FOLLE DECLARATION DE GUERRE
Bouillon, revenons à Jean 1" de La Marck, seigneur de Sedan, qui eut le duché de Bouillon de Guillaume son frère. Charles VIII le prit sous sa protection, lui, son fils aîné et ses terres, contre Maximilien I", archiduc d'Autriche, etc., par des lettres de 1486, qui, tout honorables qu'elles lui sont, n'ont pas le moindre trait à souveraineté ni principauté. Robert II, son fils, duc de Bouillon, seigneur de Sedan, Fleuranges et Jaraetz, fut chevalier de Saint-Michel et compris dans les traités de paix entre Charles VIII et Maximilien I", roi des Romains, fait à Senlis en 1493, et de Cambrai en 1608, mais comme un seigneur de frontière, sans rien qui sente la souveraineté. Depuis, ce Robert, après avoir bien servi en France, se tourna pour la maison d'Autriche. Il en fut plus mal content qu'il n'avoit été de la France. Il s'y raccommoda, puis s'outrecuida jusqu'à dénoncer la guerre à l'empereur par un héraut, en pleine diète à Worms. Charles-Quint en rit, prit toutes ses places , le ruina , et Sedan ne fut sauvé que par la guerre qui s'alluma entre la France et l'empereur. Une pareille déclaration de guerre ne se prendra jamais pour un titre de souveraineté , quand il est seul, le premier et fondé sur aucun autre titre. Son fils et son petitfils, tous deux du nom de Robert, tous deux ducs de Bouillon, seigneurs de Sedan, etc. , furent tous deux maréchaux de France. Le dernier des deux acheta Raucourt, en 1649, de Charles de Luxembourg, vicomte de Martigues, et, l'année suivante, il alla ambassadeur de France à Rome, auprès de Jules II '. Ce n'étoit pas l'emploi d'un souverain; aussi Bouillon étoit il trèe-constamment mouvant de Liège, et Sedan de Mouzon, comme on le voit encore par les lettres patentes de Charles VII en 1454, comme souverain de Mouzon, d'où Sedan relevoit , et par le jugement des jugeurs de Mouzon , rendu en 1455, en conformité de ces lettres.
Ce dernier maréchal ttoit connu sous le nom de maréchal de Fleuranges plus que sous celui de maréchal de Bouillon. Il avoit épousé la fille aînée de la fameuse Diane de Poitiers et de son défunt mari Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie. Il fut marié quatorze ans sans avoir aucun rang en France, non plus que ses pères. Henri II , dans le fort de ses amours et du crédit de Diane de Poitiers, la fit duchesse de Valentinois, en 1648; et ce même crédit obtint quatre ans après le rang de duc , en France , au maréchal son gendre, duc de Bouillon, personnellement pour lui et pour sa femme par conséquent. Il mourut en 166G, Henri II en 1659 et la maréchale de Fleuranges , qui depuis ce rang ne s'appeloit plus que la duchesse de Bouillon, en 1574. Deux fils naquirent de ce mariage et plusieurs filles, dont l'aînée fut la première femme du dernier connétable de Montmorency, et mère des duchesses de Ventadpur et d'Angoulême; les deux fils furent le duc de Bouillon et le comte de Maulevrier, tous deux sans aucun rang ni prétention.
Ce duc de Bouillon est le premier des seigneurs de Sedan qui en ait
^ . 11 y a dans le manuscrit Jules II ; mais c'est évidemment une erreur pour Jules 111, qui fut pape de J550 à 4 555.
bouillon; son état. 355
changé le titre en celui de prince de son autorité particulière. Il fut capitaine des Cent-Suisses de la garde du roi, céda, avec protestation et promesse du roi de récompense, le château de Bouillon à l'évêque de Liège avec quelques dépendances, conformément au traité du Cateau- Cambrésis, 1569. Il épousa, en 1558, la fille aînée du premier duc de Montpensier, sœur de cette abbesse de Jouars, défroquée et huguenote, en 1572, qui épousa, en 1574, le fameux prince d'Orange Guillaume, tué à Delft, 1584, dont elle eut la seconde femme du maréchal de Bouillon La Tour, veuf de l'héritière de Sedan. Le duc de Bouillon mourut en 1574. La princesse de Bourbon-Montpensier, sa femme, en 1587 , dont il laissa deux fils et une fille. Le cadet mourut sans alliance, en 1587 , portant le nom de comte de La Marck. L'aîné, duc de Bouillon et prince de Sedan, etc., mort à Genève sans alliance, le 1" janvier 1588 , à vingt-six ans, ayant par son testament institué sa sœur unique son héritière universelle , à laquelle il substitua le duc de Montpensier, frère de leur mère, et à celui-ci le prince de Bombes, son fils , leur cousin germain ; ainsi Charlotte de La Marck eut Bouillon, Sedan, etc. C'est elle à qui on fit épouser Henri de La Tour, vicomte de Turenne et maréchal de France , si connu sous le nom de maréchal de Bouillon. Elle étoit née à Sedan, à la fin de 1574, mariée à la fin de 1591 , et mourut en 1594, sans enfants, comme il a été dit, à Sedan, dont elle n'étoit jamais sortie.
De cette courte analyse il résulte, que des huit générations de La Marck qui ont possédé Sedan, dont les six dernières ont eu Bouillon aussi, aucune n'a eu ni prétendu aucun rang ni distinction à ces titres, nia ceux de leur naissance; que lu seul dernier maréchal, grand-père de l'héritière, a eu le rang personnel de duc par le crédit de sa bellemère, et qu'ils ont eu des charges et des emplois, que des princes ou gens qui voudroient l'être n'auroient pas acceptés; que Sedan est un fief mouvant du domaine de Mouzon , que c'est le père de l'héritière qui le premier a changé , sans titre aucun et de son autorité privée , le titre de seigneur de Sedan, que ses prédécesseurs avoient toujours pris, en celui de prince de Sedan , et que la folie qu'eut le père du premier maréchal de La Marck de déclarer la guerre à Charles-Quint ne leur donne aucun droit de souveraineté , non plus que la protection accordée par lettres de nos rois, ni la mention faite d'eux dans les traités de paix, comme de tous autres seigneurs particuliers des frontières qui touchent les dominations différentes; que Sedan relevoit des archevêques de Reims comme seigneurs de Mouzon, sans aucune difficulté, avant que le roi se fût accommodé de ce domaine; enfin que Sedan, possédé par la maison de Jausse en Brabant, ensuite par celle de Barbacçon, seigneurs de Bossu , après par celle de Braquemont , fut enfin vendu à celle de La Marck, comme on a vu plus haut. Voilà pour Sedan. Raucourt, Jametz, etc., n'eurent jamais rien de particulier. Ce n'est pas la peine de s'y arrêter.
Bouillon est une ancienne seigneurie démembrée du comté d'Ardenne, que le célèbre Godefroy de Bouillon eut de sa mère Ide. Il étoit fils d'Eustache , comte de Boulogne , et fut investi du duché de la basse
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Lorraine. Comme il étoit duc, on l'appela le duc Godefroy de Bouillon, parce qu'on étoit accoutumé auparavant à le nommer Godefroy de Bouillon, selon la mode du temps pour les cadets de leur partage, et cette terre n'a pas eu d'autre titre de passer et d'être dite le duché de Bouillon. Godefioy, allant à la Terre sainte, où il devint si célèbre, vendit Bouillon à Albert, évêque de Liège; et Alberon, depuis son successeur, acquit, en 1127, de Renaud, archevêque de Reims, tout le fief que l'Église de Reims avoit à Bouillon. C'étoit apparemment la mouvance. Au moins ne prétendra-t-on pas qu'une terre sans titre et démembrée du comté d'Ardenne fût une souveraineté. On a vu ci-devant comment elle a passé des évêques de Liège dans la maison de La Marck. Mais cette Église ni les états de Liège n'ont jamais cédé, non-seulement la mouvance , mais la propriété ; et à travers les guerres et les traités jusqu'à celui de Ryswick exclusivement, ils l'ont toujours revendiquée.
M. de Bouillon, fils du maréchal et frère aîné de M. de Turenne, et petit-fils maternel du grand Guillaume , prince d'Orange, se trouvant gouverneur de Maestricht pour les HoUandois , se fit craindre des Liégeois, avec qui il traita, en 1641, sans prendre la qualité de duc de Bouillon dans l'acte qu'il passa avec eux, et renonça à toutes prétentions sur Bouillon et ses dépendances pour cent cinquante mille florins, qu'il acheva de toucher, en 1668, sans avoir pourtant cessé de porter le même nom ; et au traité des Pyrénées , il ne se parla plus de Bouillon , possédé par les Liégeois. Ils prirent parti pour l'empereur , en 1676, contre le roi. Les François prirent Bouillon , que le roi donna , en 1678 , au duc de Bouillon , fils de celui dont on vient de parler . qui , sans aucun titre de souveraineté possible . comme on vient de le voir, y établit une cour souveraine. Cette entreprise fit une grande difficulté à la paix de Nimègue , mais à la fin les Liégeois cédèrent et protestèrent; et il fut dit que la possession demeureroit à M. de Bouillon, et que la question de la propriété seroit décidée par des arbitres. Oncques depuis il n'en a été parlé.
On voit donc combien Bouillon est éloigné de pouvoir être une souveraineté, et à quel étrange titre M. de Bouillon en jouit. Il n'est pas nécessaire de s'y étendre davantage. En aucun temps depuis, les évoques, le chapitre et les états de Liège auroient été mal reçus à disputer Bouillon , quoique payé tant de fois , et de plus de leur ancien domaine , au fils de celui à qui ils l'avoient si bien payé la dernière , à qui Louis XIV l'avoit donné après l'avoir pris sur eux, et qui lui a toujours accordé sa protection pour le garder, La suite de ce qu'est devenu Bouillon , pour n'être pas interrompue , nous a conduits jusqu'à Louis XIV et à son grand chambellan. Avant de parler de la maison de celui-ci, il faut achever ce qui regarde celle de La Marck.
On a vu ci-devant que l'héritière de Sedan et Bouillon avoit un oncle unique, frère cadet de son père. Il portoit le nom de comte de Maulevrier, et prit le nom de duc de Bouillon après la mort de sa nièce, en 1594. Il n'eut jamais ni ne prétendit aucun rang, servit Charles IX et Henri III en leurs guerres , fut capitaine des Cent-Suisses de la garde ,