‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 172 sur 370 · IDÉES DE NOS MINISTRES SUR LA PAIX · texte numérisé non relu

IDÉES DE NOS MINISTRES SUR LA PAIX

tion dans les provinces. On berçoit le roi de l'ardeur des peuples à y entrer ; on lui en montroit quelques échantillons de deux, de quatre, de cinq à Marly, en allant à la messe, gens bien trayés, et on lui faisoit des contes de leur joie et de leur empressement. J'ai entendu cela plusieurs fois, et le roi les rendre après en s'applaudissant , tandis que moi par mes terres et partout ce qui s'en disoit, je savois le désespoir que causoit cette milice, jusque-là que quantité se mutiloient eux-mêmes pour s'en exempter. Ils crioient et pleuroient qu'on les menoit périr; et il étoit vrai qu'on les envoyoit presque tous en Italie , dont il n'en étoit jamais revenu un seul. Personne ne l'ignoroit à la cour. On baissoit les yeux en écoutant ces mensonges et la crédulité du roi , et après on s'en disoit tout bas ce qu'on pensoit d'une flatterie si ruineuse. On donna aussi quantité de régiments à lever , ce qui fit une foule étrange de colonels et d'états-majors à payer, qui fut d'un grand préjudice ; au lieu de donner un bataillon et un escadron de plus aux régiments déjà faits qui en auroient bientôt pris l'esprit, et n'auroient point eu l'inconvénient de nouvelles troupes et de petits régiments, qui par leur peu de nombre se détruisent promptement.

Je voyois souvent Caillières; il avoit pris de l'amitié pour moi, et je trouvois une grande instruction avec lui. Hochstedt, Gibraltar, Barcelone , la triste campagne de Tessé , la révolte de la Catalogne et des pays voisins , les misérables succès de l'Italie , l'épuisement de l'Espagne , celui de la France qui se faisoit fort sentir d'hommes et d'argent , l'incapacité de nos généraux que l'art de la cour protégeoit contre leurs fautes , toutes ces choses me firent faire des réflexions. Je pensai qu'il étoit temps, avant de courir les risques de tomber plus bas, de finir la guerre , et qu'elle se pouvoit terminer en donnant à l'archiduc ce que nous pourrions difficilement soutenir, et faisant un partage qui n'auroit pas l'inconvénient de ne pouvoir soutenir le nôtre comme celui du traité de partage fait d'abord en Angleterre et accepté jusqu'au testament de Charles II ; et un partage qui laisseroit Philippe V un grand roi en lui donnant toute l'Italie , excepté ce qu'y tenoient le grand-duc et les républiques de Venise et de Gênes , l'État ecclésiastique de Naples et Sicile , trop éloignés et coupés du reste par l'État du pape ; avoir pour le roi la Lorraine et quelques autres arrondissements et placer ailleurs les ducs de Savoie, de Lorraine, de Parme et de Modène. J'en fis le plan dans ma tête sans l'écrire, et je le dis à Caillières, plutôt pour m'instruire que par croire avoir rien imaginé de fort bon et de praticable; je fus surpris de le lui voir goûter. Il m'exhorta à le mettre sur du papier, et à le montrer comme un projet aux trois ministres avec qui j'étois dans une liaison intime. le résistai plusieurs jours; enfin, pressé par Caillières . je lui promis d'en parler à ces messieurs . mais je ne pus me résoudre de rien mettre par écrit. M. de Beauvilliers , à qui j'en parlai le premier, trouva ce plan fort bon et fort raisonnable; M. de Chevreuse aussi. Ils voulurent que j'en parlasse aux deux autres. Le contraste de leur réponse perdroit trop , si la modestie m'empêchoit de rapporter leur réponse , qui les peint tous deux au naturel. Le chancelier me répondit , après m'avoir écouté fort attentivement qu'il voudroit me

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