‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 170 sur 370 · MORT DU COMTE DE TONNERRE · texte numérisé non relu

MORT DU COMTE DE TONNERRE

sans s'émouvoir: ils avoient leurs ordres et furent assez sages pour ne rien répondre. Le roi, qui n'en fut averti que sur le soir, au sortir de son souper, entré à s'on ordinaire dans son grand cabinet ovale avec ce qui avoit accoutumé de l'y suivre , de sa famille , et des dames des princesses , qui , à Fontainebleau , faute d'autres cabinets , se tenoient toutes dans celui-là autour du roi, envoya chercher Courtenvaux. Dès qu'il parut dans ce cabinet, le roi lui parla d'un bout à l'autre sans lui donner loisir d'approcher, mais dans une colère si terrible, et pour lui si nouvelle et si extraordinaire, qu'il fit trembler non-seulement Courtenvaux, mais princes, princesses, dames, et tout ce qui étoit dans le cabinet. On l'entendoit de sa chambre. Les menaces de lui ôter sa charge, les termes les plus durs et les plus inusités dans sa bouche , plurent sur Courtenvaux , qui , pâmé d'effroi et prêt à tomber par terre , n'eut ni le temps ni le moyen de proférer un mot. La réprimande finit par lui dire avec impétuosité : « Sortez d'ici ! yy A peine en eut-il la force et de se traîner chez lui.

Quelque peu de cas que sa famille fît de lui, elle fut étrangement alarmée ; chacun eut recours à quelque protection. Mme la duchesse de Bourgogne , qui aimoit fort la duchesse de Yilleroy et la maréchale de Cœuvres, parla de son mieux à Mme de Maintenon, et même au roi. A la fin, il s'apaisa, mais avec avis qu'il chasseroit Courtenvaux à la première de ses sottises et lui ôteroit sa charge. Après cela, il osa en reprendre les fonctions. La cause d'une scène si étrange étoit que Courtenvaux avoit mis le doigt sur la lettre à toute la cour, par le vacarme qu'il avoit fait d'un changement dont le motif sautoit aux yeux dès qu'on y prenoit garde; et le roi, qui cachoit avec le plus grand soin ses espionnages, avoit compté que ce changement ne s'apercevroit pas, et étoit outré de colère du bruit qu'il avoit fait et qui l'avoit appris et fait sentir à tout le monde. Quoique déjà sans considération, sans agrément , sans familiarité la moindre , il en demeura plus mal avec le roi et ne s'en releva de sa vie ; sans sa famille , il étoit chassé et sa charge perdue.

Il mourut en même temps un autre homme encore plus méprisé , qui fut le comte de Tonnerre ; ce n'est pas que la naissance ou l'esprit lui manquassent , mais tout le reste entièrement. Avec une poltronnerie qui lui faisoit tout souffrir , il s'attiroit cent affaires par son escroquerie et ses bons mots , et il étoit tombé enfin à un tel point d'abjection qu'on avoit honte de l'insulter quand il disoit quelque sottise. Il avoit été longtemps premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, et il étoit fils du frère aîné de cet évêque de Noyon dont il a été parlé ici plus d'une fois , et frère de l'évêque de Langres dont il le sera encore.

Quoique le combat de Cassano eût été sans aucun fruit, le siège de Turin, si mal à propos annoncé dès l'entrée du printemps, et peut-être aussi peu à propos conçu, n'en demeuroit pas moins résolu. Le roi, si différent sur La Feuillade de ce qu'on le vit lorsque Chamillart lui en proposa le mariage avec sa fille , ou plutôt occupé de plaire à son ministre par l'endroit qui lui étoit le plus sensible, lui proposa lui-même de charger son gendre de ce grand siège en chef. Chamillart, surpris et

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comblé , s'en excusa foiblement. Le roi lui fit des amitiés , lui dit du bien de La Feuillade et qu'il vouloit essayer des jeunes gens qui montroient des talents et de l'application. Ce choix arrêté, La Feuillade eut ordre de s'approcher de Turin, après le siège de Chivas achevé, et de se préparer pour en faire le siège; il y arriva le 6 septembre. On peut juger que rien ne lui manqua : il y eut soixante bataillons, soixante-dix escadrons, onze cent milliers de poudre, quarante mortiers, quatrevingts pièces de canon de batterie et vingt-six autres pièces pour tirer à ricochet.de disposés à ses ordres. Mais il se trouva des difficultés à résoudre pour lesquelles La Feuillade envoya Dreux, son beau-frère, qui, le jour même que le roi arriva à Fontainebleau, fut mené par Chamillart lui rendre compte de ce qui l'amenoit chez Mme de Maintenon.Le lendemain ils y retournèrent, et le maréchal de Vauban avec eux , et le surlendemain, Dreux s'en retourna trouver La Feuillade.

Vauban fit là une grande action , il s'ofl'rit au roi et le pressa de l'envoyer à Turin pour y donner ses conseils et se tenir , dans les intervalles , à deux lieues de l'armée, sans s'y mêler de rien quand il y seroit. Il ajouta qu'il mettroit son bâton derrière la porte, qu'il n'étoit pas juste que l'honneur auquel le roi l'avoit élevé le rendît inutile à son service, et que plutôt que cela fût, il aimeroit mieux le lui rendre. Cette offre romaine ne fut point acceptée ; le contraste de Vauban et de La Feuillade eût été trop grand et l'obscurcissement de ce dernier trop accablant. La Feuillade , contre l'avis de Vauban , vouloit attaquer par la citadelle et ne point faire de circonvallation de l'autre côté du Pô.

M. de Vendôme manda par un courrier, arrivé en cadence , qu'il étoit du même avis, que pour les difficultés extérieures , il ne falloit point s'en embarrasser: qu'il n'y avoit rien à craindre du prince Eugène; qu'il étoit de la dernière importance de faire alors le siège de Turin, sans quoi les conquêtes faites sur le duc de Savoie demeureroient inutiles; et il offrit d'envoyer de ses troupes si on n'en avoit pas assez pour le siège. Il fit sa cour au roi, plut au ministre , ce fut tout. Dreux étoit parti avec l'ordre de ne point faire ce siège. La Feuillade, opiniâtre, dépêcha Marignane, qui ne vit point le roi, et que Chamillart, qui gardoit sa chambre pour un torticolis, renvoya sur-le-champ. A son retour, La Feuillade contremanda tout ce qui lui devoit arriver, retira ce qui l'étoit déjà, quitta la Vénerie, où il s'étoit établi, et envoya un gros détachement à Vendôme.

Le siège de Barcelone étoit mieux concerté; mais l'archiduc y fit une grande perte. Ils emportèrent, le 16 septembre, des ouvrages nouvellement augmentés au mont Joui. La résistance fut grande, ils y perdirent huit centshommes, et le prince Darmstadtdontil a été tant parlé y fut tué; mais ces ouvrages coupant toute communication avec la ville, et la garnison du mont Joui manquant de tout . elle s'ouvrit un passage l'épée à la main , et rentra dans Barcelone , n'ayant perd u à cette belle action que douze ou quinze hommes. Ce fut un grand point pour l'archiduc que d'être maître du mont Joui. Ce malheur fut incontinent suivi d'un autre. Les Catalans révoltés se saisirent de Lerida et de Tortose D'autre part, vers le Portugal, les ennemis levèrent le siège de Badajozaux approches

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