‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 108 sur 345 · IMPORTANCE SOLIDE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE SOLIDE

la confiance du roi, et l'autorité où il commençoit à l'élever, d'ailleurs sûre de la Dauphine comme d'elle-même , pour l'amour de laquelle elle avoit ramené le roi jusqu'à ce point. Par conséquent le roi, qui ne trouvoit plus d'aigreur ni de manèges en Mme de Maintenon , contre M. de Beauvilliers , suivoit son penchant d'habitude , d'estime et de confiance , et n'étoit point blessé de ce qui étoit pesant aux ministres , et de ce qui mettoit le duc dans une situation si principale au dedans et si considérable au dehors. Bien qu'on ignorât à la cour jusqu'où alloit mon intérieur avec lui , et entièrement mes particuliers avec le Dauphin , je ne laissois pas d'être regardé , examiné , compté tout autrement que je ne l'avois été jusqu'alors. On me craignit, on me courtisa. Mon application fut de paroître toujours le même , surtout dèsoccupé , et d'être en garde contre tout air important, et contre tout ce qui pouvoit découvrir rien de ce que tant d'envieux et de curieux cherchoient à pénétrer; jusqu'à mes plus intimes amis, jusqu'au chancelier même, je ne laissai voir que l'ècorce que je ne pouvois cacher.

Le duc de Beauvilliers éLoit presque tous les jours enfermé longtemps avec le Dauphin et le plus souvent mandé par lui. Ils digèroient ensemble les matières principales de la cour ; celles d'Etat , et le travail particulier des ministres. Beaucoup de gens qui n'y pensoient guère y passoient en revue en bien et en mal , qui presque toujours avoient été ballottés entre le duc et moi , avant d'être discutés entre lui et le Dauphin. Il en étoit de même de quantité de matières importantes , et de celles surtout qui regardoient la conduite de ce prince; une entre autres tomba fort en dispute entre le duc et moi, sur laquelle je ne pus céder ni le persuader , et qui regardoit la succession de Monseigneur.

Le roi eut un moment envie d'hériter , mais fit bientôt réflexion que cela seroit trop étrange. Elle fut traitée comme celle du plus simple particulier , et le chancelier et son fils furent chargés seuls , en qualité de commissaires , d'y faire ce que les juges ordinaires font à la mort des particuliers. Meudon et Chaville , qui valoient environ quarante mille livres de rente , et pour un million cinq cent mille livres de meubles ou de pierreries, composoient tout ce qui étoit à partager, sur quoi il y avoit à payer trois cent mille livres de dettes. Le roi d'Espagne se rapporta au roi de ses intérêts, et témoigna qu'il préféroit des meubles pour ce qui lui devoit revenir. Il y avoit encore une infinité de bijoux de toute espèce. Le roi voulut que les pierres de couleur fussent pour le Dauphin , parce que la couronne en avoit peu , et au contraire beaucoup de diamants. On fit donc un inventaire , une prisée de tous les eflets mobiliers, et trois lots : les plus beaux meubles et les cristaux furent pour le roi d'Espagne , et les diamants pour M. le duc de Berry avec un meuble. Tous les bijoux et les moindres meubles , qui à cause de Meudon étoient immenses , se vendirent à l'encan pour payer les dettes. Du Mont et le bailli de Meudon furent chargés de la vente , qui se fit à Meudon de ces moindres meubles , et des joyaux les plus communs.

Les principaux bijoux , et qui étoient en assez grand nombre, se vendirent avec une indécence qui n'a peut-être point eu d'exemple. Ce fut dans Marly , dans l'appartement de Mme la Dauphine, en sa présence,

quelquefois en celle de M. le Dauphin , par complaisance pour elle , et ce fut pendant la dernière moitié du voyage de Marly l'amusement des après-dîuées. Toute la cour, princes et princesses du sang, hommes et femmes, y entroient à portes ouvertes; chacim achetoit à l'enchère; on examinoit les pièces, on rioit, on causoit, en un mot un franc inventaire, un vrai encan. Le Dauphin ne prit presque rien, mais il fit quelques présents aux personnes qui avoient été attachées à Monseigneur , et les confondit, parce qu'il n'avoit pas eu lieu de les aimer du temps de ce prince. Cette vente causa quelques petites riottes entre la Dauphine et M. le duc de Berry , poussé quelquefois par Mme la duchesse de Berry, par l'envie des mêmes pièces. Elles furent même poussées assez loin sur du tabac dont il y avoit en grande quantité, et d'excellent, parce que Monseigneur en prenoit beaucoup, pour qu'il fallût que M. de Beauvilliers et quelques dames des plus familières s'en mêlassent , et pour le coup la Dauphine avoit tort, et en vint même à la fin à quelques excuses de fort bonne grâce.

Le partage de M. le duc de Berry étoit tombé en litige, parce qu'il avoit eu un apanage dont Monseigneur et lui avoient signé l'acte , ce qui opéroit sa renonciation à la succession du roi et à celle de Monseigneur, comme en étant déjà rempli d'avance. Cela fut jugé de la sorte devant le roi, qui en même temps lui donna, par une augmentation d'apanage, tout ce qui lui seroit revenu de son partage outre le meuble et les diamants. Pendant que tout cela s'agitoit, le roi fit hâter le partage et la vente des meubles, dans la crainte que celui de ses deux petits-fils à qui Meudon demeureroit n'en voulût faire usage , et partageât ainsi la cour de nouveau.

Cette inquiétude étoit vaine. On a vu qu'il devoit être pleinement rassuré là-dessus du côté du Dauphin, et à l'égard de M. le duc de Berry qui n'auroit osé lui déplaire ; la suite d'un prince cadet , quand même il auroit usé de Meudon , n'auroit pas rendu la cour moins grosse . surtout dès qu'on s'y serait aperçu que ce n'auroit pas été faire la sienne au roi qu'être de ces voyages. Ce prince , qui dans tout son apanage, n'avoit aucune demeure, désiroit passionnément Meudon, et Mme la duchesse de Berry encore davantage. Mon sentiment étoit que le Dauphin lui fît présent de toute sa part ; il vivoit de la couronne en attendant qu'elle tombât sur sa tête; il ne perdoit donc rien à ce don; il y gagnoit au contraire le plaisir, la reconnoissance , la bienséance même, d'un bienfait considérable, et plein de charmes pour M. son frère et pour Mme la duchesse de Berry, qui recevroit sûrement un applaudissement universel. M. de Beauvilliers, à qui je le dis, ne me surprit pas peu par un avis contraire. Sa raison, qu'il m'expliqua, fut que rien ne seroit plus dangereux que donner occasion et tentation à M. [le duc] et à Mme la duchesse de Berry d'une cour à part qui déplairoit souverainement au roi , et qui tout au plus difl'érée après lui , sépareroit les deux frères , et deviendroit la source sinon de discorde , du moins de peu d'union; qu'il falloit que l'aîné jouît de tous ses avantages , que le cadet dépendît toujours de lui ; qu'il valoit mieux qu'il fût pauvre en attendant que son frère fût roi pour recevoir alors des

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