‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 110 sur 345 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Je vois sourent le Dauphin tète à tête. — Le Dauphin, seul avec mol, surpris par la Dauphine. — Ma situation à l'égard de la Dauphine. — Mérite de Mme de Saint-Simon m'est très-utile. — Aversion de Mme de Maintenon pour moi; sur quoi fondée. — Je travaille à unir M. le duc d'Orléans au Dauphin. — Intérieur de la famille royale, et le mien avec elle. — Je donne un étrange avis à M. le duc d'Orléans, qui en fait un plus étrange usage avec Mme sa fille, — Je me brouille et me laisse après raccommoder avec lui, et je demeure très-froidement avec Mme la duchesse de Berry depuis. — Dégoûts du roi de M. le duc d'Orléans. — Dangereux manèges du duc du Maine, qui projette le mariage de son fils avec une sœur de Mme la duchesse de Berry. — Je travaille à unir M. le duc d'Orléans au Dauphiu et au duc de Beauvilliers, [union] à laquelle je réussis.

Je voyois souvent le Dauphin en particulier , et je rendois aussitôt après au duc de Beauvilliers ce qui s'y étoit passé. Je profitai de son avis, et je parlai de tout au prince. Sa réserve ni sa charité ne s'effarouchèrent de rien ; non-seulement il entra aisément et avec liberté dans tout ce que je mis sur le tapis de choses et de personnes , mais il m'encouragea à le faire , et me chargea de lui rendre compte de beaucoup de choses et de gens. Il me donnoit des mémoires, je les lui rendois avec le compte qu'il m'en avoit demandé; je lui en donnois d'autres qu'il gardoit et qu'il discutoit après avec moi en me les rendant. Je garnissois toutes mes poches de force papiers toutes les fois que j'allois à ces audiences , et je riois souvent en moi-même , passant dans le salon , d'y voir force gens qui se trouvoient actuellement dans mes poches , et qui étoient bien éloignés de se douter de l'importante discussion qui alloit se faire d'eux.

Le Dauphin logeoit alors dans celui des quatre grands appartements de plâin-pied au salon , que la maladie de Mme la princesse de Conti , comme je l'ai remarqué lors de la mort de Monseigneur, fit rompre pendant le voyage suivant de Fontainebleau , pour y placer un grand escalier, parce que le roi avoit eu peine à monter chez elle par les petits degrés tortueux, uniques alors, La chambre du prince étoit dans cet emplacement ; le lit avoit les pieds aux fenêtres ; à la ruelle du côté de la cheminée étoit la porte de la garde-robe obscure par où j'entrois ; entre la cheminée et une des deux fenêtres , un petit bureau portatif à travailler; vis-à-vis la porte ordinaire d'entrée, et derrière le siège à travailler et le bureau , la porte d'une autre pièce du côté de la Dauphine ; entre les deux fenêtres une commode qui n'étoit que pour des papiers.

Il y avoit toujours quelques moments de conversation avant que le Dauphin se mît à son bureau , et qu'il m'ordonnât de m'asseoir vis-àvis tout contre. Devenu plus libre avec lui , je pris la liberté de lui dire, dans ces premiers moments de conversation debout , qu'il feroit bien de pousser le verrou de la porte derrière lui. Il me dit que la Dauphine ne viendroit pas , et que ce n'étoient pas là ses heures. Je répondis que je ne craindrois point cette princesse seule, mais beaucoup l'accompa-

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gnement qui la suivoit toujours; il fut opiniâtre et n'en voulut rien faire. Je n'osai l'en presser davantage ; il se mit à son bureau et m'ordonna de m'y mettre aussi. La séance fut longue, après laquelle nous triâmes nos papiers. Il me donna des siens à mettre dans mes poches , il en prit des miens , il en enferma dans sa commode , et , au lieu d'en enfermer d'autres dans son bureau , il en laissa dessus et se mit à causer, le dos à la cheminée, des papiers dans une main et ses clefs dans l'autre. J'étois debout au bureau, y cherchant quelques papiers d'une main et de l'autre en tenant d'autres , lorsque tout à coup la porte s'ouvrit vis-à-vis de moi . et la Dauphine entra.

Ce premier coup d'oeil de tous les trois , car Dieu merci elle étoit seule, l'étonnement , la contenance de tous les trois ne sont jamais sortis de ma mémoire. Le fixe des yeux et l'immobilité de statue, le silence, l'embarras également dans tous trois, dura plus d'un lent Pater. La princesse le rompit la première. Elle dit au prince , d'une voix très-mal assurée , qu'elle ne le croyoit pas en si bonne compagnie , en souriant à lui et puis à moi. J'eus le temps de sourire aussi et de baisser les yeux avant que le Dauphin répondît. « Puisque vous m'y trouvez , madame , lui dit-il en souriant de même , allez-vous-en. » Elle fut un instant à le regarder en lui souriant davantage et lui à elle ; elle me regarda après toujours souriant avec plus de liberté que d'abord, fit après la pirouette , sortit et ferma la porte , dont elle n'avoit pas dépassé plus que la profondeur.

Jamais je ne vis femme si étonnée ; jamais , j'en hasarderai le mauvais mot , je ne vis homme si penaud que le prince , même après la sortie ; jamais homme, car il faut tout dire, n'eut si grand'peur que j'eus d'abord, mais qui se rassura dès que je ne la vis point suivie. Sitôt qu'elle eut fermé la porte : « Eh bien, monsieur, dis-je au Dauphin, si vous aviez bien voulu tirer le verrou? — Vous aviez raison, me dit-il, et j'ai eu tort. Mais il n'y a point de mal , elle étoit seule heureusement , et je vous réponds de son secret. — Je n'en suis point en peine , lui disje (si l'étois-je bien toutefois), mais c'est un miracle de ce qu'elle s'est trouvée seule. Avec sa suite vous en auriez été quitte pour être peut-être grondé, mais moi, je serois perdu sans ressource. » Il convint encore de son tort , et me rassura de plus en plus sur le secret. Elle nous avoit pris non-seulement tête à tête , ce dont personne au monde n'avoit le moindre soupçon , mais sur le fait , mais , comme on dit , le larcin à la main. Je compris bien qu'elle ne voudroit pas exposer le Dauphin, mais je craignois la facilité de quelque confidence , et de là la révélation après du secret. Toutefois il fut si bien gardé, ou confié, s'il le fut, à personnes si sûres qu'il n'en a jamais rien transpiré. Je n'insistai pas davantage. Nous achevâmes, moi d'empocher, le prince de serrer nos papiers. Le reste de la conversation fut court, et je me retirai par la garde-robe , comme j'étois venu , et comme je faisois toujours , où du Chesne seul m'altendoit. M. de Beauvilliers , à qui je contai l'aventure, en lui rendant compte du travail , en pâlit d'abord , et se remit lorsque je lui dis que la Dauphine étoit seule, et blâma fort l'imprudence du verrou ; mais il me rassura aussi sur le secret.

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