‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 166 sur 370 · J CATASTROPHE SINGULIÈRE DE FARGUES · texte numérisé non relu

J CATASTROPHE SINGULIÈRE DE FARGUES

leurs chevaux recrus , ils avisèrent une lumière ; ils y allèrent , et à la fin arrivèrent à la porte d'une espèce de château. Ils frappèrent , ils crièrent, ils se nommèrent, et demandèrent l'hospitalité. C'étoit à la fm de l'automne, et il étoit entre dix et onze heures du soir. On leur ouvrit. Le maître vint au-devant d'eux, les fit débotter et chauffer, fit mettre leurs chevaux dans son écurie, et pendant ce temps-là leur fit préparer à souper , dont ils avoient grand besoin. Le repas ne se fit point attendre; il fut excellent , et le vin de même, de plusieurs sortes. Le maître poli, respectueux, ni cérémonieux, ni empressé ^ avec tout l'air et les manières du meilleur monde. Ils surent qu'il s'appeloit Fargues, et la maison Courson ; qu'il y é.toit retiré ; qu'il n'en étoit point sorti depuis plusieurs années; qu'il y recevoit quelquefois ses amis, et qu'il n'avoit ni femme ni enfants. Le domestique leur parut entendu , et la maison avoir un air d'aisance. Après avoir bien scupé, Fargues ne leur fit point attendre leur lit. Ils en trouvèrent chacun un parfaitement bon , ils eurent chacun leur chambre , et les valets de Fargues les servirent très-proprement. Ils étoient fort las et dormirent longtemps. Dès qu'ils furent habillés , ils trouvèrent un excellent déjeuner servi , et au sortir de table, leurs chevaux prêts, aussi refaits qu'ils l'étoient eux-mêmes. Charmés de la politesse et des manières de Fargues , et touchés de sa bonne réception, ils lui firent beaucoup d'offres de service, et s'en allèrent à Saint-Germain. Leur égarement y avoit été la nouvelle; leur retour et -ce qu'ils étoient devenus toute la nuit en fut une autre.

Ces messieurs étoient la fleur de la cour et de la galanterie, et tous alors dans toutes les privances du roi. Ils lui racontèrent leur aventure , les merveilles de leur réception , et se louèrent extrêmement du maître de sa chère et de sa maison. Le roi leur demanda son nom; dès qu'il l'entendit : « Comment Fargues, dit-il, est-il si près d'ici ? » Ces messieurs redoublèrent de louanges, et le roi ne dit plus rien. Passé chez la reine mère, il lui parla de cette aventure, et tous deux trouvèrent que Fargues étoit bien hardi d'habiter si près de la cour, et fort étrange qu'ils ne l'apprissent que par cette aventure de chasse , depuis si longtemps qu'il demeuroit là.

Fargues s'étoit fort signalé dans tous les mouvements de Paris contre la cour et le cardinal Mazarin. S'il n'avoit pas été pendu, ce n'avoit pas été faute d'envie de se venger particulièrement de lui ; mais il avoit été protégé par son parti, et formellement compris dans l'amnistie. La haine qu'il avoit encourue, et sous laquelle il avoit pensé succomber lui. fit prendre le parti de quitter Paris pour toujours, afin d'éviter toute noise , et de se retirer chez lui sans faire parler de lui , et jusqu'alors il étoit demeuré ignoré. Le cardinal Mazarin étoit mort; il n'étoit plus question pour personne des affaires passées ; mais , comme il avoit été fort noté, il craignoit qu'on lui en suscitât quelque autre nouvelle, et pour cela vivoit fort retiré et fort en paix avec tous ses voisins, fort en repos des troubles passés , sur la foi de l'amnistie et depuis longtemps. Le roi et la reine sa mère, qui ne lui avoient pardonné que par force., mandèrent le premier président Lamoignon, et le chargèrent d'éplucher secrètement la vie et la conduite de Fargues; de bien exa-

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