‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 305 sur 370 · ET SES DEUX DERNIÈRES ABBESSES · texte numérisé non relu

ET SES DEUX DERNIÈRES ABBESSES

même en partie , le roi s'en chargea à condition qu'elle lui céderoit pour toujours ses prétentions d'élire , que le pape en feroit une abbaye , et qu'il en donneroit la collation au roi. Cela fut fait ainsi au grand regret des religieuses, qui n'osèrent pas résister, et le pape accorda tout. Cependant on ne se pressoit pas de la part du roi de réparer les désordres du feu. On ne s'y mit que lorsque la santé de Mme de Chaulnes fit craindre des difficultés sur cette non-exécution: alors on l'entreprit, et elle a coûté près d'un million. Néanmoins, Mme de Mailly trouva beaucoup d'opposition. Toutes l'aimoient et l'estimoient , protestoient qu'elles Tauroient préférée dans l'élection, mais ne pouvoient soufl'rir la nomination. La vertu, la patience, la douceur, l'esprit , l'art du gouvernement , parurent avec éclat et succès dans la nouvelle abbesse. Elle laissa sortir les plus opiniâtres, et gagna les autres par ses talents, son grand exemple et sa bonté ; mais pour n'y pas revenir , dès que le roi fut mort , les protestations, jusque-là cachées, parurent, et il se forma un véritable procès entre Mme de Mailly et les prétendants au droit d'élire, opprimées, disoient-elles , par l'autorité du feu roi. La plupart de celles qui étoient à Poissy , et qui avoient le plus goûté le gouvernement de leur abbesse , s'y joignirent. Elle demeura la même à leur égard. Nous jugeâmes ce procès au conseil de régence-, Mme de Mailly le gagna. Il n'étoit pas possible qu'elle le pût perdre avec toutes les précautions qui avoient été prises ici et à Rome pour assurer cette nomination pour toujours. A la fin , les religieuses, vaincues par la douceur, le mérite et la conduite de Mme de Mailly envers toutes, l'ont aimée comme la meilleure mère, et vivent là plus heureuses, à ce qu'il en revient même de toutes parts par elles-mêmes , qu'aucunes religieuses du royaume.

Il mourut alors un vieux évêque, qui toute sa vie n'avoit rien oublié pour faire fortune, et être un personnage. C'étoit Roquette, homme de fort peu . qui avoit attrapé l'évèché d'Autun , et qui à la fin , ne pouvant mieux, gouvernoit les états de Bourgogne à force de souplesses et de manège autour de M. le Prince. Il avoit été de toutes les couleurs : à Mme de Longueville , à M. le prince de Conti son frère , au cardinal Mazarin, surtout abandonné aux jésuites. Tout sucre et tout miel, lié aux femmes importantes de ces temps-là , et entrant dans toutes les intrigues; toutefois grand béat. C'est sur lui que Molière prit son Tartufe, et personne ne s'y méprit. L'archevêque de Reims, passant à Autun avec la cour, et admirant son magnifique buffet : « Vous voyez là. lui dit l'évêque , ie bien des pauvres. — Il me semble, lui répondit brutalement l'archevêque, que vous auriez pu leur en épargner la façon. » Il remboursoit accortement ces sortes de bourrades ; il n'en sourcilïoit pas , il n'en étoit que plus obséquieux envers ceux qui les lui avoient données, mais alloit toujours à ses fins sans se détourner d'un pas. Malgré tout ce qu'il put faire , il demeura à Autun , et ne put faire une plus grande fortune. Sur la fin, il se mit à courtiser le roi et la reine d'Angleterre. Tout lui étoit bon à espérer, à se fourrer, à se tortiller. M. de Bayeux , Nesmond , les courtisoit d'une autre façon. Il ne les voyoit guère, leur donnoit dix mille écus tous les ans, et fit si bien, qu'on ne l'a jamais su qu'après sa mort

382 MORT DE ROQUETTE ÉVÊQUE d'aUTUN. [1707]

M. d'Autun, pour achever par ce dernier trait , avoit une fistule lacrymale. Peu après la mort du roi d'Angleterre . il s'en prétendit miiaculeusement guéri par son intercession. 11 l'alla dire à la reine d'Angleterre , à ^Ime de Maintenon , au roi. En efTet , son œil paroissoit différent ; mais peu de jours après il reprit sa forme ordinaire, la fistule ne se put cacher. Il en fut si honteux qu'il s'enfuit dans son diocèse, et qu'il n'a presque point paru depuis. Les restes de son crédit et de ses manèges trompèrent vilainement l'abbé Roquette, son neveu, qui s'étoit fourré dans le grand monde , qui prêchbit et qui avoit passé sa vie avec lui. Il obtint sa coadjutorerie pour un autre neveu, et l'abbé Roquette, avec ses sermons, ses intrigues, ses cheveux blancs et tant d'espérances, n'a pu parvenir à l'épiscopat. Il a fini chez Mme la princesse de Conti , fille de M. le Prince dont il se fit aumônier, et son frère son écuyer.

Il y eut tout l'hiver force bals à Marly ; le roi n'en donna point à Versailles , mais Mme la duchesse de Bourgogne alla à plusieurs chez Mme la Duchesse, chez la maréchale de Noailles et chez d'autres personnes , la plupart en masques. Elle y fut aussi chez Mme du Maine , qui se mit de plus en plus à jouer des comédies avec ses domestiques et quslqaes anciens comédiens. Toute la cour y alloit; on ne comprenoit pas la fclie de la fatigue de s'habiller en comédienne, d'apprendre et de déclamer les plus grands rôles, et de se donner en spectacle public sur un théâtre. M. du Maine, qui n'osoit la contredire de peur que la tête ne lui tournât tout à fait, comme il s'en expliqua une fois nettement à Mme la Princesse en présence de Mme dû Saint-Simon , étoit au coin d'une porte, qui en faisoit les honneurs. Outre le ridicule, ces plaisirs n'étoient pas à bon marché.

Cependant le roi régla les généraux et les officiers généraux de ses armées. Le maréchal de Tessé fut déclaré dès le commencement de février pour le commandement de larmée destinée à repasssr en Italie. Il partit bientôt après pour le Dauphiné avec une patente de commandant en chef dans cette province. Il y prétendit du parlement les mêmes honneurs dont y jouit le gouverneur de la province, qui soni entre autres d'être visité par une nombreuse députation du parlement, traité de monseigneur dans le compliment, et de seoir au-dessus du premier président dans le coin du roi. Cela lui fut disputé ; le parlement de Grenoble députa r. la cour, où ses raisons furent si bien expliquées, qu'il gagna l'un et l'autre point et d'autres moindres, dont le maréchal de Tessé eut le dégoût entier. Le maréchal de Villars fut destiné pour l'armée du Rhin et M. de Vendôme à celle de Flandre sous l'électeur de Bavière. Le maréchal de Berwick étoit demeuré en Espagne : M. le duc d'Orléans , qui ne vouloit pas demeurer sur sa mauvaise bouche d'Italie, et qui voyoit peu d'apparence d'y faire rentrer une armée, désira d'aller en Espagne. Il n'auroit pu obéir à l'électeur de Bavière qu'on ne vouloit pas mécontenter en lui proposant ce supérieur. Villars avoit, comme on l'a vu , fait ses preuves de ne pas vouloir servir sous ce prince ; il étoit trop bien soutenu pour lui être sacrifié. Il ne resta donc que l'Espagne aux dépens du duc de Berwick , sur lequel l'expérience funeste de ce qui étoit arrivé avec le maréchal de Marsin fit donner au prince l'auto-

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