DÉSORDRE DE LA RETRAITE. [1706J
arrivant à Oulx, au milieu des Alpes, où il étoit en sûreté entre ses quartiers, ne pouvant passer outre par l'état de sa blessure.
Saint-Léger, un des premiers valets de chambre de M. le duc d'Orléans , dépêché au roi avec cette cruelle nouvelle , arriva à Versailles , le mardi 14 septembre, avant le lever du roi, et annonça Nancré avec le détail.
L'armée, dans ce subit retour, marcha donc à colonne renversée sur Pignerol. Ce changement de disposition fit que quantité d'équipages qui, sans le savoir, se trouvèrent à l'arrière-garde , furent pillés ou perdus la nuit dans la montagne. Albergotti . dont , comme on l'a vu , les troupes n'avoient pas combattu , fut chargé de celle arrière-garde . et la fit très-bien nonobstant la nuit et la longueur de la queue, l'embarras des défilés continuels et la confusion de la nuit Du côte des ennemis il n'eut pas la moindre inquiétude.
Comblés d'une joie d'autant plus grande qu'elle étoit moins espérée , ils se contentèrent de leurs succès qu'ils avoient encore peine à croire. Leur armée n'en pouvoit plus. Elle n'eut donc garde de songer à troubler la retraite. On a vu que l'artillerie, les munitions et tout ce qui étoit dins les postes les plus avancés du siège avoit été entièrement retiré, sans aucun obstacle. On a su positivement depuis que le prince Eugène avoit tout à fait pris le parti de cesser l'attaque et de faire sa retraite , si Le Guerchois eût soutenu la quatrième et dernière charge dont j'ai parlé . à laquelle il succomba et fut pris par l'insigne lâcheté du brigadier et de la brigade qui refusa de le secourir. On sut encore que Turin n'avoit pas pour plus de quatre jours de poudre. Enfin rien ne manqua pour les transporter de la joie la plus complète, et nous de la plus cuisante douleur.
Il ne fallut pas moins qu'un enchaînement de miracles pour produire un si grand effet, dont un seul manqué, et lequel de tous que ce pût être, emportoil la ruine de l'entreprise. "Vendôme, comme on la vu, en eut le premier déshonneur, que Marsin consomma et que La Feuillade combla. Le siège mal enfourné pour les attaques, lanojuissamment poussé par les folles courses de La Feuillade; les rivières et le Pô passes par la négligence de Vendôme; l'obstacle du Taner, qui étoit invincible, méprisé par Marsin, pour le faux intérêt de La Feuillade; la folie de se mettre dans des lignes mal faites, imparfaites, la plupart à pciue tracées et d'une étendue à ne les pouvoir garder : l'opiniâtreté de ne vouloir pas aller au-devant des ennemis , sur ce château de Pianezze , harassés et qu'on y auroit surpris dans l'embarras dépasser un ruisseau difiicile : le servile succès de ce conseil de guerre ; l'inutilité de quarante-six bataillons, c'est-à-dire d'une armée entière, et pour le siège, et pour la garde des lignes, et pour le combat; la triple désobéissance de La Feuillade pour arrêter ces troupes aux Capucins, malgré deux ordres exprès de M. le duc d'Orléans, et la troisième d'avoir arrêté d'autres troupes sur ce petit pont, que ce prince avoit envoyé chercher en diligence pour garnir ses lignes-, l'insigne confiance de Marsin, et son opiniâtreté jusqu'à l'instant de l'arrivée du prince Eugène, tout cela conduit par le seul iutéïèt de La Feuillade de ne partager pas sa conquête avec M. le