CONDUITE PERNICIEUSE DE LA FEUILLADE
vis de la nôtre sans laisser périr la sienne de misère; qu'il ne hasarderoit peut-être pas de l'exposer en rase campagne à l'impétuosité françoise, et en ce cas, qu'il abandonneroit le secours de Turin, qui tomberoit après nécessairement: que, s'il donnoit la bataille, rien n'étoit plus différent pour des François que la donner aussi de leur côté , d'attaquer et de se manier eu terrain libre , ou de ne faire que se défendre derrière de mauvaises lignes qui seroient percées 'de tous les côtés : de plus , si les troupes harassées du prince Eugène étoient battues , elles se trouveroient sans retraite entre notre armée et la Savoie, dont nous étions maîtres , ayant été obligées à faire ce grand tour, parce que tout l'autre côté étoit inaccessible.
Marsin , gourmande par La Feuillade , répondit que toutes ces raisons étoient véritables , mais que le parti proposé par le prince ne se pouvoit prendre qu'en fortifiant l'armée des quarante-six bataillons qu'Albergotti avoit sur la hauteur des Capucins , par où la place pourroit alors recevoir quelques secours. Cela étoit vrai, et vrai encore, que rien de plus inutile qu'une armée sur cette hauteur à rien faire qu'à la garder de petites tentatives, à quoi peu de bataillons auroient suffi, et qui cependant avoit porté un grand afToiblissement au reste des troupes du siège. A cette raison du maréchal la réponse étoit la même qu'à celle des poudres. Ce secours à jeter par la hauteur des Capucins dégarnie étoit incertain, il ne pouvoit être grand, il ne pouvoit être préparé ni appuyé d'aucunes troupes, et si, avec ce secours, le prince Eugène se trouvoit réduit à n'oser combattre eu être battu, Turin étoit sans ressource , et avec ce peu de secours jeté par les Capucins, étoit pris à l'aise quinze jours pljs tôt ou plus tSrd.
Cette dispute s'échauffa tellement que Marsin consentit à un conseil de guerre où tous les lieutenants généraux furent appelés. La matière y fut débattue. Mais La Feuillade , gendre favori du ministre arbitre de la fortune de tout homme de guerre, et Marsin, dépositaire, disoit-on, du secret , n'avoient garde de n'être pas suivis. Le seul d'Estaing parla en homme d'un courage libre (M. le duc d'Orléans ne l'oublia jamais), et seul aussi y acquit de l'honneur. Albergotti. Italien raffiné, prévit la honte et l'orage , et se tinta son poste sous prétexte de l'éloignement. Tous les autres opinèrent servilement, de sorte que ce remède rendit le mal incurable. M. le duc d'Orléans protesta devant tous des malheurs qui en alloient arriver , déclara que , n'étant maître de rien , il n'étoit pas juste qu'il essuyât l'affront que la nation alloit recevoir, et le sien particulier encore, demanda sa chaise de poste, et à l'instant voulut quitter l'armée. Marsîn. La Feuillade et les plus distingués de ce conseil de guerre, mirent tout en œuvre pour l'arrêter. Revenu enfin de ce premier mouvement, content peut-être d'avoir marqué sa fermeté jusqu'à ce point, et si fortement manifesté combien peu l'événement imminent lui pouvoit être imputé, il consentit à demeurer. Mais en même temps il s'expliqua qu'il ne se mèleroit plus du tout du commandement de l'armée, jusque-là même qu'il refusa de donner l'ordre et qu'il renvoya tout à Marsin , à La Feuillade et à quiconque en voudroit prendre le soin. Il l'exécuta de la sorte, sans pouvoir être ramené. Le
312 DUC d'orléans refuse de se mêler de rien. [1706]
fin d'une opiniâtreté si funeste étoit la folle espérance , uniquement fondée sur la grandeur du désir . que le prince Eugène n'oseroit attaquer les lignes: que, se retirant ainsi, Turin seroit pris, non par l'armée du duc d'Orléans , non par sa victoire , non par son fait , mais par le siège et les lignes dont La Feuillade avoit eu la direction comme général, et par conséquent n'en partageroit la gloire avec personne. Tel est le vrai fait , qui , soutenu de captieuses raisons . et soutenu de tout le feu d'une bouillante et puissante jeunesse, asservit Marsin et finit par égorger la France. Tel fut l'état des choses pendant les trois derniers jours de ce siège désastreux. Le duc d'Orléans , dépossédé par lui-même , souvent chez soi , quelquefois se promenant , écrivit fortement au roi contre le maréchal , en lui rendant un compte exact de toutes choses . fit lire sa lettre à Marsin, la lui laissa, et le chargea de l'envoyer par le premier courrier qu'il dépêcheroit , n'en voulant plus envoyer lui-même , comme n'étant plus rien dans l'armée.
La nuit du 6 au 7 , qui fut le jour de la bataille , quoiqu'il ne se mêlât plus de quoi que ce fût, il ne laissa pas d'être réveillé par un billet qu'on lui apporta d"un partisan qui lui mandoit que le prince Eugène attaquoit le château de Pianezze pour y passer la Doire , qu'il étoit assuré qu'il marcheroit aussitôt après à lui pour l'attaquer. Malgré son dépit et sa résolution , le prince se lève , s'habille à la hâte , va luimême chez Marsin qui dormoit tranquillement dans son lit, l'éveille, lui montre le billet qu'il venoit de recevoir . lui propose de marcher aux ennemis à l'heure même , de les attaquer , de profiter de leur surprise et d'un ruisseau difficile qu'ils avoient à passer , s'il les trouvoit déjà maîtres du château de Piaiûezze et en marche pour venir sur lui. La supputation du temps et du chemin n'étoit pas douteuse. Saint- Nectaire , longtemps depuis chevalier de l'ordre , et fort entendu à la guerre , arriva en ce moment de dehors chez Marsin. Il confirma l'avis du partisan et appuya l'avis du prince-, mais il étoit résolu dans les décrets éternels que la France seroit frappée au cœur ce jour même.
Le maréchal fut inébranlable , tout ce qui alloit à sortir des lignes étoit proscrit par la raison secrète que j'en ai expliquée. Il maintint que l'avis étoit faux , que le prince Eugène ne pouvoit arriver si proraptement sur eux, et conseilla à M. le duc d'Orléans de s'aller reposer sans avoir jamais voulu donner aucun ordre. Le prince, plus piqué et plus dégoûté que jamais, se retira chez lui, bien résolu de tout abandonner aux aveugles et aux sourds qui ne vouloient rien voir ni entendre.
Peu après qu'il fut rentré dans sa chambre , les avis vinrent de toutes parts de l'approche du prince Eugène. Il ne s'en ébranla point. D'Estaing et quelques autres officiers généraux qui vinrent chez lui le forcèrent malgré lui de monter à cheval. Il s'avança négligemment au petit pas le long de la tète du camp. Tout ce qui se passoit depuis quelques jours avoit fait trop de bruit pour que toute l'armée n'en fût pas instruite , jusqu'aux soldats. Son rang, la justesse et la fermeté de ses avis, dont les vieux soldats ne sont pas incapables d'être quelquefois bons juges, ce que plusieurs d'entre eux se souvenoient de lui avoir vu faire à