‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 99 sur 370 · MORT DE M. DE DURAS · texte numérisé non relu

MORT DE M. DE DURAS

recevoir une faveur toutes les fois qu'elle venoit chez elle. Il pouvoit y avoir du vrai , mais ce vrai n'étoit pas sans art. Sa dévotion , montée sur le ton de ce petit troupeau à part, qui avoit ses lois et ses règles particulières, étoit, comme la leur, compatible avec la plus haute et la p'us vive ambition et avec tous les moyens de la satisfaire. Quoique son mari n'eût rien d'aimable , même pour elle , elle en fut folle d'amour toute sa vie. Pour lui plaire . et pour se plaire à elle-même , elle ne songeoit qu'à sa fortune. Sa famille , si maîtresse en cet art , n'en avoit pas moins de passion; ils s'entr' aidèrent. Rien n'est pareil au trébuchet qu'ils imaginèrent pour tendre au maréchal de Boufflers et dans lequel ils le prirent ; aussi tout étoit-il bien préparé à temps; et il n'y fut pas perdu une minute.

M. de Duras mourut à Paris le dimanche matin, 12 octobre, et l'après-dînée le roi le sut au sortir du salut. Le lendemain matin, comme le roi, au sortir de son lever, eut donné l'ordre, il appela le maréchal de Boufflers, le surprit par un compliment d'estime, de confiance, et jusqu'à la tendresse; lui dit qu'il ne pouvoit pas lui en donner une plus sensible marque qu'en l'approchant au plus près de sa personne , et la lui remettant entre les mains; que c' étoit ce quil'engageoit aie préférer à qui que ce fût pour lui donner la charge de M. de Duras, persuadé qu'il l'acceptoit avec autant de joie et de sentiment qu'il la lui donnoit avec complaisance. Il n'en falloil pas tant pour étourdir un homme qui ne s'attendoit à rien moins, qui n'avoit aucun lieu de s'y attendre, qui avoit peu d"esprit. d'imagination, de repartie, pour qui le roi étoit un dieu, et qui depuis qu'il l'approchoit et qu'il étoit parvenu au grand, n'avoit pu s'accoutumer à ne pas trembler en sa présence. Le roi bien préparé se contente de sa révérence , et sans lui laisser le moment de dire une parole, dispose tout de suite de la charge de colonel du régim^t des gardes , et lui dit qu'il compte lui faire une double grâce de la donner au duc de Guiche ; autre surprise , autre révérence pendant laque'.le le roi tourne le dos, se retire, et laisse le maréchal stupéfait, qui se crut frappé de la foudre.

Il sortit donc du cabinet sans avoir pu proférer un seul mot , et chacun lui vit les larmes aux yeux. Il s'en alla chez lui , où sa femme ne pouvoit comprendre ce qui venoit d'arriver, et qui s'en prit abondamment à ses yeux. Les bons Noailles et la douce, humble et sainte duchesse de Guiche , leur bonne et chère sœur , avec qui ils vivoient comme telle, non contents de lui avoir arraché sa charge, eurent le front de le prier de demander au roi pour le duc de Guiche le même brevet de cinq cent mille livres qu'il avoit sur le régiment des gardes qui alloit payer le pareil de M. de Duras. Boufflers. hors de lui de douleur et de dépit, mais trop sage pour donner des scènes, avala ce dernier calice, et obtint ce brevet de retenue au premier mot qu'il en dit au roi , toujours sur le ton de lui faire des grâces pour son beau-frère. Jamais Boufflers ni sa femme ne se sont consolés du régiment des gardes , jamais ils n'en on pardonné le rapt au duc , et moins encore à la duchesse de Guiche ; mais en gens qui ne veulent point d'éclats et d'éclats inutiles , ils gardèrent les mêmes dehors avec eux et avec tous les Noailles. Ils essayé-

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