‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 241 sur 345 · SUR LES FORMES DE RENONCIATIONS · texte numérisé non relu

SUR LES FORMES DE RENONCIATIONS

qui ne vouloient point la paix , et du désespoir de la maison d'Autriche et de tout ce qui avoit épousé ses intérêts , qui faisoient l'impossible pour accrocher et rompre ; que , par toutes ces considérations si pressantes dans lesquelles il me conjuroit d'entrer, il me conjuroit en même temps d'y faire entrer les deux princes, et de leur persuader de se rendre à l'absolue nécessité. Je répondis que c'étoit à eux, que la chose regardoit, à prendre leur parti d'eux-mêmes, non à moi à me servir ou plutôt à abuser de leur confiance, dans l'affaire la plus grande et la plus principale qui pût les regarder et toute leur postérité; que je leur avois démontré quelles étoient les formes de renonciation du roi d'Espagne à la couronne de France, auxquelles seules ils se pussent fier de validité et de stabilité; que je ne pouvois leur tenir un autre langage; que tout ce que je pouvois étoit de regretter qu'ils n'eussent pas en main un autre conseil que le mien sur une affaire si capitale , qui pourroit leur proposer mieux ; mais que mes foibles lumières ne me montrant de sûr que les formes dont il s'agissoit , je ne pouvois leur en dissimuler toute la nécessité.

Le duc de Beauvilliers revint à l'impossibilité à l'égard du roi ; moi , que ce n'étoit pas mon affaire , mais celle des deux princes ; et que s'ils faisoient instruire les Anglois, qu'ils les persuadassent, comme il étoit facile et certain , eux-mêmes princes ne trouveroient de sûreté que dans les formes proposées , et pour la sûreté de l'Europe et de la paix tiendroient ferme, et obligeroient enfin le roi à les contenter, tant par la nécessité pressante de la paix que pour ne laisser pas persuader l'Europe que, par cette feinte de délicatesse d'autorité, il se vouloit moquer de toute l'Europe, et en particulier des Anglois, à qui il devoit une paix si inespérée et si nécessaire , et les éblouir d'un enregistrement vain qui laissoit la branche d'Anjou dans tous ses droits, et en état, si le cas en arrivoit , de porter à la fois les deux couronnes de France et d'Espagne, après tant de sang répandu pour l'empêcher. Ce propos, vrai et solide , effraya étrangement le duc de Beauvilliers : il me dit tout ce qu'il put; moi de m^: taire. Nous nous séparâmes de la sorte.

Comme je m'habillois le lendemain matin, il m'envoya prier d'aller chez lui. Il me dit qu'il n'avoit point pu dormir de la nuit dans le détroit où je i'avois laissé. Il m'exhorta de nouveau, je demeurai ferme, et la conversation ne finit que par l'heure du conseil. En nous quittant, il me pria qu'il pût ra'entrelenir encore le lendemain chez lui à la même heure. J'étois dans une vraie angoisse de résister ainsi , pour la première fois, à un homme que je regardois comme mon père et mon oracle depuis toute ma vie, et pour lequel mon estime intime, la tendresse de mon cœur, l'admiration de mon esprit, et la reconnoissance de tout ce qu'il avoit fait pour me porter au plus haut point auprès du Dauphin , n'avoient fait qu'accroître la plus entière déférence pour lui. Je le trouvai dans un état encore plus peiné que je ne I'avois laissé la veille. Il reprit ses mêmes raisons. Tandis qu'il parloit je me parlois à moi-même, et je résolus enfin de sortir du déchirement où je me trouvois.

Tout à coup je l'interrompis , et le regardant avec feu : « C'est battre

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l'eau, monsieur, lui dis-je, que répéter toujours les mêmes choses; épargnez-vous-en la peine, parce que je vous déclare que jamais elles ne me persuaderont-, mais prenez une autre voie. Vous êtes un ancien ministre d'État et un très-homme de bien , et je ne dirai guère en avouant que je suis bien loin au-dessous de proportion avec vous sur ces deux points. Toute ma vie je vous ai regardé comme mon père, parce que vous avez bien voulu m'en servir , et mon respect et ma confiance vous ont aussi toujours rendu mon oracle. Je veux vous en donner la plus insigne marque , et la preuve la plus unique qui se puisse en donner à un homme, et que je ne donnerois sans exception quelconque à nul autre homme sur la terre , en quelque chose que ce fût. Tenez , monsieur, finissons; quittez tout raisonnement, parce qu'encore une fois , vous ne me persuaderez jamais ; mais prenez la voie de l'autorité , et sans nulle sorte de raisonnement, dites-moi crûment et nettement en deux mots : « Je veux que vous fassiez telle chose. » Je ne répliquerai pas un seul mot ; et contre mon sens , contre ma conviction la plus intime, contre tout l'ouvrage que j'ai bâti et qui est pleinement achevé, j'obéirai comme un enfant, et je n'oublierai rien pour détruire tout ce que j'ai édifié et persuadé , sans cesser un instant de l'être tout autant que je le fus jamais, et je mettrai tout ce qui est en moi pour ramener les deux princes à tout ce que vous voudrez me prescrire ; mais rien sans un je le veux , et je l'exige. Vous en savez plus que moi de bien loin en affaires, vous êtes encore plus s'il se peut au-dessus de moi en piété et en lumières, je me reposerai dessus et vous sacrifierai mes sentiments les plus chers et ma conviction la plus intime. »

J'avois pendant ce discours les yeux fichés sur les siens; ils se mouillèrent de larmes. Jamais je ne vis homme si concentré ni si touché. Il se jeta à mon cou, et parlant à peine : « Non, me dit-il, c'en est trop, cela n'est pas juste , je n'y puis consentir. — Toutefois , repris-je , ce qui est en débat entre vous et moi ne peut finir que par là. N'espérez rien du raisonnement , mais comptez sur tout par l'autorité. » Mille choses tendres et d'un homme touché jusqu'au plus profond du cœur , succédèrent de sa part à cette nouvelle reprise de déclaration; et finalement il me dit qu'il prendroit cette journée pour y bien penser, et me dire le lendemain , à même heure , en même lieu , à quoi il seroit arrêté. Je retournai donc à ce rendez-vous. Il commença par tout ce qu'il est possible à l'amitié d'exprimer, et à l'humilité d'un si grand homme de bien , qui étoit effrayé de la grandeur de mon sacrifice , et qui en sentoit toute l'étendue. Il me dit qu'il n'avoit pensé à autre chose la veille, et toute la nuit qu'il n'avoit pu dormir ; qu'il ne savoit comment se résoudre de prendre sur soi ce que je lui proposois, et d'abuser de ma déférence à un point aussi inouï; et de là voulut revenir à raisonner. Je l'interrompis: «Je m'en vais, lui dis-je, monsieur, » en faisant un mouvement comme pour me lever ; « de raisonnement je n'en écoute plus; c'est votre décision que j'attends :,ou laissez-moi dans ma liberté avec les deux princes , ou prononcez en deux mots avec autorité ; et ôtez-vous bien de l'esprit que ceci puisse avoir une autre issue. » Il fut quelques moments sans répondre , et moi en silence. Ses yeux se bai-

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gnèrent encore. Il se jeta à moi sans rien dire, tout retiré en lui-même. Puis me regardant avec tendresse : a Puisqu'il n'y a donc point d'autre voie , et que vous le voulez absolument , » me dit-il , mais avec un air de modestie , même de honte qui ne se peut décrire , « il faut bien que je prenne l'unique parti que vous me laissez, quelque peine qu'il me fasse. J'exige donc de vous que vous tâchiez à détruire ce que vous avez fait , non qu'il ne soit bon , mais parce que le roi n'y passera jamais , et qu'il nous faut finir la paix , et que vous rameniez les deux princes à se contenter de l'enregistrement en leur présence et en celle des pairs. — Vous le voulez , monsieur , repris-je , vous serez obéi. De ma part je n'y oublierai rien; je vous rendrai compte de temps en temps de ce que j'aurai fait en conséquence. Demeurons-en là fermement, et surtout plus de raisonnements inutiles, yy II m'embrassa encore tendrement, me dit tout ce qui me pouvoit exprimer l'effet que son cœur et son esprit ressentoient d'un si extraordinaire abandon de déférence , et combien il en demeureroit pénétré toute sa vie. Cette conversation fut la plus courte de beaucoup , et nous nous séparâmes.

La besogne que j'entreprenois étoit fort étrange : j'avois soufflé le chaud, j'avois parlé raison, règle, lois, droits, justice, intérêt le plus palpable , et j'avois pleinement persuadé et affermi ; il n'y avoit plus qu'à en faire usage avec les Anglois , qui ne pouvoient goûter un sceau aussi informe et aussi superficiel, pour des renonciations si importantes à toute l'Europe et à eux-mêmes, qu'un simple enregistrement usité pour tous les traités , et qui n'en avoit rendu aucun plus stable. Ils alléguoient sans cesse le violement des renonciations de la reine , aussitôt après la mort du roi Philippe IV son père , qui avoit coûté à l'Espagne un si grand démembrement des Pays-Bas et de toute la Franche- Comté, quoique ces renonciations eussent été enregistrées au parlement dans le traité des Pyrénées, que le roi en personne les eût jurées, et signées, face à face du roi son beau-père , en présence de leurs deux premiers ministres et des deux cours, qui en furent acteurs et témoins dans l'île des Faisans ou de la Conférence. On ne pouvoit disconvenir que cette solennité n'eût tout une autre force que le simple enregistrement du traité au parlement , ni que celui des renonciations à part qu'il s'agissoit de faire ; et néanmoins on ne pouvoit disconvenir non plus de l'irruption subite du roi en Flandre et en Franche-Comté, aussitôt après la mort du roi son beau-père , pour se mettre en possession des droits de la reine , dont il fît publier des écrits, nonobstant la renonciation.

Les Anglois eux-mêmes avoient vu , par le traité de partage dont leur roi Guillaume III avoit été le principal promoteur, ce qu'on pensoit en France des renonciations de la reine , lorsqu'il ne s'agissoit plus comme autrefois de simples droits à prétendre sur le roi son frère , malgré l'universalité de ses renonciations , mais de la succession à la monarchie entière; et toute l'Europe, à l'exception de l'empereur, avoit regardé ce traité de partage comme fort avantageux, en ce que la France s'y contentoit d'une portion de la monarchie d'Espagne , qu'elle croyoit pouvoir prétendre entière nonobstant les renonciations. Elle y étoit revenue par le testament inespéré de Charles II , et par le vœu de toute

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