CHAPITRE XVI
Réception de Garibaldi k Nice. — Effets de sa démission. — Réponse li certaines calomnies. — - Garibaldl cease de faire partie de la Société nationale. — La Nation armée. — Nice annexée k la France. — Garibaldi citoyen de Brescia. ~ D se retire k Gaprera, d*où il part pour Texpédition de Sicile.
Cet acte de la vie de notre héros eut tout le retentissement d'un des plus grands événements politiques de notre époque. L'Angleterre s'en émut la première, et nous aimons à enregistrer la manière dont il fut accueilli par un des principaux organes de la presse de Londres^ que nul certes n'accusera de partialité.
On lisait dans le Times :
a Le nouveau trait dont s'honore le général Garibaldi n'étonnera personne : sa vie n a été qu'un sacrifice continuel de tous ses intérêts à la cause italienne. Se regardant comme un embarras, comme un obstacle au plan organisateur du général Fanti, il a cru devoir se retirer. x>
Le journalisme français tenait le môme langage» et )e 20 novembre on lisait dans le Siède :
8 HÉMOIRES AUTHENTIQUES
« Le brillant chef de (pwnllas^ que certains amis de ritalie, bien intentionnés, mais peu sages, auraient voulu mettre en opposition avec le roi Victor-Emmanuel, comme chef d'un mouvement rival, a fait tout à la fois preuve de patriotisme et de prudence en repoussant nettement et avec énergie cette instigation fort peu judicieuse.
a Quelles que soient les difficultés qui s'accumulent sur les pas du roi de Sardaigne, ce ne sera pas, nous en sommes certains, Timprudence ou Tambition de Joseph Garibaldi qui les augmentera. »
Mais c'est à Turin surtout que la nouvelle de la démission de Garibaldi produisit un immense effet. On crut que la ligue de l'Italie centrale allait se dissoudre et les armées de Tindépendance se désunir. Mais on fut bientôt rassuré quand on apprit que Tillustre général avait usé de toute son autorité morale auprès de ses lieutenants Cosenz, Medici,Bixio, Sacchi, Quintini, etc., pour les empêcher de suivre son exemple et les décider à rester sous les ordres de Fanti.
Les troupes elles-mêmes, on devait s y attendre, nV vaient pu réprimer leur mécontentement; mais les mesures de leur illustre chef étaient si bien prises, que ces manifestations n'eurent pas de suite.
II fut reçu à Nice avec un enthousiasme inouL Au moment de son arrivée , venait d'avoir lieu une revue de la garde nationale. En apprenant la funeste nouvelle, un cri unanime de Vive Garibaldi! retentit dans tous les rangs, et, entourée de la population entière, elle s'élança vers la demeure du générai*
SUR 6ÂRIBÂLDL 449
On l'acclama pendant plus d'une demi-heure avec des hourras frénétiques. II se présenta plusieurs fois à la foule. Obligé enfin de prendre la parole , il adressa à ses concitoyens la rapide allocution ci-après :
cChebs amis!
« Je ne mérite pas les remerctments ni les acclamations que vous me prodiguez. En offrant mon bras à la patrie, je n'ai fait que mon devoir. Vienne le jour où Titalie sera de nouveau appelée à la bataille, et je ressaisirai mon épée !
« Armons-nous sans cesse ! Que les troupes , que les gardes nationales augmentent encore, si c'est possible, la force qu'elles ont jusqu'ici déployée! Quand nous aurons une armée de deux cent mille hommes bien disciplinés et bien résolus , nous n'aurons besoin de personne pour nous aider à conquérir notre indépendance. Vive l'Italie ! Vive le roi! »
Bientôt la société typographique vint offrir à son immortel concitoyen une couronne de laurier ornée de rubans tricolores. Il répondit à ses membres que leur hommage lui était d'autant plus cher, qu'il lui venait du peuple dans le sein duquel il avait pris naissance ; que, s'il avait donné sa démission, des motifs diplomatiques seuls Ty avaient obligé; mais que dans peu, sans doute, il aurait à reprendre les armes à Tappel du roi, et qu'il serait heureux de consacrer, derechef, sa vie à Témancipation do la patrie commune !
De Nice, il se rendit à Gènes. Déjà il avait conçu le projet de se retirer immédiatement dans sa propriété de Caprera , mais des nouvelles de l'Italie centrale le forcèrent à renoncer provisoirement à ce projet. Le mécontentement grossissait à vue d'œil parmi ses braves
compagnons d'armes. Il jugea à propos de leur adresser cette proclamation :
« CàMÀEÀBES !
< Il ne faut pas que mon éloignement momentané du milieu de vous refroidisse Tardeur qui tous enflamme pour notre sainte cause. En vous quittant, vous qui représentez si bien l'idée sublime de la délivrance de Tltalie, je suis parti, vous le savez, triste et ému. Ce qui me consolait cependant alors et ce qui me console encore de cette séparation forcée, c'est la certitude que j'ai de me retrouver bientôt parmi vous, afln de vous aider à achever l'œuvre que vous avez commencé avec tant d'éclat.
« Pour vous comme pour moi, le plus grand des malheurs serait de ne pas vous trouver là où il s'agirait de combattre en faveur de l'Italie. Jeunes gens, n'oubliez jamais votre serment de fidélité au chef de notre nation l Perfectionnez-vous dans les exercices du soldat et persévérez dans la discipline !
« Cette trêve, au reste ne saurait être de longue durée. On ne sait pas qu'il y a en vous les éléments d'un grand peuple, et que, dans vos cœurs libres et indépendants, germe une idée puissante que l'Europe entière serait impuissante à combattre et à étouffer. On ne sait pas davantage qu'avant de nous soumettre, il faudrait écraser par la force une nation entière résolue à mourir pour sa liberté*
« Mais, alors que nous tomberions tous , nous léguerions aux générations à venir les vivaces instincts de haine et de vengeance auxquels nous a poussés la domination étrangère ; nous léguerions à nos fils un fusil et la conscience de leurs droits!... Je le répète. Italiens, je ne saurais trop vous le répéter, ne déposez pas les armes 1 Groupez-vous plus que jamais autour de vos chefiB, et observez strictement la discipline la plus sévère!
c Que pas un de vous ne se dispense de fourbir son mousquet, car demain peut-être le canon vous annoncera que l'heure de vous en servir a sonné.
« Gênes, le 23 novembre 1859.
c Garieàldi. »
SUR 6ARIBALDI. 451
De ce c6téy la consolidation de l'œuvre laborieuse de notre héros était assurée.
Les ennemis du célèbre condottiere et de Tltalie avaient en vain espéré que les troubles et les défections suivraient sa retraite. Déçus dans leur attente, on les vit se rejeter sur la souscription belliqueuse dont Gari*baldi avait si généreusement pris l'initiative. « Â quoi bon, disaient-ils, cet armement de tout un peuple, quand, défendu comme il l'est maintenant par des troupes nombreuses et aguerries, il n'a plus rien à craindre de l'étranger. »
C'est ainsi qu'ils s'évertuaient à faire tourner, contre la souscription créée par notre héros, le bon ordre qu'il avait su rétablir dans l'Italie centrale.
Mais les amis de Tindépendance se gardèrent bien de prendre le change. Le maire de Florence proflta même de cet incident pour imprimer un nouvel essor à la souscription, en en chargeant officiellement les officiers de la garde nationale de cette ville, et officieusement ceux de toute la Toscane.
De son côté, Garibaldi l'activait de tout son pouvoir à Gènes et dans les provinces liguriennes.
Mais, à Milan, les rétrogrades allaient avoir le dessus, quand l'illustre condottiere se hâta d'écrire au comte de Belgiojoso, maire de la ville :
c Tbès-cher ami,
« Veuillez avoir la bonté de dire aux membres de la commission que vous dirigez avec tant de dévouement et de patriotisme, que la souscription pour le million de fusils ne doit pas être sus-
pendue un instant, mais qu'il faut, au contraire, lui imprimer un mouvement plus actif que jamais.
€ Si je me suis éloigné d'un poste que je ne pouvais plus garder honorablement, je n'abandonne pas pour cela la cause à laquelle j'ai juré de sacrifier ma vie entière.
c Comme je n'ai plus aujourd'hui d'occupations militaires, je
désire consacrer tout mon temps à la propagation incessante
d^une œuvre qui a excité d'universelles sympathies et que je suis
heureux et fier d'avoir entreprise.
« Croyez-moi, etc. ^
Gàeibaldk
 peine cette lettre fut-elle connue à Milan, que la Société unitaire^ qui siégeait dans cette ville, écri\it au général pour le prier de se rendre dans son sein. Elle espérait pouvoir le faire revenir sur sa résolution, mais elle échoua dans cette noble tentative. La détermination de notre héros était inébranlable; il ne voulait plus que des situations bien tranchées, et les motifs qui Tavaient éloigné de son commandement subsistaient toujours.
Cependant si des témoignages de sympathie lui arrivaient de toutes parts, les calomnies allaient aussi leur train. Certaines feuilles publiques inséraient ou analysaient des correspondances apocryphes de Garibaldi. Un journal français, auquel nous ne ferons pas l'honneur de le nommer, poussa même Taudace jusqu'à reproduire une prétendue lettre, dans laquelle le libérateur aurait écrit à un de ses amis que s'il avait quitté 1 armée de l'Italie centrale, c'était uniquement pour ne point participer aux massacres de prêtres qui allaient avoir lieu.
Mais, de toutes ces calomnies , la plus étrange peut--
SUR GARIBÂLDL 453
être et la plus accréditée^ fut celle dont Tinsolent auteur osa répandre le bruit d'une certaine rencontre, qui n'avait jamais eu lieu, on le pense bien, à Nice, entre Garibaldi et Timpératrice-mère de Russie, rencontre dans laquelle il aurait accepté, ajoutait-on, la mission, si peu en rapport avec son caractère^ de patronner un frère de Tempereur Alexandre , comme prétendant au trône de lltalie centrale. La lettre suivante, adressée à la feuille qui n'avait pas rougi d'ouvrir ses colonnes à une pareille imposture, fait ressortir à la fois et le cynisme du calomniateur, et les intentions du brave général. Elle ne fut point insérée par le journal qui avait donné asile au faussaire» mais une gazette de Milan se chargea de la porter, telle que la voici, à la connaissance du public :
a Monsieur,
« Dans une de vos correspondances particulières de Paris, on lit : « Ce qui a fait encore plus croire aux projets de la Russie, c c'est la réception faite à Garibaldi dans le but de concilier à la « future reine les sympathies italiennes; le général s'est laissé « prendre à la gluy etc. »
« Cette lettre fait allusion à une erreur propagée par quelques journaux.
<c A les en croire, j'aurais été reçu par l'auguste mère de l'empereur, ce qui n'est pas.
« Je vous prie d'assurer ces mêmes correspondants que, si les Italiens suivent mes conseils, ils n'accepteront pas même un prince de la famille du souverain qui a donné au monde le sublime spectacle de l'affranchissement des serfs; mais qu'ils persisteront, comme ils l'ont fait jusqu'ici, à ne vouloir d'autre souverain dans la Pérdnsule que Victor-Emmanuel.
m MÉMOIRES AUTHENTIQUES
a C'est la seule combinaison politique qui puisse fonder son avenir sur des bases durables, et assurer la tranquillité de l'Europe.
« S'il entre dans la pensée de quelqu'un de vouloir empêcher mes compatriotes de suivre ce conseil, ils feront bien dans ce cas de recourir au million de (utils.
« C'est l'unique antidote contre ces velléités anti-nationales. C'est le moyen infaillible d'arriver à Taccomplissement de leurs vœux et de ne pas être pris à la glu.
a Je suis votre dévoué,
« Garibaldi. »
Durant ce temps de repos , Tillustre condottiere continua d'activer, par ses chaleureuses lettres, le mouvement en faveur de la souscription. C'était pour lui le point capital , comme le démontre sa correspondance que nous reproduisons à dessein.
L'ardent patriotisme qui embrase le cœur de l'immortel patriote se fait jour dans ses écrits.
Toujours prêt à la lutte, il excelle dans l'art de préparer ses futurs compagnons d'armes, et le héros nous prouve encore une fois qu'il est un grand citoyen.
La mobilisation delà garde nationale, l'c^rganisation de volontaires, les souscriptions, l'armement de tous les hommes en état de tenir un fusil, sont ses plus chères occupations dans cet intervalle de paix ou plutôt de trêve, car déjà commence à fermenter dans les esprits cette grande agitation qui doit être le prélude des événements de Sicile et de Naples.
Dans une lettre à la garde nationale de Gôme, il lui dit : a Pour vous préparer à l'œuvre capitale de l'indépendance déOnitive de l'Italie, il vous but augmenter
SUR 6ÂRIBÀLDI. 4S5
VOS cadres le plus possible et former trois catégories de soldats : la première, de sédentaires^ composée de cette inébranlable réserve à laquelle doit échoir la garde du foyer; la seconde, d'actifs y qui pourront défendre au besoin la province ; la troisième , de mobiles, prêts à marcher sur tous les points de Tltalie où les appelleront les nécessités de notre sainte cause y sans que, pour cela, ils fassent partie intégrante de Tarmée.
<c Je considère cette triple mesure comme indispensable au salut de la patrie, et je vous demande en son nom d'y penser sérieusement. Il n*est pas de fatigues^ de sacrifices, de dangers qui ne soient de beaucoup préférables à l'oppression étrangère. »
La Société nationale italienne , dont nous avons annoncé la réorganisation, avait paru, vers le commencement de décembre, accueillir favorablement les idées pacifiques. Elle semblait admettre que, l'Italie centrale une fois régulièrement annexée au Piémont, il ne restait plus à la Péninsule qu'à attendre du temps la réalisation de ses vœux. Cette politique trop passive ne pouvait être du goût de notre héros, qu'en sa qualité de président de l'association elle rendait solidaire de ses principes.
Après quelques pourparlers qui n'aboutirent pas, il se décida à écrire à M. La Farina, secrétaire de celte société patriotique :
c Mon cher Ll Farina,
t Je vous prie d'annoncer, dans le plus prochain numéro du
Petit CotifTter, qu'à partir de ce jour je ne suis plus président
de la Société nationale italienne.
« Turin, 29 décembre 1859.
« Garibaldi. »
Et^ sans perdre une minute, il créait à Milan une au« tre association sous le titre de la Nation armée.
La capitale du Piémont en tressaillait de joie.
L'avocat Brofferio, de Turin , offrait» au nom de ses amis politiques^ un banquet au fondateur de la nouvelle société. Il eut lieu le 1" janvier à Thôtel TrombelUiy à Turin. Une multitude immense, accourue de toutes paris, faisait retentir Tair de ses acclamations enthousiastes. Il fallut que Garibaldi se montrât au balcon, d'où il adressa à la foule ces quelques paroles :
« Peuple de Turin, vous avez conservé dans votre âme, comme un feu sacré, tout votre amour de Tindépendance! L'œuvre ébauchée par vous, toutes les provinces de la Péninsule sont prêtes à Tachever !
« On ne saurait douter un instant des destinées d'un pays qui possède à sa tête un homme comme Victor- Emmanuel. Roi et peuple ne s'arrêteront que lorsque l'Italie entière sera libre. »
La multitude répondit à cette allocution spontanée parles cris de Vive le roi! Vive t Italie! Vive Garibaldi! Vive Cavour!
Cependant, malgré ce brillant début, la Nation armée n'exista que quelques jours. Elle dut se dissoudre en présence du mauvais vouloir de ces mêmes hommes politiques qui avaient détourné la Société nationale de sa voie.
Ils s'obstinaient à voir une agression menaçante dans le nom seul de Nation armée. Notre héros prit encore une fois résolument son parti; il adressa à ses compatriotes cette nouvelle proclamation :
SUR GÂRIBALDI. 457
AUX ITALIEIVS!
« Appelé par quelques-uns de mes amis à concilier les fraclions du parti libéral, j'avais fondé dans ce but une société prtriotique, la Nation armie^ et j'en avais accepté la présidence.
(( Mais ce titre seul de Nation armie^ épouvantant tout ce qui est déloyal, corrupteur et tyrannique, nos modernes tartuffes, sortant de leur léthargie, ont crié sur nous : Anathème!
€ Le gouvernement du roi-chevalier a été importuné des clameurs de ces alarmistes, et, pour ne pas le compromettre, je me suis décidé à abandonner la charge dont on m'avait honoré.
« Avec le consentement unanime des sociétaires, je déclare dissoute la Nation amUe^ et j'invite tout Italien qui aime sa patrie à concourir, par sa souscription» à l'achat du million de fusils.
a Si, avec un million de fusils, l'Italie, en présence de l'étranger, n'était pas capable d'armer un million de soldats, il faudrait désespérer de l'humanité.
c Que l'Italie s'arme, et elle sera libre !
c Turin, k janvier 4 860, cinq heures du soir.
« G. Gabibaldi. »
A partir de ce moment jusqu'à l'expédition de Sicile^ un seul fait important est signalé dans la vie publique de rillustre général. Nous voulons parler deTannexion de la Savoie et plus particulièrement de celle de Nice à la France.
Quelles que fussent, pour Tindépendance de la Péninsule et pour sa future liberté d'action, les conséquences de cet événement, il n'en est pas moins vrai que le vainqueur de Côme et de Varèse ne put voir sans une amère douleur sa ville natale détachée du faisceau commun. Italien par dessus tout , il considérait Nice
comme le berceau de rémancipalion nationale dont il était Tardent promoteur. Du fond deTâme, il reportait avec enthousiasme sur cette cité chérie la plus grande part de sa propre gloire. N'était-ce pas là, en effet, qu'il avait appris pour la première fois à aimer lltalie de cet immense et saint amour qui faisait sa propre force ; là aussi qu'il avait appris à bégayer cette douce langue italienne, à se réjouir des joies de sa patrie et à souffrir de ses douleurs?
G est Tunique circonstance dans laquelle on ait pu Taccuser, non peut-être sans quelque raison, d'avoir cessé un instant d'aimer la France comme on aime une sœur aînée qui a concouru si vaillamment à Tœuvre de notre émancipation. H y a sans doute, dans les discours qu'il prononça alors, certaines paroles qui allaient au delà de sa pensée, dans ses écrits certaines phrases un peu vives qu'il ne répéterait pas bien certainement aujourd'hui. Mais qu'importe, après tout? Qui de nous peut répondre que, dans sa position, il aurait eu la force d'agir autrement?
S'il est de notre devoir de Français de considérer, Aon c<rmme des fautes, mais comme des erreurs jusqu'à un certain point pardonnables, ces protestations spontanées de l'illustre enfant de Nice, la moindre idée de Marne ne doit-elle pas s'effacer de notre esprit , à la pensée de ce que cet homme a dû souffrir alors, et de ce qu'il souffre probablement encore, en voyant, grâce à lui principalement, toutes les villes italiennes s'asseoir au banquet de l'unité, à la seule exception de celle qui fut son berceau? Car la Savoie, qui ne parle que frfto-
SUR GÀRIBALDI. 4S9
ç^s, n'avait pas cessé d'être française avant le jour de l'annexion.
Plaignons donc sincèrement le grand dtoyen de ce que le hasard la fait naître à Nice, ville italienne néofrançaise, quand toutes les cités dltalie auraient été si heureuses et si Gères de l'avoir pour enfant.
Aussi, qu'on se le rappelle , quel empressement n'y eut-il pas entre elles toutes, pour offrir dans leur sein, à l'illustre patriote, le droit de naturalisation I La première qui apparaît dans la lice est celle de Brescia.
Le général accepte avec transport la qualité de citoyen dont elle Thonore et adresse cette lettre à sa municipalité :
« Messieurs,
« S'il y aune ville italienne dont on puisse s'enorgueillir d'être citoyen, c'est assurément celle de Brescia.
c Pendant que la Péninsule entière se battait à Novare, Brescia ne s'occupait ni du nombre ni de la force de l'ennemi; elle n'achetait pas, par un lâche silence et par une coupable indifférence, une servile tranquillité.
« Les habitants de la fière cité de Spieri ne pouvaient pas plier raisonnablement le genou devant les usurpateurs, tandis que leurs frères arrosaient à flots de leur sang tant de champs d'honneur pour le salut de l'Italie.
€ Malheureusement le cri de la courageuse ville se perdit dans les vastes plaines qui l'entourent ! La classe modératrice étouffa l'élan généreux de sa population. Une seule voix répondit à l'appel généreux des patriotes brescians ; Camozzi fit retentir les vallées de sa voix tonnante, et accourut avec une poignée de montagnards au secours de l'héroïque cité.
a Oui, j'accepte avec gratitude le titre de citoyen que m'offre
cette chère ville! Italien et Niçois, qu'elle me permette seulement de ne renier jamais mon berceau et la tombe de ma mère!,., •s Croyez à l'affection de votre dévoué,
« Gabibaldi. »
Cette lettre était datée de Tîle de Caprera, où l'illustre patriote s'était retiré après bien des contrariétés successives. Il avait vu tourner contre lui toutes les mesures qu'il avait prises en dernier lieu pour provoquer et assurer l'indépendance des provinces italiennes qui gémissaient encore sous le joug. En proie à d'indignes calomnies, assailli de tous côtés par des hordes de lâches et de traîtres , il était resté le même et n'avait point faibli.
Mais un nouveau coup, un coup terrible lui était réservé.
Dans sa rapide campagne de 1859, il avait fait une de ces rencontres pleines d'imprévu, une de ces rencontres féeriques, dont TinQuence pèse sur toute une destinée. Une femme lui était apparue^ noble et belle. Elle lui avait donné de précieux renseignements. Il avait cru voir revivre en elle V héroïne de la Montagne noire^ et s'était senti embrasé, une fois encore, de cet amour sacré, mêlé de patriotisme, auquel il avait déjà cédé.
Des détails, que nous supposons peu authentiques, et qui sont dus certainement moins à des amis qu'à des ennemis de notre héros, ont été publiés dans le temps sur les cruelles désillusions qui suivirent cette rencontre. Nous croirions manquer à notre devoir d'historien consciencieux en consignant ici les diverses versions
SUR GÂRIBALDi. m
auxquelles elle donna naissance et qui se contredisent toutes. C'est une triste besogne que nous préférons laisser aux amateurs de scandale.
Depuis ces rudes épreuves, Garibaldi sembla avoir chassé de son esprit toute idée étrangère à sa tâche patriotique. Il avait besoin de repos, il se retira à Gaprera, cette île à jamais célèbre qu'il a fertilisée de ses mains.
Les sympathies ardentes de la Péninsule entière et des hommes de cœur de toutes les nations ne lui firent pas défaut dans cette retraite.
Nous croyons ne pouvoir mieux clore ce chapitre que par quelques lignes» dues à une femme d'esprit et de cœur, qui se trouvait à Nice au moment où il songeait à prendre sa retraite, après avoir donné sa démission de commandant en second de l'armée de l'Italie centrale :
« Nice s'éveille et s'émeut, s'écrie-t-elle... Qu'y at-il d'inusité ! Quel mobile presse et agite cette foule? où va-t-on? qui veut-on voir? et quel nom, courant de bouche en bouche, forme ce bruissement sympathique? C'est le héros légendaire de l'indépendance italienne, le condottiere de la liberté , c'est la peur du soldat sans peur de TAutriche, c'est l'espoir, c'est l'amitié du peuple, c'est Garibaldi! Que signifie sa présence inattendue, que signifie son brusque départ? Que dit-il ?.•• Il dépose sa glorieuse épée ! il retourne aux travaux rustiques I il quitte même la terre piémontaise ! . . . Lion dédaigneux, il abandonne aux renards le salut de la patrie !
a Tous s'en affligent ; quelques-uns même le bl&ment. n se décourage, dit-on ; il donne un exemple funeste ;
iG% MÉMOIRES AUTHENTIQUES
il manque à la vertu de patience^ plus nécessaire encorOi hélas I que le courage à la pauvre Italie.
(c Je ne sais ce que vous allez penser de ces reproches et comment, à Paris, Ton interprétera la retraite de Garibaldi. Quant à me», malgré les apparences J'avoue que je l'estime politique, et si même elle n'était, comme le veulent plusieurs, qu'un acte soudain, irréfléchi, du patriote indigné, je tiens que la réflexion la plus mûre ne l'aurait pu conseiller inieux dans T intérêt du pays , et dans Tintérét de sa gloire, qui est le bien du peuple.
((Quand ^'ouvrent les congrès, quapd les encriers s'iDmplissent , quand les plus fins renards de la diplomatie s'assemblent autour d'un tapis vert pour écrire d'une plume d'aigle, d'oie, de vautour ou de corbeau, les sentences qui décident du sort des nations, faudrat-il que l'homme de guerre et d'épée, Théroïque aventurier reste immobile et mue);, l'arme au bras et comme en faction à la porte des conseils? Faudra-t-il, lui qui ne sait rien des cours, qu'il étudie le langage diplomatique, et qu'il transmette à ses volontaires les considérants des protocoles? En vérité, ce n'est pas là son affaire ; c'est à une autre besogne qu'il a été convié. On lui a dit : « Viens nous aider à déchirer les traités injustes ! » On ne lui a pas dit : « Viens apprendre comment on fait des traités impossibles! »
« Imposibles, c'est la persuasion de Garibaldi et do tous ceux qui connaissent, comme lui, la prodigieuse unanimité de l'opinion publique dans ce pays. »
Éloignant do notre récit tous les faits apocryphes, inventés ou arrangés pour les besoins d'une cause per-
SUR GÂRIBALDI. 463
due, que ne pouvons-nous rayer d'un Irait do plume, de la vie de noire héros, les désillusions et les malheurs auxquels il fut en butte, et appliquer exclusivement à sa retraite, qui ne fut pas heureusement définitive, ces lignes brillantes du remarquable écrivain qui signe Daniel Stem?
Nous voici arrivé à la fin de la première partie de notre tâche.
Garibaldi s'est retiré dans son tle de Caprera, où il a repris la charrue, et où il s'occupe de l'éducation de ses enfants.
Il est là j avec son fils atné , jeune homme ardent, courageux, qui Ta suivi dans la campagne de 1859.
Il est là, avec son jeune fils, auquel il donne l'instruction élémentaire préparatoire à la marine.
Il est là, avec sa fille, belle et robuste enfant, dont il fait une ménagère, et qu'à chaque instant il entretient de sa chère mère défunte.
Du jour au lendemain il s'est transformé ; mais il est prêt à se transformer encore.
A Caprera, Garibaldi est un agriculteur aisé, s'occupant de perfectionnements, de découvertes, slngéniant à trouver des améliorations à la condition précaire des populations agricoles.
C'est de ces nobles occupations qu'il est détourné par un événement qui doit changer la face de l'Italie. Lasse de plusieurs siècles d*opression, et toute saignante encore de ses plaies nouvelles , la Sicile a défié ses tyrans.
Ceux-ci ont noyé dans le sang la révolution naissante.
Mais, écrasée au sein des villes, elle a rallié ses débris dans les montagnes » où ^ si elle est inattaquable par les armes, elle sera réduite par la famine.
Réduite au désespoir, elle pousse un cri de détresse dont retentit l'Italie entière.
Les échos de Gaprera ont répété ce cri.
La résolution de Garibaldi est bientôt prise. Il s'embarque pour Gênes où nous allons le retrouver, organisant une petite armée et préparant sa descente en Sicile.
Cette seconde partie de l'existence de notre héros, cette période brillante, inouie, qui n a pas encore dit son dernier mot , est certainement la plus merveilleuse épopée dont Thistoire gardera le souvenir.
Nous en suivrons consciencieusement, scrupuleusement les admirables péripéties.
Gomme pour la justifier , nous raconterons au prix de quelles souffrances, de quels efforts, de quels malheurs le peuple du royaume de Naples a mérité et conquis son indépendance actuelle, et cela daiis notre siècle , après qu'un prince chevaleresque , un guerriei* français élevé à l'école du grand Napoléon, lui eut ap* pris à jouir des droits de nations libres.
Peut-être qu'après ce récit notre tâche ne sera pas encore accomplie.
Garibaldi ne l'a-l^il pas dit dans une foule de circonstances :
« Je ne déposerai pas définitivement les armes tant qu'il restera un pouce de terre italienne à délivrer! »
Avant de commencer notre second livre^ terminons le premier par quelques réflexions que nous inspire la situation de la Péninsule au moment où nous laissons notre héros.
Il a été longtemps de mode, à notre époque, de calomnier cette terre malheureuse. Nos compatriotes ont fait leur partie dans ce concert unanime» si injuste, si peu généreux.
Qu'on ne l'oublie pas, l'Italie, durant longues années, a été un théâtre de luttes incessantes pour les âouvetains de l'Europe. Ëtrangères à ces rivalités gigantesques, elle a fini par être considérée par les partie? belligérantes comme un pays conquis, sans que jamais les peuples aient pris part à leurs conflits.
Toujours déchirée de la sorte par des puissances infiniment plus fortes qu'elle, alors que depuis dix siècles la donation de Charlemagne Tavait dépouillée de son homogénéité, il lui était impossible d'imposer silence aux combatants étrangers, et de leur demander à être enfin quelque chose chez elle.
La France, nous objectera-tH)n sans doute , a bien eu sa Jeanne d'Arc aux jours de l'invasion ! Qui. Mais auparavant elle était une, et l'Italie se débattait morcelée.
1815 vint replonger la Péninsule dans cette siluation fausse. Sa nouvelle division fut même, peut-être, plus antipathique aux sentiments nationaux que toutes les anciennes.
Les alliances que les princes étrangers régnant dans son sein avaient contractées avec la maison d'Autriche étaient un obstacle qui semblait invincible à la manifestation de ses vœux. Et cependant, jamais époque ne fut aussi féconde en tentatives insurrectionnelles; jamais pays ne fut le théâtre d'autant d'efforts pour conquérir une indépendance que beaucoup croyaient perdue sans retour.
Sans cesse noyée dans des fleuves de sang, la révolution italienne surnageait sans cesse. Semblable à l'hydre de LernCy chaque tête abattue renaissait plus terrible et plus menaçante.
La lutte dura jusqu'en 1848; Finsurrection', toujours vaincue, toujours invincible, se fit alors légion. Charles-Albert, un prince, un fils de princes, lui dit : Je serai ton premier soldat I Mais, vaincu à Gustozza et à Novarre, il l'entraîna dans sa défaite, et Venise tomba*
Cependant, l'Italie n'était pas morte, elle recommença sourdement sa lutte héroïque. La persécution, de son côté, poursuivait l'œuvre de vengeance des trônes un instant ébranlés.
La Péninsule aurait eu, peut-être, le même sort en 1859 qu'en 1848, si un fait unique dans l'histoire n'était venu tout à coup frapper de stupéfaction les oppresseurs et glacer le bras de leurs bourreaux.
Ce fait, sans précédents, c'était l'alliance ouverte^ l'alliance intime d'un peuple et d'un roi.
Le peuple, c'était Garibaldi et les hommes que son renom groupait autour de son épée.
Le roi, c'était Victor-Emmanuel , à qui sa loyauté chevaleresque et l'habileté de sa politique avaient valu le concours de la France.
On n'oubliera jamais quels ont été les immenses résultats de cette triple alliance.
Mais, de plus grands encore ont été obtenus par ce sublime aventurier qui, résumant en sa personne l'Italie entière, à Côme et à Varèse^ a conquis le droit de dire à chacun : Lève-toi et sois un homme !
Gomment la Péninsule en masse n'aurait-elle pas répondu avec enthousiasme à ce cri de son admirable enfant? Gomment un tel héros, frappant du pied la terre natale, n'en eût-il pas fait surgir des milliers de héros ?
Garibaldi , fort de cette immense sympathie populaire, a marché en avant sans s'inquiéter de ce que pouvait penser et dire l'Europe.
Avec un pareil défenseur l'Italie est grande, parcequ'elle est sage. Elle est grande, parce que dans son sein la révolution n'est pas l'anarchie ; parce que la guerre n'est pas le carnage; parce que la conquête est rémandpation.
Lui aussi est grand comme sa patrie régénérée, grand comme l'idée qu'il représente^ grand de toute la grandeur de ces hommes intrépides qu'enfante sa voix, qui l'entourent chaque fois qu'il faut combattre, et qui
meurent sqns regret, avec bonheur même, en r^4D^îrant à leur tête.
Aux yeux de la postérité» sa gloire sera incontestable, inouie, comme ce^le de son roi, comme celle du ministre de ce roi, parce que l'histoire, fauchant autour de ces trois admirables figures toutes les v^nes rumeur^ contemporaines qui ne vivent qu'un instant, les présentera à l'admiration des peuples à venir daus tput leur éclat, dans toute leur majestueuse simplicité.
(It quand elle dira au monde stupéfait quel fut le rôle de Garibaldi dans cette immense lutte ; tous ceux qui en liront les détails pourront s'écrier :
Il avait raison, notre héros, de répéter sans ceç^e : « Noril Non! ^.Italie n'est pas la te^ib^ nps morts! »
La mort a enlevé i'Uiiutre historien auquel avait été eonHée la tâeha glorieuse de raconter la vie et les exploits de Joseph jGaribaldi, au moment même où il faisait le récit de la fm tragique d'Annita, la compagne du célèbre condottiere.
Appelé à continuer r<Buvre de Camille Leypadier, nous nous pommes efibrcés de ne pas démériter de Taccueil que le pubjic avait fait à qptre devancier, en nous livrant aux recherches les plus consciencieuses sur les exploita et les actes du héros d^ l'Italie moderne.
Nous avons été guidé dans ce travail , moins par notre expérience que par notre vive sympathie pour la sainte cause' de Tindépendance ilalieone.
Paris, octobre 1860.
AvrfLSD d'AUNAY.