‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 229 sur 345 · MORT ET CARACTÈRE DE REFUGE · texte numérisé non relu

MORT ET CARACTÈRE DE REFUGE

son maître. «J'ai bien l'honneur de le connoître, • lui dit Refuge, et tout de suite lui en détailla toute la généalogie. Ilétoit honorable, mais sobre et fort distrait. Ses valets quelquefois en abusoient , et lui portoient tout de suite des sept ou huit verres de vin qu'il ne demandoit point et qu'il avaloit sans y penser. Il se grisoit de la sorte ; et quand cela étoit passé, il ne comprenoit pas comment cela lui étoit arrivé. Il étoit vieux, et laissa une fille mariée au fils unique du comte du Luc , et un fils unique non marié, aussi vertueux que lui, aussi brave, et qui sert d'officier général avec réputation , mais qui , avec la même modestie , n'est pas si généalogiste.

Il ne faut pas omettre la mort de Mme Herval, quoique personne purement de la ville. On a rarement vu ensemble tant de vertus , de sagesse , de piété également soutenue toute sa vie , dans la plus simple modestie, avec une si parfaite et si durable beauté. Elle étoit sœur de Bretonvilliers , lieutenant de roi de Paris, qui venoit de mourir subitement, et veuve d'Herval, fort enrichi sous M. Fouquet, depuis intendant des finances, fort dans le grand monde, et le plus gros joueur de son temps. Elle n'avoit point d'enfants; c'étoit une femme qui avec du monde , de l'esprit et de la politesse , s'étoit toujours fort retirée , qui avoit refusé de grands mariages pour sa beauté , sa vertu , et ses biens dont elle faisoit de grandes aumônes , et qui depuis longtemps s'étoit mise dans un couvent où elle voyoit à peine sa plus proche famille.

L'abbé Servien fut chassé de Paris . et envoyé je ne me souviens plus où. Il étoit frère de Sablé et de la feue duchesse de Sully, tous entants du surintendant des finances. Rien de si obscur ni de si débordé que la vie de ces deux frères, tous deux d'excellente compagnie et de beaucoup d'esprit. L'abbé étoit à l'Opéra , où on chantoit au prologue un refrain de louange excessive du roi, qui se répéta plusieurs fois. L'abbé, impatienté de tant de servitude, retourna le refrain fort plaisamment à contre-sens, et se mit à le chanter tout haut d'un air fort ridicule, qui fit applaudir et rire à imposer silence au spectacle. L'exil ne dura pas; il y fit le malade , et le mépris que faute de mieux on voulut montrer aida fort à la liberté de son retour. Il ne paroissoit jamais à la cour, et peu à Paris , en compagnies honnêtes. Ses goûts ne l'étoientpas , quoique l'esprit fût orné et naturellement plaisant , de la fine et naturelle plaisanterie, sans jamais avoir l'air d'y prétendre. Il mourut comme il avoit vécu, d'une misérable façon, chez un danseur de l'Opéra où il fut surpris. Il est pourtant vrai qu'avec cette vie il disoit exactement son bréviaire , ainsi que le cardinal de Bouillon.

Il y eut en ce temps-ci un débordement de loups qui firent de grands désordres dansl'Orléanois; l'équipage du roi pour le loup y fat envoyé, et les peuples furent autorisés à prendre les armes et à faire quantité de grandes battues.

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