BATAILLE DE TURIN
Blessé d'abord assez légèrement vers la hanche , ensuite près du poignet dangereusement et très-douloureusement, il fut inébranlable. Voyant que tout commençoit à s'ébranler, il appeloit les officiers par leur nom, auimoit les soldats de la voix, et mena lui-même les escadrons et les bataillons à la charge. Vaincu enfin par la douleur, et affoibli parle sang qu'il perdoit, il fut contraint de se retirer un peu pour se fdre panser. A peine en donna-t-il le temps , et retourna où le feu étoit le plus vif. Mais le terrain , l'ordre , la discipline , tout sembloit de concert pour confondre les François.
Trois fois Le Guerchois, avec sa brigade de la vieille marine, avoit repoussé les ennemis avec beaucoup de carnage , encloué leur canon , et trois fois réparé la bataille , lorsque , affoibli par tout ce qu'il avoit perdu d'officiers et de soldats, il manda à la brigade voisine qui le devoit soutenir de s'avancer pour faire front avec la sienne , et l'empêcher d'être débordé par un plus grand nombre de bataillons frais qu'il voyoit venir à lui pour la quatrième fois. Cette brigade et son brigadier, desquels il faut ensevelir la mémoire, le refusèrent tout net.
Ce fut le dernier moment du peu d'ordre qu'il y eut en cette bataille. Tout ce qui suivit ne fut que trouble, confusion, débandement, fuite, déconfiture. Ce qu'il y eut de plus horrible, c'est que les officiers généraux et de tout caractère , j'en excepte bien peu, plus en peine de leur équipage et de la bourse qu'ils avoient faite par leur pillage , l'augmentèrent plus qu'ils ne s'y opposèrent , et furent pis qu'inutiles.
M. le duc d'Orléans, convaincu enfin qu'il étoit désormais impossible de rétablir cette malheureuse journée , se tourna à y laisser le moins qu'il se pourroit. Il retira son artillerie légère , ses munitions , tout ce qui étoit au siège et aux travaux les plus avancés , songea à tout avec une si grunde présence d'esprit que rien ne lui échappa. Enfin , ramassant autour de lui ce qu'il put d'officiers généraux , il leur exposa courtement, mais avec justesse , qu'il n'étoit plus temps que de penser à la retraite, et à prendre le chemin d'Italie, que par ce parti ils y demeureroient maîtres, enfermeroient l'armée victorieuse autour de Turin, lui empêcheroient tout retour en Italie . la feroient périr dans un pays entièrement ruiné et désolé, dans l'impossibilité d'y subsister et d'ei sortir, encore moins de s'y réparer, tandis que l'armée du roi, lu» fermant la communication de tout secours , se trouveroit dans un pays abondant où ils seroient hs plus forts, à portée de tout et de tout entreprendre avec temps et loisir.
Cette proposition efi"aroucha au dernier point des esprits peu rassurés , et qui espéroient au moins ce fruit de leur désastre , qu'il leur procureroit le retour si désiré en France, pour y porter leur argent, dont ils s'étoient gorgés à toutes mains en Italie. La Feuillade, à qui tant de raisons dévoient fermer la bouche , se mit si bien à combattre cet avis , que le prince , poussé à bout dune effronterie si soutenue , lui imposa [silence] et fit parler les autres. D'Estaing fut encore le seul qui appuya l'avis de l'Italie. Le débat tint du désordre de la journée , et de l'abattement où la blessure de M. le duc d'Orléans l'avoit mis. 11 le finit en leur