‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 275 sur 370 · CONSEIL OÙ LE PROCÈS SE JUGE · texte numérisé non relu

CONSEIL OÙ LE PROCÈS SE JUGE

duc de Rohan ne l'emportoit que de deux voix. Restoient à parler M. le chancelier et Mgr le duc de Bourgogne , et leroi après à prononcer La vente me force à en dire une que je voudrois taire , dont le tond put n'être pas mauvais par l'intime persuasion , mais dont l'ecorce au moins, et la façon de soutenir ce qu'on pense être juste, parut passer le but. Le chancelier étoit ami intime de Mme de Soubise II considéra qu'opinant pour M. de Guéméné, Mgr le duc de Bourgogne feroit l'arrêt- Il résolut de l'emporter de vive force; au lieu d'opiner en peu de mots sur une affaire si longuement débattue, et si fort disputée et éclaircie il fit un long discours avec tout l'esprit , la force, la subtilité possible' qui parut moins d'un chancelier que d'un avocat de réplique. Puis se rabattant peu à peu sur son dessein, il s'adressa par diverses questions au jeune prince, lui répétant souvent avec art : que peut-on objecter à ceci? que peut-on répondre à cela? quelle sortie de cet autre? pour étourdir sa conscience délicate, en essayant d'étouffer ses lumières au cas quil ne fût pas de son avis, et peut-être encore en le provoquant ainsi, l'accabler de l'embarras de lui répondre, et le réduire par l'insuffisance d'entrer en lice contre lui : il s'y trompa.

Mgr le duc de Bourgogne avoit étudié à fond les mémoires de part et d'autre, écouté attentivement le rapporteur, d'Aguesseau, et toutes les opinions. Ils'étoit surtout appliqué à celle du chancelier, qui dura une grosse heure. Quand il eut fini, le prince prit la parole , d'abord avec sa retenue ordinaire, mais incontinent après avec une décision précise quisentoitl'mdignanon, et qui sembloit avoir pénétré la poitiine du chancelier. Il suivit la route qu'il lui avoit tracée en s'adressant à lui « Ce que je vous répondrai , monsieur, lui dit-il tout à coup à ce que vous venez de dire, c'est que je ne trouve pas de question en ce procès et que je suis surpris de la hardiesse de la maison de Rohan à l'entreprendre. » Passant ensuite un regard sur toute la compagnie, il reprit toute l'affaire avec exactitude, justesse et précision, et appuya sur les principaux points et les raisons principales de d'Aguesseau, du rapporteur et des autres en les citant, qui avoient opiné pour le duc de Rohan Fixant ensuite un regard perçant sur le chancelier, il discuta les raisons fondamentales de son avis, dont il mit en évidence le captieux et^ les sophismes. Retombant après sur les nouvelles raisons que d'Aguesseau avoit apportées, et sur l'autorisation du contrat de mariage par la signature du roi , il soutint les premières, mais il combattit cette dernière et déclara qu'il ne croyoit point que l'autorité des rois pût s'étendre jusque sur les lois des familles, qu'il ne tenoit pour inviolables que lorsque d'un consentement mutuel elles avoient été faites par ellesmêmes, comme il étoit arrivé en celles dont il s'agis.soit, et de plus confirmées par une exécution aussi paisible et aussi longue. Il parla une heure et demie, et se fit admirer par la force et la sagesse de son discours, et par la profonde instruction qu'il y montra. Il le termina par les mêmes paroles qui l'avoient commencé, par quelques-unes sur la naissance illustre et ancienne des Chabot, et par quelque chose de plus animé contre ies Rohan, qu'il ne s'étoit permis dans toute son opinion. De cette manière il fit l'arrêt.

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