‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 254 sur 370 · PRISES DE LA FEUILLADE AVEC ALBERGOTTI · texte numérisé non relu

PRISES DE LA FEUILLADE AVEC ALBERGOTTI

passage unique qui conservoit la communication et le retour en Italie par Ivrée. La Feuillade , qui s'étoit chargé de ce détail, voulut aller avec le détachement, le retarda à partir de deux jours, et n'oublia qu'à lui faire prendre le pain qui lui étoit destiné. Il fallut donc s'arrêter dès le second jour pour en envoyer quérir. Il est difficile de comprendre le dépit de M. le duc d'Orléans, qui étoit dans son lit et qui comptoit le détachement bien loin , d'apprendre ce retardement et cet oubli du pain qui l'arrêtoit encore, et la promptitude avec laquelle il y remédia. Le pain arrivé, le détachement continua sa route, mais il ne marcha pas longtemps sans être averti que les ennemis s'étoient emparés du château et du passage, de manière à n'en pouvoir être dépostés, et qu'ils l'avoient prévenu de vingt heures , tellement que ce fut au retardement de La Feuillade et à son incroyable négligence sur ce pain que ce dernier malheur fut encore dû. La Feuillade n'eut donc de parti à prendre que celui de retourner sur ses pas.

Peu de jours avant la bataille, il avoit fort maltraité Albergotli, qui s'étoit licencié sur la lenteur du siège, à n'approuver pas les courses du général après le duc de Savoie, Quelques gens se mirent entre-deux. Dès le lendemain, l'Italien, fort en peine sur Chamillart, alla chez son gendre le prier d'oublier ce qui s'étoit passé la veille.

La Feuillade , arrivant de ce beau détachement à Oulx , y trouva M. le duc d'Orléans dans un état périlleux , qui le devint bien davantage par tous les soins qu'il se donnoit à reposer, assurer, nourrir et raccommoder ses troupes avec des peines et des dépenses extrêmes, par le peu de secours qu'il recevoit de la cour, ne respirant que de rentrer en Italie. La Feuillade se trouvant dans la chambre de M. le duc d'Orléans avec Albergotti et d'autres, ce prince, de nouveau outré du succès de ce détachement, ne put s'empêcher de leur reprocher à tous deux leur désobéissance à demeurer sur la hauteur des Capucins. Tous deux voulurent répondre ; mais M. le duc d'Orléans , qui n'avoit pu retenir cette plainte , et le reproche trop véritable qu'ils étoient cause de la perte de la bataille , et qui se sentoit assez ému pour se craindre soi-même à la réplique, les pria qu'il n'en fût pas parlé davantage. Sassenage et le peu d'autres qui se trouvèrent à la ruelle du lit les en écartèrent , et les poussèrent grommelant l'un contre l'autre , et dont la voix s'élevoit à mesure qu'ils s'éloignoient du lit. Ils n' étoient pas au bout de la chambre qu' Albergotti dit assez vivement à La Feuillade que c'étoit lui seul que ce reproche du prince pouvoit regarder, puisque lui n'avoit fait qu'obéir à ses ordres , de lui La Feuillade ; sur quoi celui-ci lui répondit net que cela n'étoit pas vrai , le poussa en même temps et mit la main à l'épée. Albergotti, rougissant de colère, marmotta entre ses dents et recula deux pas. Sassenage , Saint-Frémont et quelques autres se jeté • rent entre-deux, les tirèrent hors de la chambre, et leur demandèrent s'ils savoient en quel lieu ils étoient, et si la tête leur avoit tourné. M. le duc d'Orléans, de dedans ses rideaux, ou n'entendit pas, ou n'en fit jamais semblant. Chacun emmena son homme , fort en peine de ce qui arriveroit après , mais il ne se passa rien entre eux en aucun temps. La valeur d' Albergotti ne fut jamais douteuse, mais il étoit Italien, et

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