‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 40 sur 370 · VILLEROY EN FLANDRE · texte numérisé non relu

VILLEROY EN FLANDRE

nison. Ils coupèrent la communication de la Bohême à Vienne , et le prince Eugène , ne se croyant plus en sûreté à Presbourg , se retira à Vienne. Ils pillèrent une île du Danube , que l'empereur avoit donnée à ce prince , prirent ses équipages et ravagèrent toute la grande île de Schutt. Ils se divisèrent en plusieurs corps qui prirent la forteresse de Mongatz et Hermanstadt, capitale de la Transylvanie, s'établirent en divers postes de Moravie et de Styrie, prirent Canise, firent des courses jusqu'à Gratz, capitale de Styrie, et obligèrent le général Heister de se retirer sous Vienne avec cinq mille hommes qu"il commandoit. Ils brûlèrent les environs de cette demeure impériale , d'où on voyoit les feux et d'où on ne pouvoit sortir ni entrer librement., faute de troupes pour les écarter , et où la consternation fut d'autant plus grande , que l'envoyé de Hollande à Vienne s'employa inutilement auprès d'eux , et qu'ils rejetèrent les propositions qu'il leur fit de la part de l'empereur.

Le maréchal de Villeroy s'en retourna à Bruxelles après quelque séjour à la cour; il s'y prit d'affection pour le baron Pallavicin, dont il fit bientôt après son homme de confiance dans son armée , où il alla servir. Ce baron étoit un grand homme très-bien fait , de trente-cinq ans ou environ , point marié et de beaucoup d'esprit , de valeur et de talents pour la guerre et pour l'intrigue , dont on n'a jamais bien démêlé l'histoire. Il avoit été fort bien avec M. de Savoie, dont son père étoit grand écuyer, et sa mère dame d'honneur d'une des deux duchesses. Il fut arrêté avec les troupes de ce prince et donna sa parole. M. de Savoie lui manda de revenir en Piémont, il s'en excusa sur la parole qu'il avoit donnée. M. de Savoie lui écrivit que, s'il ne revenoit, il s'attireroit son indignation. Là-dessus Pallavicin abandonna le service de Savoie et se donna à celui de France, sans qu'on ait jamais pu savoir la cause du procédé du maître ni du sujet. Il eut deux mille écus de pension en arrivant. Le maréchal de Villeroy, qui aimoit les étrangers et les aventuriers , s'infatua de celui-ci qui devint son homme de confiance dans la suite , à la cour comme à l'armée , où cette faveur du général excita beaucoup de jalousie.

Le maréchal de Tallard s'en alla en Forez marier son fils aîné à la fille unique de Verdun, très-riche héritière et qui en avoit aussi l'humeur et la figure. Tallard et Verdun étoient enfants des deux frères et avoient ensemble des procès à se ruiner que ce mariage termina. Verdun étoit un humme de beaucoup d'esprit, mais singulier, qui n' avoit jamais guère servi ni vu de monde qu'à son point et à sa manière , et qui n' avoit jamais fait grand cas de son cousin Tallard , ni guère aussi de la cour ni de la fortune. Tallard partit bientôt après vers le Rhin et Coigny sur la Moselle , commander un corps comme faisoit auparavant M. d'Harcourt. Le maréchal de Boufflers ne servit point cette année , le roi tâcha de l'en consoler par une augmentation de deux cent mille livres de brevet de retenue sur sa charge.

J'étois allé passer la semaine sainte à la Ferté et à la Trappe, d'où je revins à Versailles le mercredi de Pâques. J'appris en arrivant le grand parti que M. le Grand venoit de tirer de la quête de sa fille. Le matin du vendredi saint, il vint trouver le roi et lui demanda avec un auda-

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