‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 75 sur 370 · SILLY PRISONNIER · texte numérisé non relu

SILLY PRISONNIER

Le roi, jusque par lui-même cherchoit des nouvelles , il en demandoit , il se faisoit apporter ce qui arrivoit de la poste , et il n'y arrivoit rien, ou presque rien qui l'instruisît: on mettoit bout à bout ce que chacun savoit pour en faire un tout qui ne contentoit guère. Le roi ni personne ne comprenoit point une armée entière placée dedans et autour d'un village, et cette armée rendue prisonnière de guerre par une capitulation signée. La tête en tournoit. Enfin les détails grossissant peu à peu , qui d'une lettre , qui d'une autre , arriva Silly à l'Étang , le matin du 29 août. Chamillart l'amena à Meudon où le roi étoit , qui s'enferma longtemps avec eux avant son dîner. Tallard, avec qui il fut pris, obtint du duc de Marlborough la permission de l'envoyer au roi lui rendre compte de son malheur . avec parole qu'il reviendroit incontinent après où il lui ordonneroit de se rendre. Comme il n'apprit rien que je n'aie raconté ici, il servira quelques moments à faire une assez curieuse diversion à une matière aussi désagréable dont les suites se reprendront après,

Silly , du nom de Vipart , étoit un gentilhomme de Normandie des plus minces qu'il y eût, entre Lisieux et Séez, et en biens et en naissance. C'étoit un grand garçon, parfaitement bien fait, avec un visage agréable et mâle, infiniment d'esprit, et l'esprit extrêmement orné; une grande valeur et de grandes parties pour la guerre ; naturellement éloquent avec force et agrément ; d'ailleurs d'une conversation trèsaimable; une ambition efl'rénée , avec un dépouillement entier de tout ce qui la pouvoit contraindre, ce qui faisoit un homme extrêmement dangereux, mais fort adroit à le cacher, appliqué au dernier pointa s'instruire, et ajustant tousses commerces, et jusqu'à ses plaisirs, à ses vues de fortune. Il joignoit les grâces à un air de simplicité qui ne put se soutenir bien longtemps , et qui , à mesure qu'il crût en espérance et en moyens, se tourna en audace. Il se lia tant qu'il put avec ce qu'il y avoit de plus estimé dans les armées, et avec la plus brillante compagnie de la cour. Son esprit, son savoir qui n'avoit rien de pédant, sa valeur, ses manières plurent à M, le duc d'Orléans. Il s'insinua dans ses parties , mais avec mesure , de peur du roi , et assez pour plaire au prince , qui lui donna son régiment d'infanterie. Un hasard le fit brigadier longtemps avant son rang, et conséquemment lieutenant général de fort bonne heure.

Silly , colonel de dragons , dès lors fort distingué , et qui depuis a pensé, et peut-être auroit dû être maréchal de France, fut fait brigadier dans cette promotion immense, où je ne le fus point, et qui me fit quitter le service , comme je l'ai dit en son temps. Chamillart arrivoit dans la place de secrétaire d'État de la guerre. C'étoit la première promotion de son temps; il ne connoissoit pas un officier. Sortant de chez Mme de Maintenon, où la promotion s'étoit faite à son travail ordinaire, il rencontre Silly et lui dit d'aller remercier le roi qui venoit de le faire brigadier. Silly, qui n'en étoit pas à portée, eut la présence d'esprit de cacher sa surprise. Il se douta de la méprise entre lui et Cilly des dragons , mais il compta en tirer parti , et alla remercier le roi , sortant de chez Mme de Maintenon pour aller souper. Le roi bien étonné de ce

Page 1