MORT ET SINGULARITÉS DE NINON
celle-ci demeura à Paris. Mme de Maintenon n'aimoit pas qu'on lui parlât d'elle, mais elle n'osoit la désavouer. Elle lui a écrit de temps en temps jusqu'à s^ mort avec amitié. L'Enclos, car Ninon avoit pris ce nom depuis qu'elle eut quitté le métier de sa jeunesse longtemps poussée, n'y étoit pas si réservée avec ses amis intimes, et quand il lui est arrivé de s'intéresser fortement pour quelqu'un ou pour quelque chose, ce qu'elle savoit rendre rare et bien ménager, elle en écrivoit à Mme de Maintenon qui la servoit efficacement et avec promptitude ; mais depuis sa grandeur , elles ne se sont vues que deux ou trois fois , et bien en secret. L'Enclos avoit des reparties admirables. Il y en a deux entre autres au dernier maréchal de Choiseul, qui ne s'oublient point : l'une est une correction excellente, l'autre un tableau vif d'après nature. Choiseul , qui étoit de ses anciens amis, avoit été galant et bien fait. Il étoit mal avec M. de Louvois , et il déploroit sa fortune lorsque le roi le mit, malgré le ministre, de la promotion de l'ordre de 1688. Il ne s'y attendoit en façon du monde, quoique de la première naissance et des plus anciens et meilleurs lieutenants généraux. Il fut donc ravi de joie , et se regardoit avec plus que de la complaisance paré de son cordon bleu. L'Enclos l'y surprit deux ou trois fois. A la fin impatientée : « Monsieur le comte , lui dit-elle devant toute la compagnie , si je vous y prends encore . je vous nommerai vos camarades. » Il y en avoit eu en effet plusieurs à faire pleurer , mais quels et combien en comparaison de ceux de 1724, et de quelques autres encore depuis! Le bon maréchal étoit toutes les vertus mêmes , mais peu réjouissantes et avec peu d'esprit. Après une longue visite , L'Enclos bâille , le regarde , puis s'écrie :
a Seigneur , que de vertus vous me faites haïr! »
qui est un vers de je ne sais plus quelle pièce de théâtre. On peut juger de la risée et du scandale. Cette saillie pourtant ne les brouilla point. L'Enclos passa de beaucoup quatre-vingts ans, toujours saine, visitée, considérée. Elle donna à Dieu ses dernières années, et sa mort fit une nouvelle. La singularité unique de ce personnage m'a fait étendre sur elle.
Rossignol, président aux requêtes du palais, mourut en ce même temps. Son père avoit été le plus habile déchiffreur de l'Europe. Je ne sais comment il s'avisa de s'appliquer à une connoissance jusqu'à lui si cachée, ni comment M. de Louvois le connut et l'employa à ce talent. Aucun chiffre ne lui échappoit, il y en avoit qu'il lisoit tout de suite. Cela lui donna beaucoup de particuliers avec le roi et en fit un homme important. Il instruisit son fils dans cette science , il y devint habile , mais non pas au point de son père. C'étoient d'honnêtes gens et modestes , qui l'un et l'autre tirèrent gros du roi . qui même laissa cinq mille livres de pension à sa famille qui n'étoit pas d'âge à déchiffrer.
Peu de temps après qu'on fut à Fontainebleau . il arriva à Courtenvaux une aventure terrible. Il étoit fils aîné de M. de Louvois, qui lui avoit fait donner puis ôter la survivance de sl charge dont il le trouva tout à fait incapable. Il avoit fait passer à Barbezieux son troisième fils , et il avoit consolé l'aîné par la survivance de son cousin Tilladet à qui