M. DE BARTHE A LA DUCHESSE DE LA FORCE
Derniers moments du Maréchal Duc de la Force.
Madame , si mon indisposition fut la cause que je ne me 1652. donnai point l'honneur de vous écrire alors du décès de feu 9 i^ * Mgr le Duc, j'ai cru que vous auriez assez de charité pour recevoir mes excuses en tout temps, puisque vous me faites cette grâce de croire que mes intentions sont sincères, et que je n'en aurai jamais d'autres que celles de rendre à votre Grandeur mes très-humbles obéissances. Si celle que Mgr le Duc 1 m'a fait l'honneur de m'écrire, me fait connottre d'un côté , que la perte qu'il a faite l'a jeté comme dans l'extrême, et que de l'autre, j'y voie une soumission et un parfait acquiescement sans murmure à la volonté de Dieu : j'ose croire, Madame, que n'étant pas moins régénérée ni moins instruite en l'exécution de cette volonté que lui» vpus aurez fait agir la partie intellectuelle , pour dire à la partie sensitive que les regrets et les larmes sont injurieuses à Dieu, quand par quelque considération du monde on glose sur les actions du Tout-Puissant, qui ne fait rien que pour sa fin qui est sa gloire, faisant aboutir toutes les nôtres à la sienne. Ainsi, Madame, sachant combien grande est la mesure des dons que Dieu vous a concédés , et que les événements du ciel ne vous étonnent pas , mais augmentent votre piété et votre zèle, j'ose assurer qu'à la nouvelle d'une perte si sensible, au lieu de former un raisonnement humain, qui, pour des considérations prises du sujet , pourroit être trèsjuste et légitime, vous aurez dit qu'il n'y a homme vivant
1 Armand de Caumont, Marquis de la Force, devenu Duc de la Force par la mort de son père.
S juin.
qui puisse éviter la furie de la mort, ni garantir son âme de la main du sépulcre, et qu'ainsi Dieu l'ayant appelé à un âge si avancé et comblé ses années de tant de bénédiction, qu'il étoit temps de changer la terre pour le ciel , puisqu'il avoit atteint le dernier degré de gloire, et le plus haut point d'honneur et de réputation qui puisse être attribué à la créature. Aussi, comme ses actions ont été toujours très-hautes et généreuses, et sa vie un exemple de piété , je vous puis assurer, Madame, que sa mort a été un vrai sujet d'admiration ; et sans m'arrêter à toutes les paroles qu'il a prononcées pendant sa maladie, qui toutes ont été des vraies instructions pour moi, je vous rapporterai les dernières : c'est que commençant à perdre ses forces, et quelque demi-heure avant sa mort, lui parlant de l'origine de son âme et delà nécessité qu'il y avoit qu'elle retournât en son premier lieu pour conserver son immortalité, il me dit : Je ne puis plus répondre à vos saintes consolations 9 mais tout mon désir est d'aller jouir présentement de la couronne de gloire. Ajoutant les paroles du Prophète : Mon âme en Dieu tant seulement trouve tout son contentement.
Yoilà la fin glorieuse de celui qui, par ses actions régénérées, a changé sa mort en vie, et qui mourant nous a laissé en Mgr le Duc une vive image de sa piété, un abrégé de toutes ses vertus, et un tableau de tout ce qu'on a jamais pu remarquer de grand, de majestueux et d'auguste en cette > illustre personne. Cest aussi , Madame, toute la consolation qui nous reste ; car appuyés d'une personne à qui Dieu a concédé toutes ses grâces, notre condition ne peut être que très-heureuse. Le Seigneur donc, par sa miséricorde, veuille guérir tout à fait cette plaie, et que comme par sa bonté il vous a rendus très-considérables sur la terre, qu'aussi il vous donne un jour toutes les richesses de sa gloire dans le ciel 1 C'est le souhait très-ardent que fait celui qui veut être toute sa vie votre très -humble et très-obéissant serviteur. De Barthe. De la Force, ce 9 juin 1652.