RÈGLEMENT CONTRE LE LUXE DES ARMÉES
honneur infini à if. le Prince , et procura depuis au roi d'Angleterre les respects que lui devoit don Juan, et dont, après cet exemple si public et SI fort parlant à lui , il n'osa plus s'écarter.
A propos de table, le luxe de la cour et de la ville étoit passé avec tant d'excès dans les armées. qu'on y portoit toutes les délicatesses inconnues autrefois dans les lieux du plus grand repos. Il ne se parloit plus que de haltes chaudes dans les marches et dans les détachements, et les repas qu'on portoit à la tranchée pendant les sièges étoient nonseulement abondants dans tous leurs service, mais les fruits et les glaces qu'on y servoit avoient l'air des fêtes, avec une profusion de toutes sortes de liqueurs. La dépense ruinoit les officiers, qui, les uns pour les autres, s'efibrçoient à l'envi de paroitre magnifiques; et les choses nécessaires à porter et à faire quadruploient leurs domestiques et les équipages de l'armée , qui l'affamoient souvent. Il y avoit longtemps qu'on s'en plaignoit, ceux même qui faisoient ces dépenses qui les ruinoient, sans qu'aucun osât les diminuer. A la fin, le roi fit ce printemps un règlement qui défendit aux lieutenants généraux d'avoir plus de quarante chevaux d'équipage; aux maréchaux de camp plus de trente; aux brigadiers plus de vingt-cinq et aux colonels plus de vingt. Il eut le sort de tant d'autres faits sur le même sujet. Il n'y a pays en Europe où il y ait tant de si belles lois et de si bons règlements, ni où l'observation en soit de si courte durée. On ne tienx la main à aucun, et il arrive que souvent, même dès la première année, tout est enfreint, et qu'on n'y pense plus dès la seconde.
On a vu (ci-dessus, p. 390) que la révolte de Cahors, qui avoit obligé d'y faire marcher des troupes destinées pour l'Espagne , avoit retardé le départ de M. le duc d'Orléans de huit jours. Ce délai lui coûta cher. Le duc de Berwick, plus foible en infanterie que les ennemis, et engagé dans un pays de montagnes, se trouva dans la nécessité de reculer un peu devant eux pour regagner des plaines où il pût aider sa cavalerie. Asfeld, qui tout l'hiver avoit commandé sur cette frontière, y avoit heureusement, mais très-difficilement, pourvu à la subsistance des troupes. Tout y étoit donc mangé par les apports qui y avoient été faits de tous les pays à portée d'en faire : et c'est ce qui avoit obligé Berwick de chercher à vivre dans ces montagnes, où les ennemis, fort éloignés , mais assemblés de bonne heure, forcèrentde marches pour le venir chercher, et tâcher de le prendre à leur avantage. Le marquis das Minas , Portugais , commandoit leur armée de concert avec Ruvigny, qu'on appeloit milord Galloway, d'un titre d'Irlande que le roi Guillaume lui avoit donné, et qui commandoit les Anglois. Enflés de ce mouvement en arrière, ils suivirent le maréchal de près, qui les attira ainsi dans les plaines de la frontière du royaume de Valence.
Alors Berwick les eût volontiers combattus; mais il savoit M. le duc d'Orléans parti de Madrid pour le venir joindre, qui n'avoit fait qu'y passer et saluer le roi et la reine d'Espagne , et qui faisoit toute la diligence possible pour arriver. Il lui étoit subordonné de nom et d'efl"et. Le roi avoit avoué son repentir de lui avoir donné en Italie un tuteur , qui l' avoit perdue malgré ce prince. Berwick ne vouloit pas , d'entrée de
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jeu, se brouiller avec un supérieur de cette élévation en lui soufflant nne bataille; ainsi il temporisoit avec grand dépit de l'audace des ennemis à l'approcher et à le tâter.
Elle leur crût tellement par la patience du maréchal qu'ils l'imputèrent tout à fait à foiblesse. Pour en profiter , ils vinrent le chercher jusque dans son camp. Asfeld, qui en eut le premier avis, l'envoya au duc de Berwick avec qui il étoit fort bien, et prit sur soi de faire ses dispositions de son côté, pour ne perdre pas un moment. Le maréchal fut aussi diligent du sien, vint au galop voir celles d'Asfeld, les approuva et ne songea plus qu'à combattre. Le début en fut heureux. Bientôt après il se mit quelque désordre dans notre aile droite, qui souffrit un furieux feu. Le maréchal y accourut, le rétablit, et la victoire ne fut pas longtemps après à se déclarer pour lui. L'action ne dura pas trois heures. Elle fut générale, elle fut complète. Elle commença tout de bon sur les trois heures après midi , le 25 avril. Les ennemis, en fuite et poursuivis jusqu'à la nuit, perdirent tout leur canon et tous leurs équipages avec beaucoup de monde. Il en coûta peu à notre armée; et de gens de marque, le fils unique de Puysieux, qui étoit brigadier d'infanterie et promettoit beaucoup , avec un esprit orné , et Polastron, colonel de la couronne.
Tout étant fini, le comte Dohna, qui s'étoit retiré dans la montagne avec cinq bataillons, n'ayant ni vivres, ni eau, ni moyen de sortir de là, envoya au maréchal, trop heureux d'être tous prisonniers de guerre, qui chargea un officier général d'aller les chercher et les amener à son camp. Ainsi on eut en tout huit mille prisonniers, parmi lesquels deux lieutenants généraux, six maréchaux de camp, six brigadiers , vingt colonels , force lieutenants-colonels et majors , et huit cents autres officiers avec une grande quantité d'étendards et de drapeaux. Il y eut treize bataillons entiers.
Cilly, des dragons, maréchal de camp, arriva à l'Étang avec cette bonne nouvelle, où j'étois et où Mme la duchesse de Bourgogne étoit venue de Marly, à qui Charaillart donnoit une grande collation. Ma surprise fut extrême lorsqu'en me retournant j'avisai Cilly. Je jugeai qu'il y avoit eu une action heureuse en Espagne. Je lui demandai à l'instant des nouvelles de M. le duc d'Orléans , et je fus fort affligé d'apprendre qu'il n'étoit pas arrivé à l'armée. Ghamillart dit tout bas la nouvelle à Mme la duchesse de Bourgogne. Il me la dit aussi à l'oreille, et aussitôt s'en alla avec Cilly la porter au roi. Madame accourut aussitôt chez Mme de Maintenon, qui fut fort touchée d'apprendre que M. son fils n'avoit pas joint l'armée. Un musicien qui l'y crut, accourut le dire à Mme la princesse de Conti, qui lui donna une belle montre d'or qu'elle portoit à son côté. Tout ce qui étoit à Marly assiégea la porte de Mme de Maintenon. Le roi, transporté de joie, y vint et y conta tout ce que Cilly lui venoit d'apprendre. Le lendemain le duc d'Albe vint à la promenade du roi , à qui il en avoit fait demander la permission , et qui le gracieusa fort.
Le surlendemain, le même ambassadeur amena au roi Valouse, qui, écuyer ici du duc d'Anjou , l'avoit suivi en Espagne , et y étoit un de
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ses quatre majordomes. Philippe V , averti de la victoire d'Almanza par Ronquiilo , que le duc de Berwick lui avoit envoyé du champ de bataille, avoit dépêché Valouse pour venir remercier le roi de ses secours, et du général qui venoit de s'en servir avec tant de gloire.
Bûckley, frère de la duchesse de Berwick, arriva le lendemain de Valouse kvec le détail, et en fut fait brigadier. Cilly étoit parti le 26 avril, à la pointe du jour , lendemain de la bataille, et il étoit venu tout droit ici sans passer à Madrid.
Ce même jour 26, M. le duc d'Orléans joignit l'armée, qui marchoit à Valence par des pays faciles , et qui ne s'éloignoient point de nos magasins. On sut ce jour-là milord Galloway très-dangereusement blessé, que das Minas l'étoit aussi, et toute leur armée dispersée. Le duc de Berwick, avec un gros détachement, alla fort loin recevoir M. le duc d'Orléans, bien en peine de la réception qu'il lui feroit, et du dépit qu'il auroit de trouver besogne faite. C'étoit, après le malheur de Turin, en essuyer un nouveau bien fâcheux en un autre genre. Tout ce qui lui étoit attaché en fut touché, et le public même sembla y prendre part. L'air ouvert de M. le duc d'Orléans, et ce qu'il dit d'atordée au maréchal sur ce qu'il étoit déjà informé qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour l'attendre, le rassurèrent. Il y joignit de justes louanges; mais il ne put s'empêcher de se montrer fort touché de son malheur, qu'il avoit tâché d'éviter par toute la diligence imaginable , et par ne s'être pas même arrêté à Madrid autant que la plus légère bienséance l'auroit voulu. Enfin le prince, persuadé avec raison qu'il n'avoit pu être attendu plus longtemps par l'attaque des ennemis dans le camp même du maréchal, et le maréchal à l'aise, ils ne furent point brouillés; et cette campagne jeta entre eux les fondements d'une estime et d'une amitié qui ne s'est depuis jamais démentie.
Ce n'est pas qu'ils fassent tous deux f cuvent de même avis. Le prince étoit entreprenant et quelquefois hasardeux, persuadé qu'un attachement excessif à toutes les précautions arrache des mains beaucoup d'occasions glorieuses et utiles ; le maréchal , au contraire , intrépide de cœur, mais timide d'esprit, accumuloit toutes les précautions et les ressources et en trouvoit rarement assez. Ce n'étoit pas pour s'accorder. Mais le prince avoit lo commandement effectif, et le maréchal une probité si exacte que , content d'avoir contredit et disputé de toutes ses raisons et de toute sa force un avis qui passoit malgré lui , il concouroit à le faire réussir , non-seulement sans envie , mais avec chaleur et volonté , jusqu'à chercher des expédients nouveaux pour remédier aux inconvénients imprévus , et à mettie tout du sien, comme s'il eût été l'auteur du conseil qui s'exécutoit nonobstant toute l'opposition qu'il y avoit faite.
C'est le témoignage que M. le duc d'Orléans m'a rendu de lui plus d'une fois, et bien rare d'un homme nouvellement orné d'une grande victoire, et naturellement opiniâtre et attaché à son sens. Mais, comme ce prince me l'a souvent dépeint , il étoit doux , sûr . fidèle , voulant surtout le bien de la chose , sans difficulté à vivre, vigilant, actif, et se donnant , mais quand il étoit à propos, des peines infinies. Aussi M. le