‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 194 sur 370 · MORT DU CARDINAL DE COISLIN · texte numérisé non relu

MORT DU CARDINAL DE COISLIN

livres de brevet de retenue au grand prévôt ; chanson facétieuse. — Quatre cent mille livres de brevet de retenue au premier écuyer, — Grâces pécuniaires chez Mme de Maintenon. — Exil de du Charmel et ses singuliers ressorts. — Piété de du Charmel.

Il se peut dire que l'affaire de M. de Metz mit son oncle au tombeau. Elle l'avoit fait arriver d'Orléans, contre sa coutume, à Noël, et cette triste affa're s'étoit terminée avec toutes sortes d'avantages pour M. de Metz ; mais le cœur du cardinal de Coislin en avoit été flétri , et ne put reprendre son ressort. Il ne dura que six semaines depuis. Tout à la fin de janvier, il fut arrêté au lit, et il mourut la nuit du 3 au 4 février. C'étoit un assez petit homme, fort gros, qui ressembloit assez à un curé de village, et dont l'habit ne promettoit pas mieux, même depuis qu'il fut cardinal. On a vu en différents endroits la pureté de mœurs et de vertu qu'il avoit inviolablement conservée depuis son enfance, quoique élevé à la cour et ayant passé sa vie au milieu du plus grand monde ; combien il en fut toujours aimé , honoré , recherché dans tous les âges ; son amour pour la résidence , sa continuelle sollicitude pastorale , et ses grandes aumônes. Il fut heureux en choix pour lui aider à gouverner et à instruire son diocèse, dont il étoit sans cesse occupé. Il y fit , entre autres , deux actions qui méritent de n'être pas oubliées.

Lorsque après la révocation de [l'édit] de Nantes on mit en tète au roi de convertir les huguenots à force de dragons et de tourments, on en envoya un régiment à Orléans , pour y être répandu dans le diocèse. M. d'Orléans, dès qu'il fut arrivé, en fit mettre tous les chevaux dans ses écuries, manda les officiers et leur dit qu'il ne vouloit pas qu'ils eussent d'autre table que la sienne; qu'il les prioit qu'aucun dragon ne sortît de la ville , qu'aucun ne fît le moindre désordre , et que, s'ils n'avoient pas assez de subsistance , il se chargeoit de la leur fournir ; surtout qu'ils ne dissent pas un mot aux huguenots , et qu'ils ne logeassent chez pas un d'eux. Il vouloit être obéi et il le fut. Le séjour dura un mois et lui coûta bon, au bout duquel il fit en sorte que ce régiment sortît de son diocèse et qu'on n'y renvoyât plus de dragons. Cette coaduite pleine de charité , si opposée à celle de presque tous les autres diocèses et des voisins de celui d'Orléans , gagna presque autant de huguenots que la barbarie qu'ils souffroient ailleurs. Ceux qui se convertirent le voulurent et l'exécutèrent de bonne foi, sans contrainte et sans espérance. Ils furent préalablement bien instruits, rien ne fut précipité, et aucun d'eux ne retourna à l'erreur. Outre la charité, la dépense et le crédit sur cette troupe, il falloit aussi du courage pour blâmer, quoique en silence , tout ce qui se passoit alors et que le roi affectionnoit si fort , par une conduite si opposée. La même bénédiction qui la suivit s'étendit encore jusqu'à empêcher le mauvais gré et pis qui en devoit naturellement résulter.

L'autre action , toute do charité aussi , fut moins publique et moins dangereuse, mais ne fut pas moins belle. Outre les aumônes publiques, qui de règle consumoient tout le revenu de l'évêché tous les ans, M. d'Orléans en faisait quantité d'autres qu'il cachoit avec grand soin.

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