‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 115 sur 345 · DANGEREUX MANEGES DU DUC DU MAINE · texte numérisé non relu

DANGEREUX MANEGES DU DUC DU MAINE

loit pas dans l'intérieur du roi , aussi familier que le sien même pour les heures libres et les entrées, qu'un prince aussi supérieur à lui l'égalât dans l'amusement, approchât de lui en amitié, et le diminuât par une considération à laquelle il n'étoit pas pour atteindre, et pour être vis-à-vis de lui. Un autre grand intérêt le portoit encore à éloigner le le roi de ce prince le plus qu'il lui seroit possible. Un de ses motifs pour le mariage de Mme la duchesse de Berry étoit aussi celui d'une sœur de cette princesse avec le prince de Bombes. Le principal obstacle en étoit levé par le rang entier de prince du sang qu'il avoit obtenu pour ses enfants. Mme la duchesse d'Orléans, toute bâtarde et uniquement occupée de la grandeur de ses frères et de ses neveux, le désiroit passionnément. Elle s'étoit servie de cette vue auprès de M. du Maine pour le faire agir en faveur du mariage de Mme la duchesse de Berry ; elle ne me l'avoit pas caché , mais toutefois sans m'en parler autrement que comme d'un coup d'aiguillon à son frère , quoique je visse le fond de ses désirs.

Je crois aussi que ce dessein entroit pour beaucoup dans l'inconcevable constance des ménagements si recherchés de M. du Maine pour moi, parce qu'il ne voyoit d'obstacle que M. le duc d'Orléans, et que, comme on présume toujours de son esprit, de son manège, et de la sottise de ceux qu'on veut emporter , il ne désespéroit peut-être pas de me gagner, et par moi M. le duc d'Orléans , quelque intérêt de rang que j'eusse à empêcher de consolider si bien celui de ses enfants. De toutes ces choses résultoit un mécontentement et un éloignement du roi pour M. le duc d'Orléans, qui augmentoit sans cesse, moins peut-être par sa conduite personnelle que par celle de Mme la duchesse de Berry. Le gros de tout cela n'étoit pas inconnu au duc de Beauvilliers , qui l'éloignoit encore de la liaison que je voulois former entre M. le duc d'Orléans et lui. Je Yoyois le but de M. du Maine. Il vouloit plonger au plus bas M. le duc d'Orléans, pour ne lui laisser de ressource auprès du roi que le mariage du prince de Bombes ; et comme il le connoissoit l'unique obstacle à ce dessein , et en même temps la foiblesse même , il se dévouoit à une route de laquelle il espéroit un si grand succès. Mais plus je voyois ce but et la justesse de cette noire politique pour y arriver, plus je sentois l'extrême nécessité de fortifier M. le duc d'Orléans d'une union avec M. de Beauvillers , qui opéreroit celle du Dauphin avec lui, et qui, étant sincère, contiendroit M. le duc d'Orléans sur beaucoup de choses , le rendroit considérable , et à la longue brideroit Mme la duchesse de Berry moins supportée de M. son père , et émousseroit les choses passées dans cet intérieur de famille royale, et les disposeroit tout autrement à l'avenir, et dans le crédit que le Dauphin prenoit de jour en jour, surtout pensant comme il faisoit sur les bâtards, je regardois cette union comme un des plus grands renforts que la foiblesse de M. le duc d'Orléans pût recevoir, et un obstacle dirimant au mariage qui auroit fait le prince de Dombes beau-frère de M. le duc de Berry , qui par lui-même n'auroit eu la force ni le crédit de l'empêcher , et beaucoup moins Mme la duchesse de Berry d'en oser seulement ouvrir la bouche , dans l'état où elle s'étoit mise avec le roi.

152 JE TRAVAILLE Â UNIR LE DUC d'ORLÉANS [1711]

Pressé par ces vues, j'en exposai fortement au duc de BeauviUiers vZortJcl et combien il étoit nécessaire de ne se rebuter de rien pou? ne laisser pas échapper le fruit si principal qu'on ^'etoit propose du maragede Mme la duchesse deBerry, qui etoit 1 union de la famille rovale que plus on s'étoit trompé dans le personnel de cette princesse, Tys il se falloit roidir pour en détourner et en corriger les inconven ents, dont le moyen unique étoit celui que je lui proposons -, que je le Ss d'examiner s'il en pouvoit trouver un autre , et de comparer 1 em- £ ras de l'embrasser avec le danger de le négliger. Je lui représentai l'ascendant que cette union pouvoit lui faire prendre f ^ k facilite a foTblesse j'ajoutai la timidité de M. le duc d'Orléans , dont l'esprit et la conduTte' ontenue, et peu à peu guidée par son influence qui portât nuand et soi celle du Dauphin, et qui parla seroit doublemen comptée Touvoi prendre tout un autre tour , et servir alors autant Qu eUe -iisoit maintenant à cette union de famille si désirable; que tout foible et fu- Se par ois veté qu'étoit à cette heure M. le duc d'Orléans , sa proximité sfra'pproché pa^r l'alliance en faisoit toujours un prince qui ne pouvo. être dans l'indifférence, et bien moins encore à l'avemr que pendant a vie du ?oi qui retenoit tout dans le tremblement devant lui. Qu out e cette rasJn il ne me pouvoit nier celle d'un esprit supérieur en tout

un nouveau rTgne, et si alors on ne se repentiroit pas de n'avoir pa quand on l'avoit pu, mis pour soi, et pour une union -nécessaire ce qu'on y trouveroit alors si opposé, et toujours, en ce cas, plus ou moins embarrassant. J'assaisonnai la force de ces considérations de celle r opinion qu'il savoit que M. de Chevreuse avoii oncieremen de ce prince qu'il voyoit toujours de fois à autre en particulier de tout temp ; STe me gardai bien d'omettre ce qu'il ne pouvoit ignorer que M. le du d^rléans avoit toujours pensé, et tout haut, sur M. de Cambrai. Fnfin ie n'oubliai pas de lui faire entendre que les faits historiques , les ^rt. les sciences dont le Dauphin aimoit à s'entretenir, etoient une m iWe tou~ épuisée où M. le duc d'Orléans étoit

ma don il savoit parler nettement et fort agréablement , et qui e- Toî entre eux un amusement sérieux qui leur plairoit beaucoup a luneîl l'autre, et qui ne serviroit pas peu au desse.n si raisonnable que

^°ï:^d: ŒéWérent le duc de Beauvilli.. qui s;étoit^^u^d.s les premiers mots, mais qui à ma prière m'avoit ^^^''^ }^'^,^'''J^^' interruption. Il convint de tout, mais en même temps ^^^i opposa les mœurs et les propos étranges qui lui échappoient ^"^ ^^fj^^^^^/^^^J^ Dauphin et qui l'aliénoient infiniment: et me montra sans peine que S ind scrétion étoit un obstacle qui mettoit la plus forte barrière a îeir 1 aison. Je le sentois trop pour en pouvoir disconvemr , mais je le

pressai en ôtant cet obstacle, et je vis un homme intérieurement rendu à cette condition. Alors je m'arrêtai, parce que je sentis que tout dépendoit de cela, qu'il s'agissoit, par conséquent, d'y travailler avant toutes choses, et que, connoissant la légèreté de M. le duc d'Orléans, et ce détestable héroïsme d'impiété , qu'il affectoit bien plus encore qu'il n'en avoit le fond, je ne pouvois me répondre de réussir.

Je ne différai pas à l'attaquer, et je n'eus aucune peine aie faire sincèrement convenir de tous les solides avantages qu'il trouveroit. outre la considération présente . de son union avec le Dauphin, et ce qui étoit inséparable avec le duc de Beauvilliers. De l'aveu , je le conduisis aisément au désir, que je crus devoir aiguiser par la difficulté que lui-même sentoit bien résulter de ses mœurs et de sa conduite. Je le ballottai; longtemps exprès là-dessus dans la même conversation. Quand je crus' l'avoir assez échauffé et assez embarrassé pour pouvoir espérer le faire venir à mon point en lui proposant la solution que j'avois projetée, je lui dis que je m'abstenois de l'exhorter sur ses mœurs et sur ses opinions prétendues, qu'il ne pouvoit avoir foncièrement, et sur lesquelles il se trompoit soi-même; qu'il savoit de reste ce que je pensois surtout cela, et que je n'ignorois plus aussi combien vainement je le presserois d'en changer: qu'aussi étoit-ce à moins de frais que je croyois qu'il pourroit réussir à l'union qu'il avoit de si pressantes raisons de désirer; que le moyen en étoit entre ses mains et facile , mais que , s'il se résol-! voit à le prendre , il ne falloit pas s'en lasser ; et qu'en ce cas , je croyois qu'il ne tarderoit pas à en voir des succès qui, suivis et entretenus avec attention, le pourroient conduire à tout ce qu'il en pouvoit souhaiter. Je l'avois ainsi excité de plus en plus, en le laissant au large sur le malheureux fond de sa vie ; je lui fis dans la même vue acheter l'explication de ce chemin et du moyen facile que je lui proposois sans le lui dire. Enfin après lui avoir doucement reproché que je ne l'en croyois pas capable, je me laissai vaincre, et je lui dis que tout consistoit en deux points : le premier d'être en garde continuelle de tout propos le moins du monde licencieux en présence du Dauphin , et chez Mme la princesse de Conti où le Dauphin alloit quelquefois, et d'où de tels discours lui pourroient revenir; que son indiscrétion là-dessus lui aliénoit ce prince plus dangereusement et plus loin beaucoup qu'il ne pouvoit se l'imaginer, et que ce que je lui disois là-dessus n'étoit pas opinion, mais science; que la discrétion opposée lui plairoit tant , qu'elle le feroit revenir peu à peu , en lui ôtant l'occasion de l'horreur qu'il concevoit de ces choses , et de celui qui les produisoit , par conséquent la crainte et les entraves où sa présence le mettoit, qui se changeroient en aise et en liberté quand l'expérience lui auroit appris qu'il pouvoit l'entendre sans scandale, et se livrer sans scrupule à sa conversation, dont les arts, les sciences et des choses historiques entretiendroient la matière entre eux , et peu à peu en banniroient toute contrainte , et n'y laisseroient que de l'agrément. L'autre point étoit d'aller moins souvent à Paris , d'y faire la débauche au moins à huis clos , puisqu'il étoit assez malheureux que de la vouloir faire, et d'imposer assez à lui-même, et à ceux qui la faisoient avec lui, pour qu'il n'en fût pas question le lendemain matin.

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