EN FAVEUR DE MADAME DES URSINS
qu'il trouvoit à tout ce qu'il proposoit de plus utile et de plus raisoHnable en Espagne, où il avoit longuement éprouvé avec tant de complaisance qu'on n'y cherchoit qu'à prévenir son goût et sa volonté, surtout à lui marquer une complaisance et une obéissance parfaite , on se garda bien de lui laisser entrevoir qu'on songeât, ni Mme des Ursins elle-même, à aucun retour en Espagne: comme pour obtenir Toulouse au lieu de l'Italie on avoit pris le même soin de l'empêcher de s'apercevoir qu'il pût être jamais question de la revoir à Paris et à la cour. Ce changement de Tltalie à Toulouse , que la mollesse ou le peu de lumières des ministres souffrit dans un temps de colère, à eux si favorable pour l'empêcher, fut le salut de toute la grandeur de leur ennemie qui, une fois en Italie et à Rome, eût été trop éloignée d'Espagne et de France pour machiner à temps et utilement, et, revenue là en son premier état de consistance, y seroit demeurée pour toujours. On se garda donc bien, je le répète, de laisser entrevoir au roi aucun désir, aucune idée de retour en Espagne.
Mais Harcourt, d'une part, qui, avec art et hardiesse, s'étoit toujours conservé la liberté de parler au roi des choses d'Espagne , et Mme de Maintenon, de l'autre, lui représentèrent peu à peu le pouvoir sans bornes de la reine d'Espagne sur le roi son mari: le dépit extrême dont elle donnoit des marques jusqu'à la contradiction la plus continuelle et la plus aigre pour tout ce qui venoit du roi aux dépens de ses propres affaires, par une humeur dont elle n'étoit plus maîtresse, et qui en effet avoit bien sa cause dans la dureté qu'éprouvoit une personne pour qui elle avoit déployé tout ce qui étoit en elle pour adoucir l'ignominie de son sort: qu'après tout, il n'étoit question, pour la contenter, que d'une complaisance entièrement étrangère et indifférente aux affaires, qui n'y pouvoit rien influer, de permettre à Mme des Ursins de venir à la cour y dire tout ce qu'il lui plairoit pour sa justification, et devenir après tout ce qu'il lui plairoit, excepté d'y demeurer et de retourner en Espagne, retour dont la reine même ne parloit plus et se bornoit à ce que son amie pût être entendue elle-même; que ce qui ne se refusoit pas aux plus coupables pouvoit bien s'accorder à une personne de son sexe et de cette qualité; que, quelles que fussent les fautes qu'elle eût commises, sa chute de si haut et si prompte, l'exil où depuis si longtemps elle en donnoit le spectacle, le contraste des récompenses si marquées du cardinal et de l'abbé d'Estrées , étoient une pénitence qui méritoit bien qu'enfin le roi, content de lui avoir fait sentir le poids de son indignation , et à la reine d'Espagne celui de son autorité paternelle , voulût bien marquer à une princesse , par les mains de qui on étoit réduit à passer pour toutes les affaires, et qui étoit outrée, une considération qui sûrement l'adouciroit, la charmeroit même, et la feroit rentrer dans le chemin d'où le dépit l'avoit égarée; qui, s'il étoii continué, pouvoit. par de mauvais conseils d'humeur et de colère, porter les affaires en de fâcheuses extrémités qui , après les malheurs d'Hochstedl, de Gibraltar, de la révolte de la Catalogne, demandoient des soins et une conduite qui ne pouvoient réussir que par un grand concert.
150 RÉUNION d'HARCOURT AUX PONTCHARTRAIN [1705]
L'archevêque d'Aix , maître consommé en intrigues , l'homme le plus hardi . le plus entreprenant , le plus plein d'esprit et de ressources , et qui , depuis le temps de Madame et le retour de son exil ' , s'étoit conservé une sorte de liberté avec le roi qu'il connoissoit parfaitement, rompit les premières glaces, et ne parla que de l'état malheureux de Mme des Ursins, qu'une folie sans excuse (il vouloit parler de la lettre apostillée) avoit précipitée dans l'abîme de l'humiliation. Il exagéra sa douleur d'avoir déplu et de ne pouvoir être écoutée après n'avoir été appliquée en Espagne qu'à y faire obéir le roi et cherché en tout à lui plaire. A mesure qu'Harcourt, d'une part, et Mme de Maintenon, de l'autre, avec qui il agissoit de concert, et à qui dans cette crise il donna d'utiles et fermes conseils, il retournoit à la charge. Le roi. dont la vérité n'approcha jamais dans la clôture où il s'étoit emprisonné luimême , fut le seul des deux monarchies qui ne se douta du tout point que l'arrivée de Mme des Ursins à sa cour fût le gage assuré de son retour en Espagne et de celui d'une puissance plus grande que jamais. Fatigué des contradictions qu'il y éprouvoit , inquiet du désordre dangereux qui enrésuUoit aux affaires, dans un temps où leur changement de face demandoit un parfait unisson entre les deux couronnes, lassé des instances qui lui étoient faites et des réflexions qui lui étoient présentées, il accorda enfin la grâce qui lui étoit si pressamment demandée , dont les ministres se trouvèrent fort étourdis.
Harcourt profita de ce court intervalle. Il étoit irréconciliable avec Torcy et avec le duc de Beauvilliers. Chamillart n'étoit son homme que parce qu'il étoit celui de Mme de Maintenon. Il n'auroit pas voulu moins se mêler de ses deux départements que de celui de Torcy : ce n'étoit donc pas là où il pouvoit compter de se réunir réellement. L'esprit, le tour, la capacité du chancelier lui plaisoient. La malignité et l'inquisition de Pontchartrain lui pouvoient être utiles. Leur département n'avoit rien qui pût le tenter ni leur en donner ombrage; ils étoient ennemis déclarés de Chamillart, et le chancelier mal avec Beauvi.liers de tout temps et même avec peu de mesure. Tout cela plaisoit fort à Harcourt et lui donna le désir de se réunir au père et au fils, avec qui il n'avoit point eu d'occasion de prises particulières. Cela pouvoit lui servir pour les choses du conseil, et ôter au roi l'idée fâcheuse qu'il ne pouvoit vivre avec pas un de ses ministres. Je fus surpris qu'il m'accueillît avec une attention très-marquée et suivie , qu'il entamât des propos avec moi pour voir comment j'y prendrois cette recherche : je me tins en garde avec un homme ennemi de ce que j'avois de plus intime et qui ne faisoit rien qu'avec des vues. Ma politesse ne lui suffit pas. L'affaire de Mme des Ursins s'avançoit dans les ténèbres. Il étoit pressé de s'unir aux Pontchartrain: c'étoit sur moi qu'il avoit jeté les yeux pour la former. Il se dégoûta et tourna court sur le premier écuyer, déjà de ses amis et qui, n'ayant pas mes raisons, devint
4 . Les Mémoires de cet archevêque d'Aiï (Daniel de Cosnac) ont été publiés par la Société de V Histoire de France (Paris, 1852 , 2 vol. in-8). On y trouve tous les détails de ces intrigues.
[1705] ET d'eux, par lui, a madame des ursins. 151
bientôt son homme et fit en un instant l'union qui leur convenoit à tous.
Le chancelier , mal avec Beauvilliers , brouillé ouvertement avec Chamillart, sans liaison avec Torcy, contre lequel son fils crevoit de jalousie , totalement déchu auprès de Mme de Maintenon , avec peu d'affaires (rares et souvent plutôt embarrassantes pour lui qu'agréablesj directement avec le roi, et ne tenant plus à lui que par l'habitude et par l'esprit et l'agrément, il fut ravi de se lier à un homme tel qu"étoit Harcourt, et tel qu'il pouvoit si naturellement devenir, qui avoit avec lui des aversions et des raisons communes d'éloignement , avec qui d'ailleurs il ne pouvoit entrer en compromis ni en soupçon pour son ministère ni pour celui de son fils, lequel, abhorré de tout le monde et de ses confrères même, ne faisoit que prendre haleine de la peur que le comte de Toulouse lui avoit faite , et étoit trop heureux de se pouvoir lier avec un homme aussi considérable que l'étoit Harcourt au dehors, et plus encore en dedans , dont la protection et les conseils lui pouvoient être d'un usage si utile. Mais, en faisant cette union, Harcourt, qui tout en douceur donnoit la loi , voulut à découvert que Mme des Ursins y fût comprise , et qu'il pût lui .répondre pour toujours à l'avenir de leur amitié et de leurs services.
Ce point fut gagné avec la même facilité, et toutes les grâces du chancelier s'y déployèrent. C'étoit l'ennemie de ceux qu'il haïssoit, ou avec qui il vivoit sans liaisons. Ni lui ni son fils n'étoient pas à portée qu'on leur demandât de rompre des glaces. S'engager à vouloir du bien à une personne éloignée sans moyen de la servir, étoit s'engager à peu de chose; et si elle venoit à reprendre le dessus elle leur devenoit une protection. L'union entre eux venoit donc d'être conclue, et Harcourt, la premier écuyer et les Pontchartrain s'étoient vus, promis et convenus de leurs faits, précisément quelques jours devant que le roi eût lâché la grande parole sur laquelle il fut dépêché un courrier à Toulouse portant permission de venir quand elle voudroit à Paris et à la cour. Quelque informée qu'elle fût de tout ce qui se brassoit pour elle , la joie surpassa l'espérance. Mais le coup d'œil de son retour à la toute-puissance en Espagne, conséquent à cette permission, ne la dérangea pas plus qu'avoit fait la chute de la foudre sur elle à Madrid : toujours maîtresse d'ellemême et attentive à tirer tout le parti qu'elle pourroit de son admission à se justifier, elle conserva l'air d'une disgraciée qui espère, mais qui est humiliée; elle avoit prévenu ses intimes amis de s'en tenir exactement à ce ton; elle craignit surtout de laisser rien apercevoir au roi qui le fronçât et qui le tînt en garde ; elle prit avec une grande présence d'esprit ses mesures en Espagne ; elle ne se précipita point de partir et partit néanmoins assez promptement pour ne rien laisser refroidir et marquer son empressement à profiter de la grâce qu'elle recevoit et qu'elle avoit toujours tant souhaitée.
A peine le courrier fut-il parti vers elle , que le bruit de son retour se répandit sourdement et devint public et confirmé peu de jours après. Le mouvement qu'il produisit à la cour fut inconcevable; il n'y eut que les amis intimes de Mme des Ursins qui demeurère"t dans un état tran-