‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 149 sur 370 · VIE ET CARACTÈRE DE NOIRMOUTIERS · texte numérisé non relu

VIE ET CARACTÈRE DE NOIRMOUTIERS

Eaux qu'il ne put aller plus loin. La petite vérole se déclara, elle fut fâcheuse ; mais il en étoit presque guéri lorsqu'une nouvelle repoussa et lui creva les deux yeux. Oq peut imaginer quel fut son désespoir. Guéri et retourné à Paris , il y passa vingt ans entiers à ne pouvoir se résoudre de sortir de sa maison ni d'y recevoir aucune visite. II y passa sa vie à se faire lire. Il avoit beaucoup de mémoire , il n'oublia jamais rien de tout ce qu'il avoit ouï dire ou lire; et comme dans cette longue solitude son esprit , naturellement agréable et solide , avoit eu loisir de se former par ces lectures et par ses réflexions, il devint une excellente tête, et un homme de la meilleure compagnie quand enfin il en voulut bien recevoir. Le comte de Fiesque étoit son ami intime avant son aveuglement ; il ne voulut jamais le quitter et logea avec lui ; il le voyoit autant que la dissipation de la jeunesse, la guerre et la cour le lui pouvoient permettre , mais il fut longtemps sans avoir le crédit d'obtenir de lui de souffrir aucun de ses amis qui le venoient voir. Au bout de vingt ans , moins volage et plus souvent chez soi , il vint à bout d'apprivoiser son ami avec quelques-uns des siens, et de l'un à l'autre de lui amener compagnie. Noirmoutiers s'y accoutuma peu à peu, il parut aimable à tout ce qui fut admis. Le cercle s'élargit: il s'y trouva des gens avec qui il lia plus qu'avec de simples connoissances. Quelques-uns lui parlèrent de leurs affaires soit de cour et de monde , soit domestiques. Ils se trouvèrent bien de ses conseils; en un mot, il devint à la mode d'être en commerce avec M. de Noirmoutiers , et tout ce qui le vit fut charmé de de son esprit, de sa conversation et de sa justesse en toutes choses. Un homme de cette sorte et qu'on est sûr de trouver chez lui, n'y est plus guère en solitude. Les gens de la cour et du grand monde , ceux de la ville et de la magistrature , tout y abonda : c'étoit le bel air. Parmi cette diversité, il se forma des amis considérables en tout genre. Sa maison devint un tribunal où il n'étoit pas indifférent d'être blâmé ou approuvé. Soit conseil, soit confiance, Noirmoutiers entra et se mêla dans une infinité d'affaires, et se trouva, sans sortir de sa chambre, l'homme le mieux informé de tout ce qui se passoit à la cour et dans le monde , fort compté et fort accrédité pour servir ses amis.

Sa santé qui fut toujours délicate, un bien fort court, le désir de pouvoir suppléer à ses yeux par un autre soi-même en bien des occasions où la nécessité d'en emprunter lui devint un joug embarrassant, le tournèrent au désir du mariage. Pauvre et aveugle , de grande naissance, mais fils d'un duc à brevet qui ne lui avoit point laissé de rang, il étoit difficile de rencontrer un mariage avantageux ; il ne songea donc qu'à se donner une femme avec un bien médiocre , de qui il pût espérer ce qu'il en cherchoit. Il crut la trouver dans une fille de La Grange, président d'une chambre des requêtes du palais , et il l'épousa au commencement de 16S8, mais il la perdit au bout de dix-huit mois sans enfants. Mme des Ursins cria à la mésalliance , comme si leur mère n'eût pas été Aubry, leur grand'mère Bouhier, fille d'un trésorier de l'épargne, et leur [arrière-] grand'mère Beaune, petite-fille du vertueux et malheureux Semblançay de François I". Ces cris mirent du refroidissement entre le frère et la sœur, qui ne s'étoit pas encore entièrement

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