LE DUC D'ORLÉANS TOTALEMENT DÉSERTÉ
l'autre bout , sans qu'il lui fût possible d'aborder personne que par surprise , et même aussitôt après , il étoit laissé seul avec l'indécence la plus marquée. Jusqu'aux dames désertèrent un temps Mme la duchesse d'Orléans , et il y en eut qui ne la rapprochèrent plus. Après avoir si pitoyablement enfourné, il fallut laisser passer l'orage; mais Torage étoit trop soigneusement entretenu pour passer. Il fut soutenu avec la même frayeur de son approche, la même aliénation jusqu'au dernier Marly de la vie du roi , où ce monarque menaça ouvertement ruine , et quand les bruits foiblissoient dans Paris et dans les provinces, il s'y trouvoit des émissaires adroits et attentifs à les renouveler, et d'autres à en faire retentir l'écho à la cour, et cela dura toujours, et bien après le roi, avec le même art. En un mot , je fus le seul , je dis exactement l'unique , qui continuai à voir M. le duc d'Orléans à mon ordinaire, et chez lui et chez le roi , à l'y aborder , à nous asseoir tous deux en un coin du salon , où assurément nous n'avions aucun tiers à craindre, à me promener avec lui dans les jardins, et à la vue des fenêtres du roi et de Mme de Maintenon. A Versailles je vivois dans le même commerce de tous les jours. Il lui revint que La Feuillade tenoit à Paris les propos les plus injurieux sur lui-, la furie le transporta, et j'eus toutes les peines du monde de l'empêcher de le faire insulter, et de sa part, à grands coups de bâton. C'est l'unique fois que je l'aie vu en furie , et se porter à une telle extrémité.
Cependant M. de Beauvilliers, le chancelier, tous mes amis et amies, m'averlissoient sans cesse que j'allois me perdre par une conduite si opposée à l'universelle , et aux sentiments du roi et de Mme de Maintenon pour M. le duc d'Orléans; que ne rompre pas avec lui , par une entière cessation de le voir, étoit une chose honnête et qui se pouvoit souffrir; mais que de vivre continuellement avec lui et publiquement, et dans les jardins de Marly sous les yeux du roi et de toute la cour, c'étoit une folie inutile à M. le duc d'Orléans, et qui ne pouvoit que déplaire à un point qu'à la fin elle me perdroit. Je tins ferme , je trouvai que le cas d'aussi rares malheurs étoit celui non-seulement de n'abandonner pas ses amis quand on ne les croyoit pas coupables, mais celui encore de se rapprocher d'eux de plus en plus pour son propre honneur, pour la consolation qu'on leur devoit et qu'ils ne recevoient de personne, et pour montrer au monde l'indignation qu'on avoit de la calomnie. On insista très-souvent, on me lit entendre que le roi le trouvoit mauvais, que Mme de Maintenon en étoit piquée; on n'oublia rien pour me faire peur. Je fus insensible à tout ce qu'on put me dire ; et je ne cessai pas un jour de voir M. le duc d'Orléans et d'ordinaire deux et trois heures de suite. Cette matière reviendra bientôt; il est temps de reprendre la suite des événements de cette année. Il faut seulement ajouter que ce fut encore Maréchal qui empêcha que Humbert n'entrât à la Bastille.
Le roi, que M. le duc d'Orléans venoit de quitter, quand il lui en fit la proposition pour lui-même, et refusé au moins pour Humbert ' , en-
^. Nous avons reproduit exactement le texte du manuscrit; mais il y a