‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 333 sur 370 · ABUS NÉS DES FAUTEUILS DE BAYONNE · texte numérisé non relu

ABUS NÉS DES FAUTEUILS DE BAYONNE

ment pensé), se résolut, dis-je, à donner un fauteuil à Mlle de Beaujolois et à la traiter comme la première fois, sous prétexte que ses propres malheurs la rendoient sensible à celui de cette princesse . à qui elle ne le vouloit pas appesantir par la différeuce du traitement de son premier passage.

Elle habitoit une très-petite maison de campagne à la porte de Bayonne, et elle y recevoit le monde dans un petit salon, où je l'ai aussi vue, de plain-piedà un grand et beau jardin. Après les premières embrassades de la reine douairière à la petite reine et à Mlle de Beaujolois, la reine douairière proposa à la princesse de Berghes d'aller voir son jardin, et à la duchesse de Linarez, sa camarera-mayor, de l'y mener. Elles étoient averties; e les firent dans l'instant la révérence et entrèrent dans le jardin , après quoi la reine douairière fit apporter trois fauteuils. La marquise de Conflans y demeura debout avec les autres dames de la reine douairière. La visite finie , on fit appeler les deux dames qui étoient au jardin ; elles ne trouvèrent plus de fauteuil en rentrant. On étoit debout et aux embrassades pour prendre congé.

Par le chemin, Mlle de ]3eaiijolois vécut en princesse du sang. Mais arrivées à Paris, elles trouvèrent que ce fauteuil y avoit fait grand bruit, et que là-dessus les princesses du sang le prétendoient chez la reine d'Espagne. Mme la duchesse d'Orléans, dont les enfants n'étoieni; plus petits-fils de France, trouvoit la prétention fort raisonnable, d'autant qu'elle en formoit de plus étranges pour elle-même , jusqu'à ne pas vouloir que les gardes de la reine sa fille prissent la salle de ses gardes quand elle la venoit voir au Palais-Royal, tandis qu'à Versailles on ne leur disputa pas d'être mêlés avec ceux du roi , et la droite dans leur salle. Cette prétention du fauteuil , soutenue de l'autorité d'un prince du sang pleinement administrateur de l'État, suspendit les visites. On écrivit en Espagne, d'où il vint défense à la reine d'Espagne de donner des fauteuils, même à Mme la duchesse d'Orléans sa mère, qui depuis ne l'a plus vue qu'en particulier , et pas un prince ni princesse du sang ne l'ont visitée , si ce n'est M. le duc d'Orléans et Mlles ses sœurs, mais en dernier particulier.

Voilà où conduisent des complaisances mal entendues. Mme la du- (diesse d'Orléans n'a jamais eu ni prétendu qu'un tabouret devant les filles de France , même cadettes , même devant Mme la duchesse de Berry sa fille; les princesses filles de Gaston pareillement devant Madame, ainsi que Mlle la duchesse d'Orléans, et Mademoiselle, depuis duchesse de Lorraine; les princes et les princesses du sang n'ont jamais eu ni prétendu qu'un siège à dos, sans bras, devant les filles de Gaston, devant M. et Mme la duchesse d'Orléans , et devant Mademoiselle , depuis duchesse de Lorraine ; et ils veulent un fauteuil devant les têtes couronnées , et en particulier devant la petite reine d'Espagne , qui , sa couronne mise à part, est veuve d'un infant d'Espagne, c'est-à dire d'un fils de France, puisque, quand Philippe V n'auroit pas eu la couronne d'Espagne, il seroitfils de France, conséquemment son fils petit-fils de France, lequel remonte à la dignité , au rang , aux traitements de fils de France par la couronne de son père (et ont été mis et reconnus sur ce pied- là par

Page 1