‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 67 sur 74 · DIFFICULTÉS AVEC CAPO D ISTRIA ET AUTRES EVENEMENTS · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS AVEC CAPO D ISTRIA ET AUTRES EVENEMENTS

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES DE METTERKICH, ÉCRITES DU 5 JANVIER AU 25 AOUT 1822.

558. Puissance de l'habitude. — Opinion d'un professeur. — 559. Réflexions sur lo carnaval de Vienne. — 560. Néniifjence de Capo d'Istria. — 561. Souvenir de la mort de Louis XVI. — L'Empereur Alexandre désire avoir une entrevue avec Metternicb. — Intention de rappeler Golowkin. — 562. Discussion entre le général Foy et le comte de Gastelbajac. — Royer-Collard.

— Portrnit de îNIetternicli. — 563. Psyché et l'Amour, par Canova. — 564. Lutte entre Capo d'Istria et Metternicb. — 565. On veut faire de Capo d'Istria un Roi de Grèce. — Demande d'un faiseur de constitutions pour Ali-Pacba. — 566. Envoi de Talistscheff à Vienne. — 567. Arrivée de ce diplomate. — 568. État confus des affaires. — 569. ^négociations avec Tatistscbeff. — 570. Élat de la question grecque. — 571. Tactique de Capo d'Istria. — 572. Statu cjuo. — 573. L'opéra italien à Vienne.

— 574. Interruptions. — 575. Le mucus primitif d'Oken. — 576. Départ de Tatistscbeff. — 577. Neumann décoré. — 578. Toujours cinq expéditions à la fois. — Des séductions politiques , de Lourdoueix. — 579. L'armée européenne. — 580. Cbarme de la situation actuelle. — 581. Londonderry.

— 582. Incertitude de l'arrivée du Roi d'Angleterre à Vienne. — Le moment décisif est imminent. — 583. Jour de naissance. — 584. Le nœud gordien pourra-t-il être tranché? — 585. L'attente des résultats. — Parties de campagne. — 586. Les Turcs. — Lutte dans l'intérieur du cabinet YVL^s,e. — Banqueroute morale. — 587. Gain de cause. — Impressions de Londonderry et de Capo d'Istria. — 588. Arrivée de Tatistscheff. — 589. Congrès probable. — 590. Entre Baden et Vienne. — 591 et 592. Tatistscheff et Capo d'Istria. — 593. L'Empereur François à Baden. — Attente irritante. — 594. Fin de la cure d'eaux. — 595. Le règne de Capo d'Istria est passé. — 596. L'opéra allemand. — 597. L'Empereur Alexandre viendra, Capo d'Istria ne viendra pas. — Lettre d'adieux écrite par ce dernier à Golowkin. — 598. L'ouvrage d'O'Meara. — Portrait de Napoléon.

— 599. Continuation de la lecture d'O'Meara. — 600. Suicide de Londonderry. — 601. Détails sur cet événement. — 602. Détails transmis par Stewart. — Désir de voir arriver Wellington.

Vienne , le 5 janvier 1822.

558. L'habitude a une telle force et une telle puissance, qu'elle fait trouver du goût même à des privations. Je comprends fort bien qu'un prisonnier auquel on rend la liberté

nii iic.tii.i i.s Avi.<; (AiM) nisiiiiA, i i <:. (iHij). 529

npies une capliviltî <ltî vingt ans, éprouve des sensations désn- {jréal»l<'s dans l<* monde cxlériciu', rpiand il n'entend plus le Itrull de s(>s cliaines.

Il est éloiinant cond)ien il laul |)en de chose pour a{;ir ; cela vient (ont seul, la volonté et la mémoire sont tout. Mais c'est précisc'nient pour cela qu'il y a si peu de }jens(|ui sachent agir. Si le puhlic trouve tout grand et di(ii(ile, cela tient à la tournure d'esprit du grand nomhrc. Les uns le croient de honne foi, les autres ne veulent (jue le faire croire, afin de se ménager une excuse en cas d'insuccès; les uns comme les autres se remuent et mettent de grandes machines en mouvement; mais de grandes machines sont toujours des ohjels incommodes et gênants par h^ur poids. Il n'y a en toute chose qu'un point essentiel ; tout le reste est accessoire. Qu'où marche donc droit à la chose à faire, qu'on la prenne en quelque sorte corps à corps, qu'on la hrise ou qu'on s'en serve suivant qu'on en a besoin, et Ténorme échafaudage aura disparu comme la fumée. Mais c'est précisément ce que la plupart des gens ne font pas; ils commencent par prendre peur ou par ne pas faire grand cas de l'objet; puis ils embrassent trop de choses à la fois, ce qui fait qu'ils s'enfoncent dans le bourbier ou qu'ils se font écraser. Que dirai-je donc de Capo d'Istria?

Il me souvient d'avoir dit à un de mes professeurs, alors que j'avais dix-sept ans : « Savez-vous ce que je pense du monde ? Les lois qui le régissent sont diamétralement opposées aux lois de l'optique ; dans le monde, plus on se rapproche des objets, plus ils deviennent petits. » Mon professeur ne me laissa pas développer plus amplement ma thèse et fut pris d'une sainte colère. « Mon ami, me répondit-il, vous parlez là le langage d'un jeune homme inexpérimenté; avec de pareils principes, vous n'arriverez jamais à rien et vous ferez toujours fausse route. »

11 janvier.

5S9. Le bal qui a eu lieu à la Cour il y^ a deux jours m'a fourni une nouvelle occasion de faire au sujet du carnaval de Vienne des réflexions très-philosophiques, mais peu amusantes.

Voilà environ deux cents personnes des deux sexes qui se tiennent étroitement enlacées et qui tourbillonnent sans discontinuer depuis le jour des Rois jusqu'au mercredi des Cendres, de sorte que, dans cet espace de temps, un couple bien dispos fait ses quatre cents lieues à force de tourner, tandis qu'un couple moins agile n'en fera peut-être que deux cents. Quand enfin on est arrivé au mercredi des Gendres, et que les danseurs se quittent, ils n'en reviennent pas de se retrouver exactement à leur point de départ. Chez nous, à Vienne, il n'y a du reste que les corps qui tournent ; les tètes sont moins sujettes à tourner, et il nest pas rare du tout qu'à l'époque du Carême les mères soient obligées de faire une douloureuse expérience : c'est que tel ou tel de ces valseurs infatigables, que l'œil maternel couvait avec un intérêt tout particulier, ne tenait sa jeune danseuse si étroitement enlacée que pour être plus sûr d'arriver à faire les quatre cents ou deux cents lieues eu question. Comme je ne fais moi-même tourner personne, et que j'assiste avec un calme parfait à tout ce manège, je vois s'approcher le Carême sans craindre aucune désillusion. Cela ne m'empêche pas de trouver fatigant le carnaval, ce temps de liesse, bien que je ne me serve de mes jambes que pour marcher, car rien n'est plus insupportable pour moi qu'un bal, où l'on ne trouve pas un coin pour causer à son aise. Et voilà mon sort aux fêtes auxquelles je suis condamné à assister. Je m'ennuie et je me sauve. Ce n'est vraiment pas la peine de mettre en mouvement tout un orchestre pour aboutir à un pareil résultat. Il n'y a rien de plus terrible que le mouvement sans but et le bruit sans intérêt. A présent. Vienne est toute remplie de mouvement et de bruit de ce genre. Quelque temps après le bal, je ne parle plus qu'en cadence et je partage mes phrases en huit péiiodes, exactement comme les airs de danse qui se composent invariablement de huit mesures.

21 janvier.

S60. Le premier ministre de l'Empereur de Russie nous fait encore une fois attendre ses résolutions. Quelle confusion

Diincin. ri'.s avi.c. <;aP(» disiiiia. i/k;. (is'j). r>'ii

d'idée-. ! (Juc (le mal lu; t'ail-irpas par sa manière de pioeéder! Comme il a^itc les esprits! Goiiinic il verso de Tliuile sur le feu et gâte la situation ! Depuis que le monde existe, on n'a jamais vu son pareil, et pomlant il finira ("omme tous cenxrpii l'ont préct'dé, mais «pii n«; sont pas, à beaucoup prè-^, all»-^ aussi loin que lui. Mais cette fin, qui est le plus sùv moyen de jjuérir des maux profondément enracines, ne vienilra-t-ellc pas trop tard? I']t avant lYMiminalion de ce rêveur, n'aurat-onpas à rejjretter bien des maux irréparables? Si la difjne ne s'est pas encore rom[)ue, cela ne peut s'expliquer que j)ar le calme que l'JMiipcreur Alexandre apporte aux affaires ; mais ce calme suftira-t-il toujours pour l'empêcher de s écrouler?

Il y a vingt-neuf ans aujourd'hui que Louis XVI a été {jnillotiné. Quand je songe à l'intérêt que tout mon être prenait alors déjà aux affaires du monde, je me figure que j'ai cent ans.

23 janvier.

o61. J'ai reçu aujourd'hui de très-intéressantes nouvelles de Saint-Pétersbourg. Comprenne qui pourra la nature de mes relations avec l'Empereur Alexandre. Il ne suffit pas de lire, il faut encore savoir. Ce qui touche à la santé et à la maladie ne peut ni s'écrire ni se lire; pour juger de l'une et de l'autre, il faut les constater par soi-même et les suivre. L'Empereur Alexandre aurait désiré me voir venir auprès de lui; mais cela est absolument impossible ! Il ne me demande que quelques instants, mais je n'en ai pas un seul dont je puisse disposer. Le Czar meurt d'envie de se débarrasser de toute l'affaire et d'en finir avec sa boutique. L'un et l'autre sont extrêmement faciles; et je crois, en effet, qu'il nous suffirait d'un tête-à-tête de quelques jours pour atteindre ce but. Mais à présent il m'est impossible de trouver ces quelques moments de loisir. Le Czar fait l'objection suivante : Commentvous a-t-il donc été possible d'aller voir le Roi d'Angleterre? Un enfant répondrait à cette question; mais de tous les enfants du monde l'Empereur Alexandre est le plus enfant.

532 nECUElL DE DOCIMENTS (1818-1822).

Le pauvre petit Nesselrode veut m'envoyer à Vienne Strogonow à la place de Golowkin ; il croit qu'un homme aimable serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal! Pour le tirer de son erreur, je lui ai écrit la phrase suivante : « Je vous aime depuis seize ans, je vous estime, vous possédez ma confiance ; quand nous nous rencontrons, nous ne pouvons plus nous quitter ; je vous crois et je vous comprends. Eh bien ! étesvous aimable? Pas le moins du monde, et jamais, du reste, vous n'avez prétendu l'être. Aussi je vous prie de ne pas me mettre en contradiction avec moi-même. » Je ne sais pas si cette phrase est aimable ; je crains presque qu'elle ne le soit pas, mais elle est l'expression de la vérité même.

9 février.

o62. Non, rien n'est plus scandaleux que les débats actuels à la Chambre française ; quelles singulières questions l'on y soulève! C'est vraiment une discussion extraordinaire que celle du 28 janvier, entre le général Foy et le comte de Castelbajac, à propos de la fidélité: il était réservé aux Français de prouver qu'il y a deux espèces différentes de fidélité. Les hommes de la Révolution rattachent l'idée de la fidélité au lieu, tandis que les royalistes la rattachent à la personne. Ce sont les derniers qui ont raison; car je crois pouvoir affirmer que le général Foy ferait Xunpas du lit, mais de la personne, l'objet de sa fidélité; autrement, une personne légère serait fidèle pourvu ([u'elle se couchât toujours dans le même lit.

Comment peut-on s'engager dans des discussions aussi absurdes que celle-là! et quand on a la bonne fortune de rencontrer un adversaire assez maladroit pour soulever une question de ce genre, comment ne le foudroie-t-on pas par une mauvaise plaisanterie? Quelle bonne réponse Castelbajac aurait pu faire au général ci-devant bonapartiste! Il n'aurait eu qu'à répéter le compliment adressé par Napoléon à M. de Ségur lorsqu'après son retour de file d'Elbe il le renconti'a aux Tuilcri( s. M. (le Ségur l'assurait de son inaltérable fidélité. «Il y a ('eux boiîcs (le fidélité, répliqua N;ipoléon, celle des chiens et

011 ricn/n'.s avic capo d isthia, ktc. (1822). 533

celle (les cluils. Vous, messieurs, vousavez la lîdélité descliats, qui ne (|ui(lont jamais la maison. »

A. la place de Castelhajac, j'aurais demande au {jénéral Foy s'il trouvait le {jénéial liertrand (idéle ou ill(id('I(^

Un des plus tristes coryphées du paiti duclriiiaire, iloyer- Collard, annonce* à I nniviMs (pic les lilx-iics piil)li(jnes sont « des résistances " ; quant à moi, je* crois que les libertés publiques sont la sauti'/ la santé est une chose hien plus pc^silive que la lutte contre la mort, (|ui est une puissance négative; il n'y a que les maladies qui soient, pour ainsi dire, des résistances, et c'est précisément pour cela qu'elles ne sont ni la santé ni la mort. I)'a])rès M. Royer-Collard, l'Etat orf^anisé serait parvenu au dernier dejjré de la perfection, si la maladie était la hase de son existence. J'avais cru jusqu'ici que le meilleur régime, c'était la satité; or W se trouve que je ne suis qu'un obscurantiste ou unCou. Toutes cesabsurdités, se produisant dans un endroit qui se regarde comme un aréopage, m'irritent et me désespèrent. Hien n'ébranle mon àme autant que Tespril faux et ses conséquences, c'est-à-dire l'impudence, la vanité, la jactance, l'absence de scrupules et les sottises débitées avec aplomb. Capo d'Istria trouve certainement que Royer-CoIlard est un profond penseur. Je suis tellement convaincu qu'il me prend pour un imbécile, que je trouve dans ce sentiment une véritable consolation ; c'est du reste la seule que je puisse attendre de lui. Le jour où il croira que j'ai raison, j(* me lâterai des deux mains pour m'assurer que j'ai toute ma tète. J'ai fait faire le portrait de ma tête, il me paraît très-bien réussi. J'ai donné l'original à ma mère; je le fais copier à présent. Les ouvriers d'ici sont bien lents! Il n'y a pas moyen de les faire aller plus vite; car quand on les presse, ils vous punissent en travaillant mal.

10 février.

565. Je viens de recevoir un groupe en marbre de Canova ; je l'ai fait mettre dans mon pavillon. C4'est une œuvre d'art charmante, qui ne me donne qu'un souci : je ne sais ce qu'en diront les gens candides et les gens pudibonds. Les premiers ne

diront probablement rien; les autres n'en diront que trop. Dans le principe , ce joli travail a été exécuté par Canova pour la Malmaison, et je crois que l'Empereur de Russie l'a acbeté. Je l'ai fait copier par Canova lui-même. C'est une des créations les plus délicates et les plus voluptueuses de l'artiste. Sous sa main, le marbre est devenu l'Amour et la Grâce en personne. Le groupe représente le premier baiser donné par l'Amour à Psyché. Les deux enfants s'acquittent de cette besogne comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose. Les jours où je recevrai la visite de gens candides, je serai sans doute obligé de couvrir l'Amour d'une robe de chambre et de faire disparaître Psyché sous une couverture ; sauf ces occasions-là, je pourrai leur laisser leur divine nudité. Si ces charmantes créatures ne pesaient pas vingt-trois quintaux, je les aurais fait mettre sur des roulettes; mais, telles qu'elles sont, il faut qu'elles restent immobiles, et, par suite, fidèles comme les chats et comme le général Foy. Avec cela , je suis heureux de voir qu'en dépit de ses ailes, l'Amour ne peut plus quitter ma maison. Ces ailes sont un véritable chefd'œuvre. A Rome, il y a un artiste qui ne fait que des ailes; les premiers sculpteurs font faire les ailes par lui; c'est qu'il traite le marbre avec une délicatesse incroyable.

22 février.

S64. Le fameux courrier de Saint-Pétersbourg est arrivé. 11 ne le cède en rien à ceux qui l'ont précédé : il ne m'apporte que des phrases insensées, équivoques, compromettantes pour celui qui les a écrites, ne répondant pas aux faits, offrant la contradiction la plus flagrante avec ce qui saute aux yeux, pleines de nonsense et mal rédigées. Aussi le dernier résultat de ce bavardage est-il rien. Gomme je l'ai toujours dit, ce «i rien » n'est pas la guerre ; car la guerre est quelque chose. On n'a pas besoin de se casser la tète pour comprendre cela, et comme, en fin de compte, j'aurai raison, je trouve dans cette conviction un vrai dédommagement aux mille ennuis qu'il me faut subir.

DIFFICULTKS AVKC CAl'O DISTIIIA, KTC. (1822). 535

Ma réponse t-oiisislcia à ne pas répondre, cl de toutes les l'épouses c'est la plus «•aléjjoritjiie. I*^ii celli.' ocu-uiretice coinino en tant d'autres, il laul ^\uv les laits parlent ({'(îux-niémes, et ce sont eux (|ui linissent presque toujours par avoir raison tout autrement (jue de sim|)les mots. L'abus des mots est un malheur de notre temps. L'esprit liumain ne se [)crfcctionnera jamais au point d(^ parvenir h élever une cabane au moyen de simples mois, et les phrases les plii-> éloquentes ne sufliront jamais pour ])roléj;ei" (juelqu'un contre la pluie, voulût-on même se rél'u{;ier sous inie thèse. Capo d'Islria lui-même serait trempé jusqu'aux os, j'en réponds. La lutte entre Capo d'Istria et moi ressemble à celle qui aurait lieu entre une puissance positive et une puissance négative. Deux puissances de même nature se seraient fondues l'une dans l'autre ; mais, dans notre situation , aucun des deux ne peut triompher avant que l'un des adversaires soit usé par le frottement. Pour moi , je ne me sens pas encore diminuer de poids et de volume ; mais que de patience ne me faut-il pas pour me maintenir !

3 mars.

365. Un des incidents comiques du temps actuel, c'est ce qui est arrivé à l'Empereur François. Sous la désignation vague : k De la part d'un ami », il a reçu une lettre dans laquelle on le prie de proposer Capo d'Istria comme Roi de Grèce. Capo d'Istria n'est personnellement pour rien dans l'affaire, j'en suis convaincu, attendu qu'il ne songe qu'à la République. Toutefois, cette démarche absurde semble indiquer l'intervention des amis de cet homme d'Etat. Du reste, je voterais dans tous les cas pour son élévation au trône ; car partout il serait mieux à sa place que là où il est.

Je me rappelle en ce moment une affaire singulière dont j'aurais dû m'occuper il y a quelque temps déjà. Quand Ali-Pacha se vit réduit à la possession de la seule ville de Janina, et qu'il avait à craindre, d'un jour à l'autre, de voir mal finir sa révolte contre la Porte, il m'expédia un homme de confiance avec une lettre dans laquelle il me priait, après m'avoir adressé quelques

r.36 RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).

éloges pompeux, de vouloir bien lui envoyer un faiseur de constitutions. Exclusivement occupé du bonheur de ses sujets, il avait appris, disait-il, que la plus sûre garantie du salut public consistait dans l'octroi d'une constitution ; il en était bien convaincu, mais ne savait pas au juste ce que c'était qu'une constitution ; aussi me priait-il de lui désigner quelqu'un qui fût expert dans cette matière. Je remis à l'homme de confiance , qui était un marchand albanais absolument inculte, ma réponse au pacha : elle contenait en peu de mots l'assurance que je n'avais pas de faiseur de constitutions à ma disposition ; comme Ali-Pacha reconnaissait lui-même son ignorance en matière de constitution, je le priais, pour lui témoigner ma reconnaissance pour la confiance qu'il avait en moi, d'accepter, comme étant l'expression de ma conviction intime, le conseil suivant : savoir, que la meilleure constitution pour le pachalik serait la soumission à la Porte.

Janina avait succombé avant que l'envoyé du pacha fût retourné dans cette ville*.

5 mars.

S66. Elle vient d'éclater, la bombe chargée de coton.

J'ai reçu aujourd'hui de Lebzeltern un courrier qui m'annonce l'arrivée de Tatistscheff.

Comme on ne sait que dire, comme on a vidé tout son magasin d'insanités, on voudrait s'arranger. On a choisi l'homme qu'on avait justement sous la main, par la simple raison qu'en Russie il n'y a rien d'aussi rare qu'un homme. Les lignes que l'Empereur Alexandre m'a adressées directement ne me laissent rien à souhaiter. Ma dépêche du 28 janvier à Lebzeltern** a fait éclater la culasse du canon. Assurément elle avait été rédigée en vue de ce résultat, et le moment, comme on le voit, n'avait pas été mal choisi.

* On sait qu'Ali, pacha de Janina, qui s'était rendu quelques jours auparavant à Kurschid-Pacba, fut égorgé le ."> février 1822, et que sa tète fut envoyée à Constantinople, ce qui provoqua dans cette ville des transports de joie extraordinaires, (Note de l'Editent;)

** Voir le n» 615. (Note de l'Éditeur.)

Diri ICDI/I r.S AVKC (APO DISrHIA. I.IC. (I82'2). UM

A |)ri'->ciil le < i>ii|t \;i partir. Miiis aussi est-il grand tcnij)» (ju'il parle. Daii-. (|iicll(' siliialioii sr troiivi? aiijoiinriiiii l'I-'inj)creur Alexaiulre ! Depuis (jue le monde existe, on n'a jamais rien vu qui pût se comparer h sa manière d'agir, et l'on ne vieillit jamais assez j)Our ne pas voir des choses que l'imagination la plus hardie a peine à se figurer.

6 mars.

i)67. Tatistscheffest arrivé. Je l'ai vu, et j'espère que Capo d'Islria aura définitivement tort. Il a tort devant Dieu, mais il aura aussi tort devant les hommes*.

8 mars.

S68. Me voilà aux prises avec TatistschefF. Le brave homme se tord comme une anguille. Heureusement je suis un vieux pécheur.

Depuis la chute de Carthage, jamais affaire n'a été menée comme celle-ci. Chose bizarre, on en est encore toujours à se demander qui l'on veut tromper, qui 1 on veut perdre ou qui l'on veut servir, ce que l'on veut faire ou ne pas faire. Un aréopage composé des hommes les plus honnêtes, les plus intelligents et les plus justes de tous les temps, en serait réduit à se perdre en vaines hypothèses à cet égard. Au milieu de tout cela, j ai la conscience de ne pas me tromper et de déterminer exactement ce qui semble indéterminable.

En tout cas, je n'embrouillerai pas davantage les choses; j'ai plutôt l'assurance que je résoudrai plus d un problème.

Fera-t-on quelque chose, oui ou non? Tout est dans

ces mots si courts. Je ne connais pas de plus joli mot que le petit oui français; je le préfère au la allemand, qui force d ouvrir une si grande bouche.

* Voir Mission de Tatistscteff à Vienne , n<" 616-621. {Note de C Editeur.)

11 mars.

369. Je travaille à expédier des courriers; je veux expliquer à ces messieurs la position que j'ai prise. Je la trouve bonne, et si toutes mes prévisions ne me trompent pas, je mènerai Taffaire à bonne fin.

Celui qui pourrait épier mes entretiens avec Tatistsclieff ne verrait que deux alternatives possibles : ou bien l'on veut me jouer, ou bien Ton ignore absolument dans le pays de mon interlocuteur ce qu'on veut ou ce qu'on peut. La première supposition serait trop niaise pour pouvoir être admise ; la seconde s'accorde si bien avec la connaissance que j'ai du pays, que je puis sans hésitation la considérer comme exacte.

Tatistscheff doit penser que je suis sensible aux flagorneries , car il s'évertue à me donner de l'encensoir par le nez. Mais quand on en est au point où j'en suis, on a le nez cuirassé.

570. J'ai passé deux jours à lutter contre la tempête. En Grèce, on commence à devenir furieux. Les Grecs et les Russes sont les uns vis-à-vis des autres dans la situation qu'un certain gentilhomme gascon a caractérisée par ces mois : « Si tu avances , je recule ; mais prends garde ; si tu recules, j'avance à mon tour! » Voilà où en sont les choses, grâce au chef du Cabinet russe.

Bien que cette histoire ne doive pas tourner au tragique , elle ne laisse pas de me tourmenter. Les méchantes affaires m'occupent jour et nuit, tandis qu'il ne me faut qu'un instant pour en finir avec les bonnes. Or Capo d'Istria et un instant, cela ne va pas de pair. Si je voulais relire tout ce que j'ai écrit pendant les dix dernières années , il me faudrait certainement plus de quatre ans.

nin i(;ri/n':s avf.c capo disthia, r.ic. (is22). r>rjo

27 mars.

571. Capo cristiia passe sa vie h vouloir me meUre de côté. Après (|in>I(|ii(>s mois perdus pour le repos du moude, l'I-'mpeieur Alexandre* no prend la tête à deux mnins et vient se planter devant moi en me priant de lui remettre de l'ordre dans ses pensées. l"!t c'est ce qui arrive encore aujourd'luii. Capo d'Istria est Tliomme du monde qui s'entend le mieux à embrouiller une affaire ; or l'affaire d'aujourd'hui est emmêlée à tel point que l'i^mpereur Alexandre ne peut plus ni avancer ni reculer. Depuis le mois de juin, j'ai prévu le cas; j'ai vu de même venir le jour où il me présenterait encore une fois sa tèleà remettre en bon état. Il faut donc que je recommence aujourd'hui le travail dont j'ai à me charger chaque fois que surgit une grosse question. 2 ouïe lajjaii-e ne commence vraiment qu'aujourd'hui. Capo d'Istria commet, comme certains écrivains, la grande faute de faire une préface interminable avant d'entrer dans le véritable sujet. II s'ensuit que le lecteur attend quelque chose qu'il ne trouve pas dans l'ouvrage, et quand il est arrivé à la fin du livre , il se demande à quoi la préface a bien pu servir.

Assurément l'Empereur Alexandre est entêté, mais on ne doit pas oublier que son entêtement est partagé parla grande masse.

S72. Les choses en sont au même point qu'il y a neuf mois. — A l'heure qu'il est, Tatistscheffesten quelque sorte transparent pour moi. Je sais tout ce qu'ily a dans cet homme. ^Malheureusement je trouve beaucoup de places vides que le brave homme croit bien remplies. Si l'on a voulu jouer au plus fin avec moi, on s'est trompé. Mais tel n'a pas été le cas. L'Empereur Alexandre a voulu se retrouver dans le labyrinthe, et il a demandé un fil conducteur à sa vieille Ariane.

8 avril.

575. Quel bon épisode dans ma vie que l'opéra italien, que j'ai enfin réussi à implanter ici! C'est une grande et réelle vie* loire que j ai remportée.

J'ai assisté à une répétition de Zelmîra. Tout y est bon, la musique et les chanteurs. David est passé maître dans son genre : il réunit tout ; il a une belle voix de ténor avec des notes profondes et des notes élevées, si bien qu'on serait tenté de croire que, d'une part, il a toute la puissance de la virilité, et que, d'autre part, il n'a plus rien de viril. Il donne sans effort Vut de poitrine et descend de même jusqu'aux notes les plus profondes. Sa méthode est incomparable, son jeu est parfait ; en un mot, il ne laisse rien à désirer, et il y a dans ce monde peu de choses dont j'oserais en dire autant.

En avril, mai, juin et juillet, nous entendrons Zelmira, Corradino, Mose, Elisabetta de Rossini, un petit opéra-bouffe de Generali, et Gahriella di Vergy de Carafa. La troupe sis compose de madame Colbrand, aujourd'hui madame Rossini; d'une charmante chanteuse, madame Ekerlin, qui porte un nom allemand; de madame Mombelli, de David, de Nazzari, de Botticelli, d'Ambrogi, dont l'un est meilleur que l'autre, à l'exception de David, qui les surpasse tous. A la tête se trouve Rossini lui-môme, avec un orchestre et des chœurs qui lui valent l'admiration de tous. On comprend qu'un mélomane comme moi soit dans le ravissement. Ce sont là des moments où des rayons de soleil pénètrent dans l'obscurité de mon cachot; c'est là tout à fait l'impression que j'éprouve.

574. Mon cabinet de travail continue de ressembler à un quartier général. Chaque instant m'amène un nouvel interrupteur, et si le travail me fatigue, je souffre encore bien plus d'élre continuellement dérangé. L'habitude est pour beaucoup en toutes choses; or je possède aussi celle de ne pas perdre

DU rn.iji/n.s avfc capo d-isthia, v.ir.. (ikjj). r,ii

le Hl (|iii sr rompt ;'i chaque minute; mais ma tête souffre bien «le celte tension pcipetuelle. Il y a des jours où j(; trouve ma pauvre léte tellement rali|;nd«î, que je voudrais pouvoir la coucher seule quelque part.

11 avril.

37i> ... Moi aussi, j'ai mes folies, dont Tune est la mer. J'aime la mer comme peu de choses au monde; je la trouve toujours belle, et c'est pour moi un véritable malheur d'être oblifjé d'habiter un point éloi{jné de la mer. Je ne puis pas non plus regarder l'eau du haut d'un pont sans avoir envie de m'y précipiter; non par désespoir, il s'en faut, car ce snntiment m'est inconnu : je ne désespère jamais, probablement parce que mes espérances ne sont pas exagérées; ma folie, c'est l'eau, que j'aime d'un amour sans bornes. Un des principaux de nos professeurs radicaux d'Allemagne a publié récemment un ouvrage où il s'efforce de prouver que i homme est originaire de la mer, c'est-à-dire que primitivement nous étions poissons, et qu à la longue nous sommes devenu-; hommes*. Si je ne croyais pas ce professeur encore plus fou que moi, je serais tenté de croire qu'il a raison.

18 avril.

t>76. Tatistscheff retourne à Saint-Pétersbourg. Je n'ai plus rien à lui dire; s'il ne m'a pas compris, ce nest pas ma faute; mais j'ai le sentiment qu'il m'a compris.

J'ai amené Tatistscheff à faire faire son portrait, non parce que je tenais absolument à l'avoir, mais pour faire P'a'^ner cinquante ducats au peintre (Daffinger). La ressemblance e.^t frappante.

19 avril.

o77. J'ai fait décorer Neumann; il en sera très-heureux, car cela lui prouvera que je ne l'oublie point. Dans le monde,

* « Le Mucus primitif», par Oken. (Note de l'Éditeur.)

l'ordre que je lui ai fait conférer ne pourra pas le mettre sur un plus grand pied*.

Tatistscheff vient de monter en voiture. Son départ m'ôte un poids de dessus le cœur; j'aime bien les affaires terminées. Du reste, Tatistscheff est parti fort content de moi, ce qui, dans tous les cas, vaut mieux que le contraire. Capo d'Istria ne sera pas du même avis ; mais comment contenter cet homme?

21 avril.

578. Quand j'expédie un courrier, il faut toujours que j'en envoie cinq à la fois; ils disent tous la même chose, il est vrai; mais pour me faire comprendre, il me faut parler à chacun dans son langage particulier. Capo d'Istria seul rentre, sous ce rapport, dans une classe à part. Gomme il parle pour ne pas être entendu, les nuances lui importent peu; comme il ne dit jamais ce qu'il veut, il ne dit pas non plus ce qu'il ne veut pas. Voilà tout le secret de cette fameuse apocalypse. — Un ouvrage excellent a été publié à Paris : c'est le livre des Séductions politiques , par Lourdoueix, un de mes amis; c'est, selon moi, ce qu'on a écrit de meilleur sur l'histoire de notre temps. Il n'y a là dedans pas une phrase que je ne signerais.

29 avril.

579. J'ai des nouvelles de Tatistscheff. Il s'est croisé avec un courrier (russe) qui doit aller à Londres, où l'on aura une peur mortelle d'entendre parler d'une armée européenne.

Cette histoire se rattache à un complot ourdi par Capo d'Istria, Strogonow et Pozzo di Borgo. Je n'ai pas peur de ce complot, j'y mettrai bon ordre. Le triumvirat voudrait se partager le monde : l'un se chargerait de l'Orient, l'autre de l'Europe occidentale, et le troisième, d'après le plan conçu,

* Neumann avait de très-grands pieds. {^Note de l'Editeur.)

niFFi(;ri,Ti^:s avkc tapo nisiniA, i.tc. (iHii). r.i3

])liiii(M\iit |)i)iir iiiii-^i ilii'c sur le loiil. I'',t ri'jii|>(!ri>iii- Mcxinidro est :iii luilicii de loiil cclii !

Pour (!iu|»r(l»cr (pic 1rs cris de Jupiter ne fussent entendus par Satiuiie, on avait pris soin d'iMitourcr de fanihours le hcrceau du dieu; ici, c'est le conlraiic <|ui a eu lieu; mais, (|uoi qu'il ensuit, la plaisanterie est par trup mauvaise.

4 mai.

tj80. J'ai passé à Eisenstadt*Ia journée d'hier et une grande partie de celle d'aujourd'hui. Les serres figurent parmi les plus belles qui soient eu Europe. Hier soir nous y avons eu un concert. Dans cet immense château, la société ne se composait que de six personnes.

Je ne comprends pas pourquoi je ne reçois pas de nouvelles de Paul Esterhazy. Londonderry ne saura que faire, Wellington non plus; sans doute ils sont tous les deux dans l'attente et veulent savoir ce que j'ai fait ou ce que je ne veux pas faire. C'est ainsi qu'on essaye de gagner le lendeniiiin; le mal n'est pas grand, car il vaut mieux passer dans l'inaction la journée courante, si l'on ne sait que faire. Ce qui est certain, c'est qu'en dehors de Vienne personne ne sait où la chose en est réellement. Se fîgure-t-on que Capo d'Istria le sache? Pas le moins du monde : il n'en sait pas plus long que le grand vizir. Croit-on que l'Empereur Alexandre soit mieux instruit? Point du tout. Tous veulent quelque chose, sans savoir comment attaquer l'affaire. Ce qu'il y a de véritablement piquant dans la situation actuelle, c'est que personne ne sait exactement comment il pourra obtenir ce qu'il veut. Quant à moi, je sais ce que je veux et ce que les autres peuvent faire. Je suis armé de pied en cap; mon épée est tirée et ma plume taillée, mes idées sont nettes et limpides comme le cristal d'une source pure, tandis qu'aujourd hui bien des gens pataugent dans l'eru trouble.

* Une des grandes terres du prince Esterhazy. (Note de VEditeui\)

581. Il est venu aujourd'hui un courrier porteur de nourelles détaillées envoyées par Esterhazy. Ce que j'avais prévu vient d'arriver à Londres. Ces braves gens ont été pris d'une terreur panique. La différence entre Londonderry et moi, c'est que le premier ne sait pas, comme moi, ce que l'Empereur Alexandre veut et ce que Capo d'Istria ne veut pas. Quant à ce que l'Empereur Alexandre peut faire, c'est autre chose, pai'ce qu'on ne saurait se livrer à Capo d'Istria sans être pris comme dans un lacet ou s'embourber jusqu'au cou. Mais Londonderry ignore tout cela, parce qu'il y a longtemps qu'il n'a pas été en contact avec l'Empereur Alexandre. Il faut voir bien des choses dans ce monde pour les croire; de plus, il faut encore avoir de bons yeux pour voir ce qui est réellement.

Je crois que nos dernières vues en ce qui concerne la question de l'iutervention en Espagne ont été favorablement accueillies à Londres*. Mais Londonderry ne comprendra jamais rien au nœud de la question, qui est celui-ci : c'est que l'Empereur Alexandre ne veut pas entendre parler de la question grecque, tandis que Capo d'Istria a horreur de la question espagnole. Capo d'Istria cherche dans cette dernière un moyen de forcer le Czar à intervenir dans les affaires de la Porte. Il envoie donc dans toutes les directions sa proposition, rédigée sous la forme curieuse que voici : « Vous voyez que l'Empereur Alexandre est engagé dans une fausse voie; il court audevant de sa perte, et il vous entraînera dans sa ruine. Vous

* Pour rendre ce passage plus intelligible, il est peut-être utile de rappeler ce qui suit : Le Roi de Naples s'était adressé aux Cours alliées en faveur de son neveu le Roi d'Espagne, dans le but de provoquer une entente commune entre les puissances ; il voulait les amener à protéger le trône et le peuple d'Espagne contre la catastrophe dont ils étaient menacés. La Russie se déclara prête à intervenir, mais seulement à la condition que l'intervention se ferait au moyen d'une armée européenne, qui serait formée des contingents envoyés par les cinq puissances. Le prince de Metternich déclara que cette condition préalable était inadmissible et impossible à réaliser.

(Note de VÈdileur.)

Diri'icii/i r:s Avr.<; tapo d is iiiia, etc. (I8:>j). 5<5

n'nvcz (|iic le clinix mh" deux iii;iii\; |)ci imMc/.-liii dniic, (le clioisir It; iiiuiiidi'c. »

\ oilà encore nu cas on I/OIkIhikIci r\ cl moi nous uroccdcrons (Tune ni;uiicrc (oulc diriricnic. l'onr lui, il jcl(( r;i Irii cl Miuninc; (|UiMi( à moi, j ai dil : » (Vcst hirii, nous n(n>cz (ju'à venir, nous en cduserons. » Loudoudcrrv ccriia un nicinoran- (lum |)(uu- |)i-ouvcr (jm' ce (|ui est absurde ne saurait être raisonnable; moi, |)ar contre, je me suis contenté d'envoyer une toute petite carte d'invitation sur laquelle ne manque pas même la formule obligée : « Heponse, s'il vous plait. » Les cboscs étant ainsi, Capo d'Istria pourrait bien dire à son Maître : « Vous voyez à quelle espèce de {yens vous avez affaire. Proposez-leur n'importe quoi, et vous ne les trouvez jamais, tandis que vous (l'Empereur), on vous trouve toujours. Renoncez donc enfin à votre système d'amitié, qui, au bout du compte, est absurde ; laissez cbacun faire sa cuisine et faites la vôtre ; marcbons en avant, la {gloire et le succès nous attendent à Constantinople. »

Or, si quelque chose peut sauver l'Empereur Alexandre et la cause du bon sens, ce sera la carte d'invitation et non le mémorandum.

Je ne sais pas si je suis fou, mais je sais pertinemment que je suis entouré de gens qui ont perdu la tète. A vrai dire, la simple politesse me commanderait de devenir fou à mon tour, si je ne le suis pas encore.

582. J'ignore si le Roi d'Angleterre viendra réellement ici. Ste^vart m'écrit qu'il ne croit pas tout à fait à ce voyage, et en cela il pourrait bien avoir raison.

Le moment décisif est proche. Le 30 avril, Tatistscheff est arrivé à Saint-Pétersbourg. Mes dernières nouvelles ne sont que du 29. Celles que j'attends m'apporteront sans doute des éclaircissements; en attendant, j'expédie à tout hasard un nouveau courrier avec des nouvelles de la Grèce qui ne manquent pas d'intérêt.

ui 35

Capo d'Istria est furieux contre moi, ce que je trouve trèsnaturel ; il se plaint de ce que dans ma pensée je le sépare toujours de l'Empereur, tandis qu'ils ne font jamais qu'un. Pour le prouver, Capo d'Istria a affirmé à Nesselrode que l'Empereur voulait tout autre chose que lui; et l'on appelle cela de la logique!

15 mai.

585. Je n'ai qu'un grief contre le jour actuel (jour de naissance), sans lequel je ne serais rien : c'est qu'il est déjà précédé d'un si grand nombre d'années.

D'après les dernières nouvelles que j'ai reçues de Lebzeltern, les affaires prennent en ce moment une singulière tournure à Saint-Pétersbourg, mais elles ne vont pas mal. Je dis : pas mal, parce que l'empereur Alexandre veut autre chose que son ministre. Gomment ces deux hommes peuvent-ils marcher si longtemps ensemble? Tout le monde en est étonné, excepté moi.

20 mai.

584. J'ai préparé un travail long et difficile pour la Turquie ; on commence à suivre une marche tout à fait correcte dans ce pays-là. Si le nœud gordien se débrouille, je pourrai me flatter d'avoir résolu à moi seul un bien grave problème.

22 mai.

585. Me voilà dans une situation tout à fait exceptionnelle. Je n'ai rien à faire. J'attends des résultats de tous les côtés; par suite je n'ai à parler à âme qui vive, à écrire à personne. Cependant je ne m'ennuie pas ; je suis comme le vieux Kaunitz, qui répondit un jour à la belle madame de Witt, qui lui avait dit qu'elle ne connaissait pas l'ennui : « J'ai ceci de commun avec vous, madame, que je ne m'ennuie pas; mais je suis très-souvent ennuyé par les autres. » Ne pas s'ennuyer et jouir

DM !• ICllI/ri.S AVKC CAl'O D'ISTISIA, Kl C. (|S22). r,i^

«le la vir soiil deux «liosos très-diflrrcutcs ; ('l<)i;;ii<' de-, miens, j(* suis |)riv('' de lu vie de famille, (|iii (>sl une des sinirces des j;raudes j()iiissaiu'(vs de; la vie. J'ai mon jardin, il esl vrai, j'ai le soleil et l'opéra italien; e'cst <|uelc|ue chose assurémenl, mais ee n'est pas le boidieur.

Je fais souvent des parties (\v campa{;ne ; nous sommes foujours de (juatorze à dix-liuit persf)nnes. Les environs de Vienne SI' prêtent fort bien à des excursions de ce genre; on n'a (jn'à faire une lieue dans n'importe quelle direction pour se li'ouver dans un beau site. Un des l)ons côtés de la société d'ici, c'est <|u'on se sent pour ainsi dire en famille. Quand un élranp-er entre dans le cercle, il se sent dès le premier moment comme l'enfant de la maison : il n'a pas besoin de song^er à ce qu'il pourrait bien faire; les antres s'en préoccupent pour lui. La politique reste toujours en dehors du cercle, et rien ne la rappelle, excepté quand il se produit de grands événements.

Aujourd hui, je vais me couclier sans avoir envie de dormir. Je lirai encore cinq ou six chapitres de Tite-Live, que j'ai déjà lu d'un bout à l'autre deux ou trois fois. Gela me repose des tristes élucubrations de l'abbé de Pradt et compagnie.

26 mai.

586. J'ai des nouvelles des Turcs; ces gens ne sont pas si sots que le monde le croit ou voudrait le croire et que bien des gens veulent le persuader. J'ai des rapports de Saint- Pétersbourg qui me prouvent que je ne me suis pas trompé; ils me font voir, au contraire, que j'ai bien jugé mon monde, et c'est tout ce qu'on peut me demander. Capo d'Istria est de nouveau très-remuant; du reste, il se cassera le cou. Je n'admets plus de miracles aujoui'd'hui, mais je serais obligé de le faire si je supposais Capo d'Istria plus fort que la nature.

Mes nouvelles de Saint-Pétersbourg vont jusqu'au 11. La lutte avait commencé au sein du Cabinet; cela devait arriver, du reste, parce que je savais ce que je faisais. Je suis certain que jamais l'Empereur Alexandre n'a entendu la voix de son pays aussi nettement que je la lui ai fait entendre par l'organe

548 RECIIKIL DE DOCUMENTS (I818-1822J.

de Tatislscheff. Comme Capo d'Istria ne parle pas ce langage, comme au contraire il parle un langage tout à fait étranger au pays et à ses intérêts, il a fallu qu'il y eût une lutte, et cette lutte ne Finira que par le triomphe de l'un ou de l'autre parti. Il faudra que ce soit, en définitive, le langage de la raison qui remporte la victoire. Quand un jour on fera la liquidation en Russie, on verra une banqueroute morale telle que l'histoire n'en a jamais enregistré ; elle entraînera la ruine des intérêts les plus naturels et les plus sérieux de la Russie. Si cette banqueroute des idées aujourd'hui dominantes a lieu (et c'est à peu près inévitable), j'aurai fait voir au monde ce que peut faire la volonté d'un seul homme, quand elle s'appuie sur la base du bon sens le plus simple.

31 mai

587. Un courrier de Lebzeltern est arrivé ici depuis huit jours. Le procès est gagné, et cela si complètement, que peutêtre personne, excepté moi, ne pouna le comprendre*.

Tatistscheff va revenir dans quelques jours. L'Empereur Alexandre a accepté toutes mes propositions; c'en est fait de Capo d'Istria; la Russie joue un rôle bien triste. Aussi je veux prouver que je suis un ami sûr, éclairé et fort. Je ferai aujourd'hui pour l'Empereur Alexandre ce que les fous et les incapables n'ont pu faire. En ce moment, je ne pense pas à l'Autriche, qui n'a pas besoin de moi; il faut se montrer serviable à l'égard de ceux qui sont dans l'embarras, par conséquent venir au secours de l'Empereur Alexandre. Mais aussi qu'estce que c'est que ces gens de Saint-Pétersbourg? Rien que des masques, qu'il faut connaître pour savoir ce qu'il y a dessous. La maxime suivante, que je dois à l'expérience, trouve aujourd'hui une nouvelle confirmation : Pas de roman, mais de l'histoire ; ne pas croire, mais savoir.

Je vois d'ici la mine de Londonderry. Il doit se sentir heureux comme un homme qu'on a retiré de dessous une ava-

* Voir : Victoire du Cabinet autrichien, n"' 622-625. (iVofe de f Éditeur.)

i)iiM(:iir.Tf:s avfc capo d'istiua, f.tc. (in'>2). r,\o

laiirlir. S'il h';i(1Ii('m(* |)iis i\ ce (\in'. j';»! lait, c'est un Fou; du r«'>l»', (oui hoininc aiiitiu; (1<! scnliinciils lioiiiuMcs et d iiifrnlious loyales est ohlijjc d'appronvci- ma condiiilc. D'ailleurs, recjiiilihre se ii'-lalilil jiar le (ait (|ii(' les iiircliaiits sont furieux au possible.

('apo d'islria lait auiouidliui ce (pi'ii a lail pendant (pu- la qiu'slion napolitaine élait sur le la[)is, il se lait. Il v a des moments où des idées conruses et des paroles é(piivo(|ues ne (ont (juc tout arrêter sans jamais amener le succès; il en est d'autres où elles vous font mettre à la porte, et c'est précisément le cas aujourd'hui.

11 juin.

i>ft8. Tatistscheff vient d'arriver; je me rendrai auprès de lui, jKirce que je veux savoir de quel coté s'est tournée la {girouette; puis je rentrerai dans mon repos moral.

14 juin.

o89. J'ai des nouvelles de Saint-Pétersbour.5 et de Londres; les premières sont très-nettes, parce qu'elles mettent toute l'aftaire entre mes mains.

L'Empereur Alexandre nous rejoindra au commencement <le septembre. J'espère que Londonderry aura aussi le courage de venir; je prévois cependant qu'il hésitera. ^Nlais les raisons qui militent en faveur de sa venue sont tellement sérieuses, qu'il ferait une véritable folie en s'abstenant de prendre part à nos conférences. Le mot est cru, mais il est vrai. Il recevra de Saint-Pétersbourg" et de Berlin la même invitation que celle qui lui sera adressée d'ici.

On est étonné à Saint-Pétersbourg de voir que Tatistscheff ait pu prendre une fois la ligne droite ; il suit la direction que lui indiquent ses intérêts, et il la suit bien, parce qu'il est trèsfin. Ce que peu de personnes comprennent, c'est le parti qu'on peut tirer des gens rusés ; moi, pour ma part, je ne les ai jamais craints, pourvu qu'ils eussent de l'esprit. Le seul

550 «ECTJEIL DE DOCUMENTS (1818-1822)

adversaire difficile à vaincre, c'est l'homme parfaitement honnête.

Il y a une différence énorme entre tenir les rames ou tenir le gouvernail. Que d'hommes d'Klat ont fait des fautes dans ce métier! Que de pilotes prennent la rame en main! Tout en ce monde n'est, en définitive, que simple story , et l'on peut être certain qu'une affaire est d'autant plus simple qu'elle paraît plus embrouillée. Je suis l'homme le moins obstiné, mais le plus pei\^évérant; rien ne me fait dévier de mes principes, et voilà pourquoi je suis pour mes adversaires un ministre fort incommode.

Baden, le 17 juin.

590. Je suis arrivé ici hier soir. Tatistscheff m'a suivi aujourd hui. Nous allons et venons entre Vienne et Baden sans nous gêner l'un l'autre. Notre but est de gagner du temps et de bien faire ce qu'il faut.

Je suis de nouveau dans une situation très-singulière. Je me trouve au centre, faisant l'office de principal moteur dans une affaire toute simple, mais qui a été embrouillée pendant des mois entiers par des gens déraisonnables et par une suite de mesures que rien ne peut justifier. Gomme tout serait mieux allé si l'on avait commencé tout de suite par accepter mes propositions, au lieu de finir par là ! mais cela ne faisait pas le compte de Gapo d'Istria.

Vienne, le 19 juin.

591. Tatistscheff me suit comme mon ombre; je travaille aussi beaucoup. L'Empereur Alexandre veut savoir ce que je pense, et je regarde comme un devoir pour moi de ne rien lui cacher.

Capo d'Istria joue tantôt le rôle de la souris dans son trou, tantôt celui du chat qui est aux aguets. Si les affaires marchent d'une manière contraire à ses vues, il rentre dans son trou; s'il se présente des difficultés, le chat montre ses griffes. Avoir

Diriici i.ri:s avf.c. caim) d istiiia. i/rr;. (i«22). r,:,\

drrrièrt' soi ciiKiiKintr millions (riiomiucs et so coïKJiiirf' .liiisi, cclii n'csl pas (li;;ii(' d im {jraiid homme.

l'-f jiiill.-t.

• >tl2. ('ii|)(i (I Kli'ia (>sl loiit à (ail (lislo(|iir, mais il ticiil ciifoic. Il (omplc sur !<• liiiips, loiil comiiu* moi. .Iii-.r|n ici il s'est trompe, et moi non; il se trompera encore; mais je piie Dieu (le me préserver de l'erreur.

TalislsclielT sent si bien la nécessité de procéder sagement, qu'il le lait aussi. Mon talent a consisté à le placer dans une situation (ju'il ne peut abandonner sans se casser le cou. Kt le brave homme tient à son cou.

IJadcMi, le 2 juillet.

^95. L'Empereur François est ici depuis hier, ce dont je suis très-heureux, parce que sa présence m'épargne dix à douze lieues de poste par semaine. 11 attend ici son soit, ainsi que moi; nous ne saurons que dans dix ou quinze jours ce que l'Empereur Alexandre veutfaire. Ce qu'il veut faire, nous le savons; mais il faut que nous connaissions l'époque où il entreprendra de réaliser ses projets. Je crois pouvoir fixer ce moment à la mi-septembre; je voudrais que Londonderrv fût ici dès la fin du mois d'août.

J'attends d heure en heure des nouvelles de Londres. L'attente est toujours agaçante; mieux vaut la certitude, quand même on n'a pas à s'en louer. Je connais beaucoup de gens qui se contentent de ne rien savoir; mais aussi ne sont-ils jamais dans l'attente.

Vienne, le 15 juillet.

o94. Toutes les nouvelles que je reçois de Saint-Pétersbourg sont bonnes.

J'ai terminé ma cure d'eaux à Baden. 11 a fallu marréter le dix-huitième jour ; je n'avais plus même le temps de me jeter

dans l'eau. Avec cela, la chaleur est extrême; le ihermomètre ne descend jamais au-dessous de vingt-deux déférés, souvent même il monte jusqu'à trente. La température est plus élevée que la température moyenne de Naples; aussi en est-ce fait de la végétation pour Tannée 1822. L'herbe de mes prés n'est plus que du foin, et mes arbres ne sont plus que des manches à balai. Heureusement mon pavillon est encore fort habitable ; il est frais et confortable à souhait.

Gomme la société a quitté Vienne, je suis tout à mon affaire. Tous les deux ou trois jours je travaille avecTatistscheff ; par bonheur, il est facile de travailler avec lui,

25 juillet.

.^05. J'attends d'heure en heure des nouvelles de Saint- Pétersbourg; elles m'apprendront la seule chose que j'aie encore besoin de savoir, c'est à-dire qu'elles me diront le jour où je verrai l'Empereur Alexandre. Une autre question ne manquerait pas, en apparence, d'un certain intérêt. Me rencontrerai-je avec Capo d'Istria? Peu m'importe. C'est un homme mort, et je ne crains ni les morts ni les revenants. Un mort n'est rien, et un revenant n'est jamais que l'image d'un vivant bien piteux. On ne yit qu'une fois; pour ressusciter, il faut passer dans un autre monde ; la résurrection dans le même monde n'est plus que l'ombre de la première vie. Le règne de Capo d'Istria est passé; voilà longtemps déjà que je me suis battu avec lui, et pourtant j'ai toujours continué mon chemin et marché en avant. Capo d'Istria est un général maladroit, mais retors; il s'entend aux feintes, mais il lui manque la saine notion des situations : il n'en a pas la clef, il n'en connaît m le fort ni le faible. Il défend des châteaux en Espagne par des aphorismes qui ne valent pas la peine d'être attaqués. Qu'on ait raison et qu'on marche de l'avant; il faut que l'adversaire succombe.

Diriic-.ri.i I s AVF.c r..\Pf> nisriiiA, etc. (ir22). ns:»

57 jiiillftt.

5Î)G. Ce soir, j';il c'ii; poiii- lu première fois à l'opi-ra al!cniiuul. Ces Toix iil!(Mnan(lcs sont pourtant l)icn pitoyal>I(*-. ;i eôlt* (les voix ilaltcmics. Nos cliaiitiMirs ircnivrenl pas la hotu lie (^1 scMul)I(Mil (Toiii; (juo le nez est aussi un organt; de la voix humaine.

C'est une chose i-eniar(|uable que Tesprit (aux et le mauvais {;oût marchent toujours de pair; c'est ainsi que tous les mécontents professent Thorreur de la musique italienne. I*ai Allenia^jne, on dispute sans fin sur la question de savoir, de la musique allemande ou de la musique italienne, laquelle mérite la préférence. Notre pays même donne dans ce travers. Les frontières d'un Etat n'arrêtent jamais les épidémies, de même (pj'elles n'arrêtent ni la science ni les idées. Or il existe ici une minorité qui voudrait se faire passer pour la majorité, qui est libérale, radicale et doctrinaire, et qui, par suite, déteste aussi le chant italien. On devrait donc s'attendre à voir cette minorité courir à l'opéra allemand; mais il n'en est rien. Elle recommande des choses dont elle se moque, et le tliL-àtre reste vide. Ces avocats du diable sont toujours les dupes de leurs propres systèmes (et ce sont encore les plus honnêtes), ou bien ils cherchent à tromper les autres; et c'est là le plus grand nombre.

l^"" août.

597. Les nouvelles d'aujourd'hui nous annoncent l arrivée de l'Empereur Alexandre pour le 7 septembre. Ces mêmes nouvelles nous apprennent un f;iit qui ne m'étonne point : Gapo d'Islria ne viendra pas.

L'Empereur Alexandre m'accable d'éloges et soutient qu'il n'a confiance qu'en moi. Veut-on savoir quelle impression cela fait sur moi? J'en souris, voilà tout. Je sais aussi que le Czar souhaite la présence de Londonderry, et cela est bien. On restera ici au moins trois semaines, ce qui est rigoureusement nécessaire.

Capo d'Istria a écrit à Golowkin une lettre par laquelle il prend formellement congé de lui.

15 aoûl.

«598. Je viens de commencer la lecture de Touvrage d'O'Meara. Il y a dans ce livre un fond de vérité; on dirait en quelque sorte un valet de chambre parlant de son maître. Dans ce que Napoléon a dit à son triste biographe se trouvent mêlés de grandes choses et de petits faits, la vérité et Terreur; mais il y a toujours un fond d'intentions calculées en vue du narrateur. Ce ne sont pas de ces entretiens comme ceux auxquels Napoléon se livrait quand il voulait traiter une question à fond. Toutefois le grand homme est très-bien caractérisé dans ce livre, surtout pour ceux qui l'ont connu. O'Meara ne l'a pas connu ; il a cru en lui; or, on ne juge l^ien un homme tel que Napoléon que lorsqu'on ne croit pas eu lui. En feuilletant l'ouvrage, j'ai souvent rencontré mon nom. Plus je trouve d'attaques contre moi, plus je suis content. D'après ma conviction, Napoléon ne m'a jamais connu, il m'a encore moins deviné. La cause en est bien simple : Napoléon était l'homme du monde qui méprisait le plus le genre humain. Il avait un merveilleux talent pour reconnaître les côtés faibles des hommes; or, toutes les passions sont des côtés faibles ou les font naître. Il n'aimait que les hommes possédés de passions fortes et de grandes faiblesses; il mesurait à ces défauts les qualités contraires. Il trouvait en moi un calme désespérant pour un homme habitué à spéculer sur les passions. Il en résultait qu'il était obligé de nier en moi l'existence de toute qualité compatible avec la raison pure ou étant la raison elle-même. J'ai souvent souri involontairement quand je remarquais en présence de Napoléon qu'il me jugeait mal. C'est précisément pour cela que j'ai connu Napoléon bien mieux qu'il ne m'a connu. Il suffit de sept années de patiente étude pour connaître un homme qui est tout en dehors, notamment pour un observateur qui ne se laisse pas dérouter par des sentiments de crainte et d'admiration.

1)11 I i(.j;i.Trs Avr.c, cAro distiiia, ktc. (I822). 655

18 août.

i>90. .U; fonliiuK* <!(* Iii(; le livio (rO^ISFcnra. Dira du ciel, <"()niiu(> le pauvre (lial)l(î a été Ironipc! liliistoire dv. rciilciik; (I(> Napolcoii vl (le I llmpcreur Fi;mr(jis au sujet du dcpail de l'ile d l-llhe est bien bonne. Il me semble, du reste, entendre Napoléon lui-même; il a souvent essayé de me faire accroire de CCS contes-li\. Je le laissais toujours parler jusqu'au bout, et me contentais de lui dire (|uand il avait fini : « Cela est faux.» il me regardait alors, se mettait à rire, et disait en se retournant : « Sono hurjic pcr i rarigini. » Quel onvrajje j'aurais pu écrire d'après la niélliodc dOMcara, si le soir j'avais couclié sur le j)apier toutes les sottises f[uc j'avais entendu dire dans la journée! Je comprends d'ailleurs que Napoléon ait foit re- (]retté de perdre son signer doitore; quelle bonne pratique pour un faiseur de romans!

En deux mots, Napoléon était un très-petit homme avec un lrès-g;rand caractère. Il était ignorant comme l'est d'ordinaire un sous-lieutenant; un instinct merveilleux tenait chez lui la place du savoir. Avec le mépris qu'il professait pour les hommes, la crainte de se tromper ne |)Ouvait lui venir. II osait tout, et par là il prenait tout de suite une avance énorme qui le rapprochait du succès. Ense jetant dans une arène immense, il a étonné le monde et sest emparé de lui, tandis que d'autres n'arrivent pas même à devenir les maîtres de leur foyer domestique. Puis il a marché en avant, toujours en avant, jusqu'à ce qu'il se cassât le cou. II devait finir comme il a hiii, et il a été jugé comme juge précisément la foule, quand elle se prononce sur des gens qui ont trouvé les moyens de s'imposer à elle et de l'asservir. Légitime souverain d'un petit État, il ne sei-ait jamais arrivé à une autre réputation qu'à celle d'un monarque entreprenant. Gomme chef d'armée dans n'importe quel pays, comme administrateur là où aurait passé le souffle de la tempête révolutionnaire , sa nature puissante aurait toujours percé. Dans le cadre où il s'est trouvé, il lui fallut jouer le rôle qu'il a joué en effet, et

556 r.ECTElL DE DOCUMENTS (1818-1822).

dont n'aurait jamais osé se char^jer un homme invariable dans ses principes.

20 août.

GOO. Quelle terrible nouvelle*! II est vrai que jusquici je n'ai reçu qu'une simple dépêche télégraphique de Paris ; mais quel coup ! Je suis, du reste, armé contre tout événement; ma cause ne sera perdue que lorsque je serai tombé moi-même.

' 22 août.

091 . A présent je sais tout, et ce tout est fort triste. Quelles faibles créatures nous sommes ! C'était la folie, la simple folie!

11 y a de longues années déjà, Londonderry avait eu un accès de démence. Le Gouvernement et la fomille étaient dans le secret, et on faisait l'impossible pour cacher au public l'état des choses.

Son histoire avec le Roi, toutes ses craintes, n'étaient autre chose que des symptômes du paroxysme qui s'est enfin déclaré. C'est un grand malheur. La perte de cet homme est irréparable, surtout pour moi. L'esprit chez un homme peut suppléer à tout, sauf à l'expérience; Londonderry était dans son pays le seul qui fût rompu à la connaissance de l'étranger; il avait appris à me comprendre. INIaintenant il va falloir des années avant qu'un autre m'accorde le même degré de confiance.

* La folie et le suicide de Londonderry. Lord Londonderry (autrefois Ca<tlereagh) mit fin à ses jours dans sa maison de campagne, près de Londres, le

12 août : dans un accès de démence, il se trancha l'artère carotide. En sa qualité de membre influent du Cabinet anglais, il mit en son temps beaucoup d ardeur à demander que l'Angleterre fit énergiquement la guerre à Napoléon. Il prit part au Congrès de Cliàtillon, conclut le traité de Chaumont, fut lepremier plénipotentiaire anglais au congrès de Vienne et lors de la conclusion du premier et du second traité de Paris. Dans cette situation, il exerça ime grande influence sur la création du système politique européen. Après la mort de Londonderry, il y eut un changement radical dans la composition du Cabuiet anglais et dans son attitude vis-à-vis de l'Autriclie. Canning fit partie du ministère anglais comme secrétaire d'État des affaires étrangères.

(^Note de [Editeur,')

1)11 Fir.riTfts AVF.c cAi'o DisiniA. F.Tf:, (182'.»). r.r>7

.r;i|)|u«'ii(liiii par SUîuarl, <|iii <!st arrive aiijounl liiii, hcau- Cdiij) <lc (h'Iails sur les clrconslaiicps rjui ont préccMie ri-véneluciit. \jC lail est. si affreux en lui-ménm (|uc l'esprit peut à peine le concevoir. On représentait Lontlonderry comme; étant (ies-calm(î ; il ne l'élait point. \jC monde, dans sa sollise, jn{jc lonjonr.-> de rinli'rieiu' dini liomine par l'enveloppe ; (jr, rien n'est plus Irompeur qu elle.

25 août.

C02. Stewart a appris jusqu'aux moindres détails qui ont précédé la catastrophe. Actuellement il est démontré que, déjà dix jours avant sa fin, LondondciTy était atteint de manie. Il donnait de si nombreux et de si fréquents signes d'aliénation naissante, que je ne puis comprendre qu'ils n'aient pas santé aux yeux de ceux qui l'entouraient, et qu'on n'ait pas pris de plus jjrandes mesures de précaution.

La catastrophe est une des plus terribles qui aient pu me frapper. Il m'était dévoué de cœur et d àme, non-seulement par attachement personnel, mais encore par conviction. Bien des affaires, qui auraient été faciles avec lui, vont exiger de nouvelles études et de nouveaux efforts avec son successeur, quel qu'il soit. Je l'avais attendu ici comme un autre moimême; mon travail aurait diminué de moitié, parce que je l'aurais partagé avec lui. A présent je suis livré à moi-même et réduit à mes propres forces. Je ne me décourage pas en face do celte situation, mais je me sentirai accablé par la grandeur du fardeau. Je viens de demander le duc de Wellington, comme étant le seul homme qui puisse à peu près le remplacer.

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