DU MARÉCHAL I)E VILLEROY. 3S
tout naturellement conduire. Je lui parlai du bâton et du commandement des armées; je lui représentai qu'il rendrait douteux l'espèce de droit qu'il pouvoit prétendre de succéder à la charge de capitaine des gardes de son père , à laquelle l'exemple du duc de Noailles lui frayoit un chemin assuré; que l'éclat qui avoil fait chasser Mme de Caylus avoit fait une impression qui nétoit effacée que pour elle , et qui subsistoit contre lui et Mme de Maintenon, comme il n'en pouvoit douter, malgré son amitié pour le maréchal de Villeroy; enfin, que son père avoit travaillé trop peu solidement pour lui, et lui avoit toute sa vie trop durement appesanti le joug pour que , sciemment et volontairement , il se perdît sur une chose inutile , vaine , de purs travers et de pure fantaisie, que son père même ne devoit jamais exiger de lui. En un mot, je n'oubliai rien, ni sa femme non plus; mais tout fut inutile.
Le duc de Villeroy avoit promis à son père, qui avoit exigé sa parole. Accoutumé à trembler devant lui comme un enfant, il n'osa la refuser; il ne put se résoudre à en manquer , même en ne voyant Chamillart qu'en secret, ce que je me faisois fort de faire passer au ministre. Il fallut donc se réduire à essayer qu'il se contentât d'un compliment du duc de Villeroy, chez le roi, sur ce qu'il ne le voyoit point chez lui. J'en parlai à Chamillart de toute mon affection ; mais il me répondit que ce qui eût été bon d'abord venoit trop tard, après deux mois de retour. J'eus recours à la maréchale de Villeroy, de laquelle j'avois reçu cent fois de vives plaintes sur toute cette affaire ; je la reconnus si éloignée de s'adoucir , que je n'osai pousser mon projet. Toutefois la solide piété qui étoiten elle lui fît faire quelques réflexions. D'elle-même elle permit à son fils de tâcher à fléchir son père. Le fils n'y gagna rien. Il trouva son père plus entêté et plus furieux que jamais.
Le vrai motif de cette rage fut l'énoncé de la patente de M. de Vendôme pour aller commander l'armée de Flandre en sa place. Véritablement il appesantissoit la honte du maréchal et sans nécessité , et la rendoit immortelle. Ses amis en furent avertis à temps de l'arrêter, ce qui en augmenta le bruit, et M. le Grand, ami de Chamillart, obtint de lui que cet endroit de la patente seroit réformé et changé. El]e étoit déjà scellée lorsque Chamillart l'envoya retirer du chancelier, sous prétexte que son commis l'avoit mal dressée. Le chancelier, ami du maréchal, et scandalisé pour lui, ne fit pas difficulté de la rendre, ni le commis de lui avouer que cet énoncé injurieux étoit l'ouvrage de son maître, auquel un subalterne comme lui n'eût pas osé attenter. De cette sorte fut expédiée une autre patente , sans que l'injure de la précédente pût s'effacer du cœur du maréchal, qui ne manqua pas de prétextes différents et moins humiliants pour colorer sa haine.
S'il eût su céder au temps et embrasser de bonne grâce le sauve- Thonneur que nous avons vu le roi lui présenter avec tant de bonté et d'affection, après toutes ses fautes, il fût revenu à la cour plus puissant et plus en faveur que jamais. On a vu (t. II , p. 417 et suiv.) qu'au retour de sa prison de Gratz, il ne tint qu'à lui d'entrer au conseil en quittant la guerre , et le salutaire conseil que lui en donna son ami le chevalier de Lorraine, et avec quel travers insensé il le refusa. La maréchale de