes, et le jour levé, ne voyant venir personne et que tout demeuroit calme, ils s'étoient retirés et avoient mis les armes bas; mais lorsqu'après cela, ils ouïrent le bruit, ils les reprirent bientôt et firent une sortie des plus furieuses , et qui fit grand effet mais trop tard , parce que le désordre s'étoit déjà mis parmi les troupes de monsieur de la Force, et que monsieur de Lusignan avec ses gens étoit déjà bien loin. Que si on se fût encore trouvé en état de redonner ou que d'abord qu'on avoit attaqué , ceux de dedans fussent sortis, c'est sans doute qu'ils eussent entièrement défait tout ce qui étoit avec monsieur d'Elbœuf et le Maréchal de Thémines , car l'épouvante fut si grande parmi tous leurs gens qu'il s'en perdit ou noya environ de trois à quatre cents hommes, tachant à passer la Garonne à la nage pour se sauver ; de ceux de monsieur de la Force, il s'en perdit aussi beaucoup , mais ce ne fut que de l'infanterie et de ceux qui les commandoient, qui s'étant retirés dans une forêt proche de là et fort

épaisse, pensant de s'y cacher et être là à sauiv. 6

16M. veté, furent poursuivis par la cavalerie qui en tua un grand nombre.

Après cela monsieur de Montpouillan qui avoit été souvent pressé d'entendre à une capitulation, se voyant hors d'espérance de secours et réduit tout à fait à l'extrémité, n'ayant plus nulle sorte de vivres, ni de quoi pouvoir subsister, et lui fort mal de sa blessure, fut contraint d'y consentir ; mais ce ne fut qu'après avoir fait une très-généreuse résistance et v avoir acquis tout l'honneur et la réputation qu'on se sauroit jamais imaginer; et tant s'en faut que les ennemis eussent jamais pris aucun avantage sur lui, que même ils étoient hors d'espérance de pouvoir venir à bout de leur entreprise, les assiégés s'étant mis en état de leur donner des affaires pour un bien long temps. La capitulation se fit le lendemain, qui fut fort honorable et avan- 5 mai. tapeuse, car monsieur de Montpouillan sortit avec tous ceux qui étoient avec lui, ayant même la promesse que la ville seroit conservée, ce qui ensuite fut très-mal observé.

Monsieur le Marquis de Montpouillan étant donc conduit à Clairac, et les incisions qu'on lui avoit faites à la tête s'étant bien fort envenimées et lui avant donné la fièvre, et son corps s'étant beaucoup atténué , tant a cause de son grand mal que de la

mauvaise nourriture dont il avoit été contraint d'u- 1522 ser, quelques jours après il mourut. Monsieur de la Force et tout ce qui étoit avec lui avoient été contraints de se retirer et de l'abandonner, à cause que le Roi s'avançoit et étoit déjà bien proche de Sainte-Foi ; la résolution que monsieur de la Force témoigna de s'y vouloir bien défendre, quoique déjà plusieurs l'eussent abandonné, entre autres monsieur de Théobon, fut cause néanmoins qu'ensuite la paix s'y fit et honorable et avantageuse, non-seulement pour ceux de Sainte-Foi, mais pour tous ceux de la Religion de la province de Guyenne.

Si monsieur de Montpouillan fut généralement regretté de tout le monde, je dirai non-seulement de ceux de son parti, mais même de ceux du parti contraire , vous le pouvez bien croire , puisque le Roi même, nonobstant qu'il eût porté les armes contre lui, fut fort sensiblement touché de sa mort et en témoigna beaucoup de regret; que si Dieu l'eût voulu conserver, il y a apparence qu'il fût rentré plus avant aux bonnes grâces du Roi qu'il n'avoit jamais été, et cela par deux raisons : l'une, parce que monsieur de Luynes étant mort , et ses frères n'ayant plus de crédit ni de faveur auprès du Roi, ne lui pouvoient plus apporter d'empêchement, et que pour lors encore personne n'avoit pris

du pouvoir sur l'esprit du Roi; l'autre, parce que la réputation et l'estime que monsieur de Montpouillan s'étoit acquises par sa bonne conduite et sa valeur, l'avoient rendu encore fort recommandable auprès du Roi, lequel nonobstant la disgrâce de monsieur de Montpouillan et le mauvais traitement qu'il avoit été contraint de souffrir qu'on lui fit , n'avoit jamais pourtant pu rien diminuer de l'affection et bonne volonté qu'il avoit toujours eues et conservées pour lui. Et véritablement, il se peut dire qu'il y avoit peu de personnes en France de son mérite, qui sussent mieux vivre, ni qui fussent plus obligeants, et qui sussent mieux faire leur cour, ayant ces qualités très-excellentes de l'esprit et du courage et du jugement; et dans la grande faveur qu'il avoit eue il ne s'étoit jamais méconnu , et s'étoit toujours tenu dans une modération qui causoit, que tant s'en faut qu'on lui en portât envie, comme c'est la coutume, qu'au contraire il n'y avoit personne qui le connût, qui n'eût de la bonne volonté pour lui, qui ne l'a voit pu voir éloigner de la Cour sans beaucoup de regret, et qui n'eût encore bien souhaité de le revoir dans les mêmes faveur et avantages qu'il avoit autrefois possédés.

DU

MARQUIS DE CASTELNAUT,

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