‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 192 sur 370 · MA SITUATION APRES CE CHOIX DE ROME · texte numérisé non relu

MA SITUATION APRES CE CHOIX DE ROME

dans un temps trop vif et trop intéressant , pour faire scrupule de l'en déplacer. Je fus traîné de la sorte jusque vers la mi-avril; enfin je sus que mon sort seroit décidé au premier conseil. Nous étions à Marly et logés avec Chamillart dans le même pavillon; je le priai, en rentrant de ce conseil , d'entrer chez moi avant de monter chez lui , pour apprendre en particulier ce que j'allois devenir. Il vint donc dans la chambre de Mme de Saint-Sim.on , où nous l'attendions avec inquiétude. « Vous allez être bien aise , lui dit-il , et moi bien fâché ; le roi n'envoie plus d'ambassadeur à Rome. Le pape à la fin s'est rendu à faire Tabbé de La Trémoille cardinal , il s'est en même temps résolu à faire la promotion que sa répugnance à Ty comprendre a tant retardée , et le nouveau cardinal sera chargé des affaires du roi sans ambassadeur. » Mme de Saint-Simon , en effet , fut ravie ; il sembloit qu'elle pressentoit l'étrange discrédit où les affaires du roi alloient tomber en Italie, l'emtarras et le désordre que les malheurs alloient mettre dans les finances, et la situation cruelle où toutes ces choses nous auroient réduits à Rome.

Les réflexions que j'avois eu un si long loisir de faire me consolèrent aisément d'un emploi qui m'avoit flatté ; mais je ne me doutois pas du mal qu'il me feroit. D'Antin et Dangeau avoient été enragés de la préférence , et le maréchal d'Huxelles encore , qui avoit voulu se faire prier, pour demander comme condition à être fait duc, et qui avoit été laissé là fort brusquement. Ne pouvant faire pis pour couper chemin à un jeune homme qu'ils voyoient pointer à leurs dépens, et connoissant combien le roi étoit en garde contre l'esprit et l'instruction, ils s'étoient mis à me louer là-dessus outre mesure , en applaudissant au choix du roi, devenu public à force de longueurs et de temps. M, et Mme du Maine ne m' avoient point pardonne de n'avoir pu m'attirer à Sceaux , et de m'avoir trouvé inébranlable à toutes les avances qu'ils m'avoient prodiguées, comme je l'ai marqué en leur temps. Je ne m'étois pas caché de ce que je sentois du rang que les bâtards avoient usurpé. Me voir pointer leur donna de la crainte et du dépit, et je n'ai pu attribuer qu'à M. du Maine, si naturellement timide et malfaisant, l'aversion étrange de Mme de Maintenon pour moi , dont je ne me doutai que dans les suites. Chamillart ne me l'avoua qu'après la mort du roi, et en même temps qu'elle étoit telle , qu'il en avoit eu des prises avec elle , et qu'elle avoit été l'obstacle qui l'avoit empêché de me raccommoder plus tôt avec le roi, ce qui est bien antérieur à ceci; que poussée par lui, elle n' avoit pu rien alléguer de particulier sur elle ni sur les siens, mais vaguement que j'étois glorieux, frondeur, et plein de vues, sans avoir pu jamais la ramener , non pas même l'émousser ; et qu'elle m'avoit rendu auprès du roi beaucoup de mauvais offices. Ce bruit d'esprit et de lecture , de capacité et d'application , d'homme enfin très-propre aux affaires, fut aisément porté au roi par ces mêmes canaux de M. du Maine , en louanges empoisonnées , et de Mme de Maintenon plus à découvert. M. du Maine , lié alors avec Mme la Duchesse qui l'étoit étroitement avec d'Antin, avoit porté ce dernier. Il étoit piqué de n'avoir pas réussi, il l'étoit d'ailleurs contre moi comme je viens de le dire; il

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