CHAPITRE XXVIII
Promptitude incroyable avec laquelle j'apprends les malheurs devant Turin. — Nan ré apporte le détail de la bataille de Turin. — Mort de Murcé de ses blessures ; fadaises sur lui par rapport à Mme de Mainlenon, — Victoire de Médavy en Italie sur le prince de Hesse , depuis roi de Suéde. — Médavy chevalier de l'ordre ; autres récompenses. — Mmes de Nancré et d'Argenton à Grenoble. — On ne pense plus à repasser en Italie, qui se perd. — M. lo duc d'Orléans à Versailles. — Ce qu'il pense de La Feuillade et de ses officiers généraux. — La Feuillade perdu et rappelé. — La Feuillade et le car-
320 j'apprends le malheur de TURIN. [1706]
dinal Le Camus. — La Feuillade salue le roi ; très-mal reçu. — Élecleur de Cologne incognito à Paris et à Versailles. — Mort de Saint-Pouange. — Chamillarl grand trésorier de l'ordre. — Mort de Mme de Barbezieui, — Mort de Boisfranc. — Survivance de Maréchal à son fils ; alarme des survivanciers. — Mme de La Chaise à Marly, en absence de Mme la duchesse de Bourgogne et de Madame. — Dispute entre le duc de Tresmes et M. de La Rochefoucauld pour le chapeau du roi. — Piété de Mgr le duc de Bourgogne. — Le roi de Suéde, victorieux en Saxe, y dicte la paix au roi Auguste.
— Sa glorieuse situation et sa lourde faute. — Palkul et sa catastrophe. — Stanislas reconnu roi par la France; mécontents el leurs progrès. — Mariage arrêté de l'archiduc avec une princesse de Wolfenbùttel. — Facilité des princes protestants à se faire catholiques pour des avantages, et sa véritable cause. — Succès et séparation des armées en Espagne. — Secours d'argent à l'archiduc. — Conférences refusées par les alliés sur la paix. —
— Villars el le duc de Noailles de retour. — Le roi entretient le prince de Rohan sur la bataille de Ramillies. — Surville elLa Barre accommodés, le premier demeurant perdu. — Mme de Chàlillon; sa famille, son caractère, sa conduite ; quitte Madame et y demeure. — Mariage du fils de Livry avec une fille du feu prince Robert; grâces du roi à cette occasion. — M. de Beauviliiers cède son duché, etc., à son frère, et le marie à la fille unique de feu Besmaux. — Conduite admirable de la duchesse de Beauviliiers. — Bergheyck à Versailles ; son caractère et sa fortune. — Vendôme de retour. — Grand prieur à Gênes. — Ridicule de Mme de Maintenon sur Courcillon.
J'étois allé passer un mois à la Ferté , j'y recevois les nouvelles d'Italie que M. le duc d'Orléans me faisoit envoyer avec soin, et des lettres de sa main quand il ne vouloit pas que ce qu'il me mandoit passât par d'autres. J'étois donc pleinement instruit des malheurs qui s'y préparoient, et fort inquiet, lorsqu'un gentilhomme arrivant de Rouen chez son frère, tout auprès de chez moi, y vint comme nous nous promenions Mme de Saint-Simon et moi dans le parc avec du monde, et nous raconta le désastre de Turin avec les circonstances exactes sur M. le duc d'Orléans, sur le maréchal de Marsin, et sur tout le reste, telles que le roi les apprit trois jours après seulement, par le courrier qui en porta la nouvelle (et moi , quatre jours , par mes lettres de la cour et de Paris), sans que nous ayons jamais pu comprendre comment il étoit possible que cette triste nouvelle eût été portée avec une si extrême diligence , pour ne pas dire incroyable , sans que ce gentilhomme nous le voulût dire, sinon d'en fortement appuyer la certitude, et sans que nous l'ayons jamais revu depuis , car il mourut fort tôt après. Je fus vivement touché de ce malheur arrivé entre les mains de M. le duc d'Orléans, quoiqu'elles en fussent parfaitement innocentes. La fièvre me prit, je m'en allai à Paris, sans m'arrêter à Versailles pour éviter l'empire de sa faculté.
Nancré , dépêché avec le détail , y arriva presque en même temps. Quoique je ne le connusse point du tout, je lui envoyai dire que j'étois hors d'état de l'aller trouver et que je le priois de venir chez moi. Il y vint aussitôt. Il avoit ordre de me voir; nous fûmes deux bonnes heures tête à tête. Il m'apprit que le roi rendoit une pleine justice à son neveu, et me pressa de lui écrire sans nul ménagement , je n'en eus pas besoin.
[1706] MORT DE MURCÉ. 321
Le public équitable , la cour même , malgré ses jalousies , décernèrent des lauriers à sa défaite, et rélevèrent d'autant plus que la fortune l'avoit voulu abaisser. Ce fait est aussi mémorable que singulier, et je ne crois pas qu'il y ait d'exemple de tant et de si unanimes louanges dans un malheur aussi complet. Tout le cri tomba sur Marsin, et nonobstant Chamillart, sur La Feuillade.
Quoique les ennemis , contents de leurs succès , ne se fussent opposés à rien de la retraite, il est pourtant vrai que le gros canon de batterie ne put être emmené. L'abbé de Grancey , premier aumônier de M. le duc d'Orléans, médiocre prêtre, mais fort brave et fort bon homme, fut tué à deux pas derrière lui, sur quoi le comte de Roucy disoit que ce pauvre abbé mourroit de joie s'il pouvoit savoir qu'il a été tué. Villiers et La Bretonnière, maréchaux de camp, Boneiles fils de BuUion , colonel d'infanterie, Kercado, mestre de camp du Dauphin-étranger', très-bon sujet, et à qui j"avois vendu ma compagnie, lui jeune cornette dans le même régiment, et assez d'officiers y furent tués ; et Murcé , lieutenant général, mourut de ses blessures, prisonnier à Turin. On n'y perdit pas plus de quinze cents hommes , mais beaucoup de blessés et de prisonniers.
Murcé étoit frère de Mme de Caylus , aussi disgracié de corps et d'esprit que sa sœur avoit l'un et l'autre charmants. Il étoit donc fils de Vilette , lieutenant général de mer , cousin germain de Mme de Maintenon , et tous sous sa protection la plus particulière. Celui-ci étoit brave , et point mauvais officier , mais gauche, bête , inepte au dernier point. Il avoit avec nous, en Allemagne, un jeune valet qui le suivoit toujours, qu'il appeloit Marcassin, et qui se moquoit de lui à cœur de journée. C'étoit l'année que Mme la duchesse de Bourgogne vint en France. Il arriva à Murcé trois grands malheurs dont il se plaignit amèrement à toute l'armée : son cheval Isabelle étoit mort, Marcassin l'avoit quitté, et sa femme n'étoit point femme d'honneur, il vouloit dire dame du palais. Marivault et Montgon le faisoient valoir ; c'étoit une farce continuelle de le voir avec eux, leurs questions, leur moqueuse admiration, leurs panneaux et ses sottises. Il avoit épousé la fille du lieutenant général de Chaumont en Bassigny ; il l'avoit menée à Strasbourg , où il avoit été employé l'hiver [comme] brigadier ; elle étoit laide , sotte et dévote à merveilles; il n'y avoit qu'un ménage de gâté. Elle faisoit ses dévotions fort souvent, et la veille vouloit coucher seule. Murcé s'en plaignoit et rendoit compte à tout le monde du calendrier de sa femme. Il prioit à manger chez lui par grades ; et un homme de grade difi'érent des conviés qui s'y présentoit quelquefois pour s'en divertir, étoit sûrement éconduit, et Murcé lui en disoit la raison. Tant de fadaises, et d'un Murcé , pourront surprendre ici , mais voici pourquoi je les ai mises. Murcé étoit une espèce de La Feuillade de Mme de Maintenon. Elle le croyoit un homme merveilleux; il lui rendoit compte des choses et des personnes de l'armée , elle le consultoit sur ce qu'il pensoit qu'on devoit
i. Le régiment Dciui'kin-étraiiger était composé d'étrangers, comme le Rojal-Allemand, le Royal-Pologne, etc.