‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 102 sur 345 · AUTRE TÊTE-Â-TÊTE DU DAUPHIN AVEC MOI · texte numérisé non relu

AUTRE TÊTE-Â-TÊTE DU DAUPHIN AVEC MOI

prit de son pupille. Sa vertu et ses mesures, qui le contenoient arec lui , l'y captivoient , en sorte qu'il me parut qu'il ne l'avoit guère ouï parler si clairement. J'en fus surpris au dernier point, mais cela me parut à toute sa contenance , et aux répétitions qu'il exigea de moi sur ce qui regardoit le pouvoir des ministres , et la mauvaise éducation du roi. Il m'avoua même sa joie sur ces deux chapitres, avec une naïveté qui me fit comprendre que, encore qu'il n'apprît rien de nouveau sur les dispositions du Dauphin, les expressions pourtant le lui étoient, et que ce prince n'avoit pas été si net, ni peut-être si loin avec lui. La suite mêle fit encore mieux sentir; car, soit que son caractère personnel lui imposât des mesures qu'il ne se crût pas permis de franchir, ou qu'il ne voulût franchir que peu à peu , peut-être comme un maître qui aime mieux suivre son écuyer en de certains passages , il ne tarda pas à prendre des mesures avec moi pour agir sur plusieurs choses de concert , puis d'une manière conséquente par lui-même , il me parut trèssensible à la confiance pleine de dépendance dont j'usois avec lui làdessus , et bien déterminé à faire usage de sa situation nouvelle.

Peu de jours après j'eus une autre audience. Il faut dire une fois pour toutes que du Chesne ordinairement, rarement M. de Beauvilliers, quelquefois le Dauphin bas , à la promenade , m'avertissoit de l'heure de me trouver chez lui, et que lorsque c'étoit moi qui voulois une audience, je le disois à du Chesne, qui en prenoit l'ordre aussitôt et m'en avertissoit. Où que ce fût dans la suite, Fontainebleau, Versailles, Marly, j'entrois toujours à la dérobée par la garde-robe, où du Chesne avoit soin de m'attendre toujours seul pour m'introduire aussitôt , et de m' attendre à la sortie seul encore , de façon que personne ne s'en est jamais aperçu, sinon une fois la Dauphine, comme je le raconterai en son lieu , mais qui en garda parfaitement le secret.

Je présentai au Dauphin ces trois lettres dont j'ai parlé de M. Colbert à mon père. Il les prit, les regarda fort, les lut toutes trois, et s'intéressa dans l'heureux hasard qui les avoit conservées , et sauvées du peu d'importance de leur contenu. Il en examina les dates, et retomba sur l'insolence des ministres (il n'en ménagea pas le terme), et sur le malheur des seigneurs. Je m'étois principalement proposé de le sonder sur tout ce qui intéresse notre dignité; je m'appliquai donc à rompre doucement tous les propos qui s'écartoient de ce but , à y ramener la conversation, et la promener sur tous les différents chapitres. Je le trouvai très-instruit du fond de notre dignité, de ses rapports à l'État et à la couronne , de tout ce que l'histoire y fournit , assez sur plusieurs autres choses qui la concernent , peu ou point sur d'autres , mais pénétré de l'intérêt sensible de l'État , de la majesté des rois de France et de la primauté de leur couronne , à soutenir et rétablir cette première dignité du royaume , et du désir de le faire.

Je le touchai là-dessus par ce que j'avois reconnu de sensible en lui là-dessus, à l'occasion de sa première visite à Saint-Germain avec Mme la Dauphine , depuis la mort de Monseigneur. Je le fis souvenir de la nouveauté si étrange des prétentions de l'électeur de Bavière, tout incognito qu'il étoit , avec Monseigneur à Meudon. Je les rais en opposi-

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