‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 223 sur 345 · SINGULARITÉ DU ROI SUR SES MINISTRES · texte numérisé non relu

SINGULARITÉ DU ROI SUR SES MINISTRES

milité , de discours recherchés , d'orgueil le plus incommode, il désoloit tous ceux qu'il alloit voir, et il alloit jusque chez des gens qui s'étoient souvent morfondus dans ses antichambres. Peu à peu des apoplexies légères mais fréquentes lui embarrassèrent la langue , en sorte qu'on avoit grand'peine à l'entendre et lui beaucoup à marcher '. En cet état ilnecessoit point de visiter, et ne s'apercevoit point qu'il trouvoit beaucoup de portes fermées. Il mourut enfin dans cette misère et dans le mépris, au grand soulagement du peu qui par proximité le voyoit, surtout de son fils et de son domestique.

Une bagatelle ne doit pas être oubliée ici , qui montrera combieri le roi croyoit [devoir] et avoit soin de tenir ses ministres de court. Le comte d'Uzès, qui, depuis les funestes obsèques dont j'ai parlé et où je l'ai nommé, étoit allé en Espagne, s'étoit arrêté à Madrid sur la mort de M. de Vendôme, sous lequel il devoit servir. A peine y fut-il huit jours , que le roi d'Espagne le renvoya au roi avec une lettre , par laquelle il lui demandoit un général pour commander ses armées. De quatre généraux françois qu'il lui nommoit, il n'y en eut point de nommé , parce que le roi d'Espagne se ravisa bientôt et n'en voulut plus. Le comte d'Uzès arriva chez Torcy le 21 juin . à Marly , qui le mena au roi , lequel , après qu'ils furent sortis de son cabinet , passa chez Mme de Maintenon, et y travailla avec Voysin et Desmarels ensemble, chose assez rare qu'il y travaillât avec deux en même temps. Pendant ce travail, il arriva à Torcy un courrier d'Angleterre, attendu avec impatience; Torcy en alla porter les dépêches au roi. Voysin et Desmarets sortirent , et attendirent avec les courtisans que Torcy sortît à son tour. Cependant ils étoient ministres l'un et l'autre. Torcy très-sûrement rendit compte de ces mêmes dépêches, le lendemain matin, au conseil d'État, en leur présence, et apparemment les lut entières, puisqu'elles étoient importantes; Voysin et Desmarets y en dirent leur avis, comme le duc de Beauvilliers et le chancelier, et Torcy même; peut-être , et il y a toute apparence , qu'étant rentrés avec le roi , comme ils firent , dès que Torcy fut sorti, le roi lui-même leur dit ce qu'il venoit d'apprendre. Mais ils n'en quittèrent pas moins la place à Torcy ; le roi ne les retint point, et le courtisan, répandu dans les salons, fut témoin de cette cérémonie.

Le 17 juillet la trêve fut publiée en Flandre entre la France et l'Angleterre , à la tête des troupes des deux couronnes. Un mois auparavant , le prince Eugène avoit envoyé près de deux mille chevaux faire une course en Champagne, qui pensèrent prendre l'archevêque de Reims qui faisoit ses visites. Ils brûlèrent un faubourg de Vervius, passèrent près de Sainte-Menehould , firent beaucoup de désordres en Champagne et autour de Metz, passèrent la Meuse à Saint-Mihiel , la Moselle auprès de Pont-à-Mousson , emmenèrent grand nombre d'otages , et se retirèrent à Traarbach, sans que Saint-Frémont ni Coigny , détachés après , chacun de leur côté, eussent pu les joindre.

4. Nous avons reproduit le texte de Saint-Simon; les anciens éditeurs ont substitué parler à marcker.

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