PIÉTÉ DE DU CHARMEL
chartrainqui avoit expédié la lettre de cachet. Je fus doublement piqué , sachant si sûrement ce que je savois, de la feinte du maréchal, et du panneau où étoit tombé mon pauvre ami en s'adressant à lui. Je répondis brusquement au n aréchal qu'il étoit plus à portée que moi d'en être informé, puisque à la vie que menoit le Charmel, il ne pouvoit être question que de doctrine, laquelle étoit de la compétence de son frère, qui avoit longtemps vu le roi seul la veille, au matin, jour que cet ordre avoit été donné à ce qu'il m'apprenoit. Là-dessus le roi sortit de son cabinet. Nous nous quittâmes , et jamais depuis nous ne nous en sommes parlé.
Au partir de là j'allai dîner à l'Étang, et comme j'étois en toute intimité avec Chamillart , je lui contai avec dépit le malheur du Charmel qui venoit de devenir public. Il me dit qu'il le savoit. J'ajoutai qu'au moins je lui en apprendrois ce qu'il ne savoit pas , et je lui contai , sans nommer personne, ce que Mme de Mailly m'avoit dit, et la fausseté avec laquelle le maréchal de Noailles venoit de m'en parler. Je n'eus pas achevé que Chamillart si doux, si modéré, si tranquille, entra tout à coup en fureur. Nous étions dans son cabinet tète à tête. Il pesta, il frappa des pieds, il ne se possédoit pas. Je lui demandai à qui il en avoit. ce Ce que j'ai ? me répondit-il en frappant du poing sur la table , c'est qu'il n'y a plus de secret chez le roi. Ce que vous me contez là, le roi me le dit hier chez Mme de Maintenon mot pour mot , dans le même arrangement que vous me le dites , cinq ou six heures après avoir vu le cardinal de Noailles, et me défendit d'en parler à qui que ce soit. Je vois cependant que vous en êtes de point en point instruit; que puisque vous l'êtes, d'autres le peuvent être de même; et qu'il est bien douloureux à un honnête homme accoutumé aux plus importants secrets, d'être chargé de ceux qui se communiquent à d'autres , et de pouvoir ainsi être confondu avec ceux qui ne les gardent pas.» Là-dessus il me raconta que , la même chose lui étant arrivée une autre fois , il s'en fut aussitôt le dire au roi , et le supplier de ne le pas rendre responsable de ce dont il s'ouvriroit à d'autres qu'à lui , sur quoi le roi lui avoit avoué qu'il en avoit aussi fait part à une arutre personne. J'approuvai sa colère , mais je le priai de ne se pas servir du même remède.
Plus certain encore, si faire se pouvoit, par le récit de Chamillart, d'où le coup étoit parti , j'en fis avertir le Charmel. Il étoit déjà parti. Il est difficile de comprendre avec combien d'humilité et de douceur cet homme , naturellement impétueux , reçut sa lettre de cachet et ce garde à vue , et avec quelle ponctualité il obéit. J'essayai divers moyens de le faire revenir, mais l'aigreur étoit trop grande. Le Charmel eût été bien aise de recouvrer sa liberté, mais il ne voulut pas y contribuer en rien , persuadé qu'il devoit se tenir fidèlement sous la main de Dieu dans une pénitence qu'il n'avoit pas choisie , dans un pardon effectif de ceux qui l'y avoient confiné, et dans une paix profonde. Beauvau, fils de sa sœur et son héritier, marié en Lorraine, et qui sous le nom de M. de Craon y a fait, lui et sa femme, une si énorme fortune, pointoit déjà dans cette faveur qui lui a valu tant de millions et de titres. Le duc de Lorraine s'offrit de s'intéresser pour le Charmel auprès du roi.